Un appel de 10 000 soignants en pédiatrie au Président

Crise de la pédiatrie : « Monsieur le président, votre silence est assourdissant », la lettre de 10 000 soignants à Emmanuel Macron

Tribune

Collectif

Alertant sur la situation de l’hôpital face à l’épidémie de bronchiolite, un collectif de professionnels de santé, dont 400 chefs de service et l’ensemble des sociétés savantes de pédiatrie, appelle, dans une tribune au « Monde », le chef de l’Etat à intervenir sans délai.

Publié le 30/11/2022 à 05h07, mis à jour à 12h13  Temps de Lecture 4 min. https://www.lemonde.fr/idees/article/2022/11/30/crise-de-la-pediatrie-monsieur-le-president-votre-silence-est-assourdissant-la-lettre-de-10-000-soignants-a-emmanuel-macron_6152265_3232.html

Monsieur le président, le 21 octobre, après deux semaines seulement d’épidémies hivernales, habituelles et prévisibles, nous vous avions écrit pour vous alerter sur la situation précaire de la pédiatrie, les risques et les pertes de chance déjà encourus par les enfants, et le désespoir des soignants qui en résulte.

Un mois plus tard, nous restons sans réponse de votre part : votre silence est assourdissant.

Tout au long de ce mois, nous avons été confrontés à ce que nous n’osions imaginer : quotidiennement, des enfants hospitalisés sur des brancards ou sur les genoux de leurs parents aux urgences, dans un bureau réaménagé pour l’occasion, des enfants intubés et hospitalisés sans chambre dans le couloir de la réanimation, des prises en charge trop tardives et des soins précaires, des retours prématurés à domicile et des retours en catastrophe d’enfants renvoyés chez eux faute de place, des transferts hors secteurs par dizaines en réanimation, mais aussi en hospitalisation classique.

Lire aussi :    « Oui, par manque de moyens, la pédopsychiatrie doit depuis des années trier les enfants »

Nous pensions que transférer des enfants à 300 kilomètres de chez eux était une dégradation majeure des soins, nous constatons désormais qu’il pouvait y avoir pire : ne plus pouvoir transférer car l’épidémie a déferlé partout, saturant l’ensemble des services de pédiatrie français. Nous culpabilisions d’envoyer des adolescents au sein de services adultes, ce sont désormais des enfants âgés de 3 ans que nous envoyons.

Eternelle variable d’ajustement

Et encore, toujours, les annulations de soins, les reports de chirurgie comme unique réponse de nos tutelles à l’urgence, au détriment des enfants porteurs de handicap, de maladie chronique et pédo-psychiatriques, soupape désormais permanente de l’hôpital, éternelle variable d’ajustement.Lire aussi :  Article réservé à nos abonnés  « La dégradation de l’hôpital public risque d’aboutir à la disparition de pans entiers d’activités et de savoir-faire »

En cette fin novembre, les rappels des soignants à peine sortis de l’hôpital pour venir aider la nuit suivante ne suffisant pas, ce sont les infirmiers des réanimations adultes qui viennent à la rescousse : ils n’ont jamais soigné un enfant, qu’à cela ne tienne, ils s’occuperont désormais de nourrissons en réanimation.

Lire aussi la tribune :  « Les personnels soignants quittent l’hôpital parce qu’ils ne veulent pas devenir des monstres »

L’épidémie annuelle de bronchiolite s’est transformée en un mauvais remake de la pandémie de Covid-19. Sauf que cette fois-ci, il n’y a pas d’alternative pour sauver l’hôpital, la pédiatrie libérale est noyée dans la vague, l’hospitalisation privée en pédiatrie est inexistante car non rentable. Et vous n’êtes pas apparu pour rassurer les parents, assurer les soignants de votre soutien et de la volonté de sauver l’hôpital public. A la place, votre gouvernement empile les enveloppes et les mesures d’urgence temporaires au fil de la catastrophe, et remet en cause les constats unanimes des soignants et des patients, les menaçant en « une » des journaux d’enquête publique.

Mortalité infantile en hausse

Comme vous le savez, la mortalité infantile est désormais en hausse en France, alors que sa diminution continue dans la seconde moitié du XXe siècle était notre fierté nationale. Vous n’ignorez pas les difficultés que connaît l’hôpital public en général, mais une société qui ne peut plus prendre soin des enfants est une société sur le déclin. Aucun parent, grand-parent, aucun citoyen ne peut accepter de sacrifier l’enfance et l’avenir.

Monsieur le président de la République, il s’agit de la dernière chance de notre société pour arrêter l’hémorragie massive des soignants qui quittent l’hôpital public, désabusés, épuisés, culpabilisés. Nous demandons simplement de pouvoir faire notre travail, de soigner, sereinement. Pour cela, nous vous demandons :

– d’être à nos côtés et de reconnaître la responsabilité de l’Etat dans la crise sanitaire majeure que nous vivons ;

– de vous engager à prendre les mesures nécessaires pour sécuriser le travail des soignants à l’hôpital : plafond du nombre de patients par infirmier et infirmière, respect des temps de repos et des temps de formation. De mieux indemniser sur le long terme le travail de nuit et de week-end ;

– de vous engager à prendre les mesures pour la reconnaissance de la spécificité et de l’expertise de la pédiatrie ;

– de vous engager à remettre le service hospitalier au centre des décisions, afin que les soignants puissent orienter et décider des soins adaptés sans subir les strates administratives loin du terrain ;

– de vous engager à augmenter le nombre de jeunes formés aux métiers du soin et à assurer la formation générale en pédiatrie de chacun, en réinstaurant notamment la pédiatrie dans les écoles d’infirmiers et d’infirmières et en restaurant les possibilités de financement des formations en puériculture.

Lire aussi :  Dominique Méda : « Il pourrait être nécessaire de recruter jusqu’à 100 000 infirmiers pour un montant de 5 milliards d’euros »

Nous osons espérer que les contours exacts et les applications de ces mesures seront discutés plus spécifiquement lors des Assises de la pédiatrie, au printemps 2023, mais il est indispensable que ces engagements forts sur des mesures structurelles et pérennes soient pris en amont et immédiatement.

Monsieur le président, plus encore que jusqu’à présent, la crise actuelle pousse aux démissions toujours plus nombreuses. Dos au mur, la France saura-t-elle sauver ses enfants ?

Premiers signataires : professeure Nadia Bahi-Buisson, présidente du conseil national des universités de pédiatrie ; docteur Emmanuel Cixous, président du syndicat national des pédiatres en établissement Hospitalier (SNPEH) ; professeur Robert Cohen, président du conseil national professionnel de pédiatrie ; professeure Isabelle Desguerre,co-animatrice du collectif de pédiatrie et du collectif Inter-Hôpitaux ; professeur Bruno Dohin, président du collège national hospitalier et universitaire de chirurgie pédiatrique ; Charles Eury, président du collège des infirmier(e)s puéricultrices(teurs) ; professeure Christèle Gras-Le Guen, présidente de la société française de pédiatrie (SFP) ; docteur Christophe Libert, président de l’association des psychiatres infanto-juvéniles de secteur sanitaire et médico-social (API) ; Mahmoud Rifai, Interne, président de l’association des juniors en Pédiatrie d’Ile de France (AJP) ; docteure Brigitte Virey, président du syndicat national des pédiatres français (SNPF) ; Pr Jean-Luc Jouve, président de la Commision médicale d’établissement (CME) de l’AP-HM (Marseille) et président du Conseil national des universités ; professeur Rémi Salomon, président de la CME de l’AP-HP (Paris) et président de la conférence des présidents de CME de CHU ; professeure Sabine Sarnacki, présidente de la société française de chirurgie pédiatrique ; docteur Andreas Werner, président de l’association française de pédiatrie ambulatoire de chirurgie infantile ; et 36 associations de patients dont les associations Aide aux jeunes diabétiques, Vaincre la mucovicidose, Maladie foie enfant.

Liste complète des signataires à retrouver ici

Collectif

Publié le 30/11/2022

Les pédiatres attentent que Macron reconnaisse que « Nous sommes en guerre »

Paris, le mercredi 30 novembre 2022

https://www.jim.fr/medecin/actualites/pro_societe/e-docs/les_pediatres_attentent_que_macron_reconnaisse_que_nous_sommes_en_guerre__195089/document_actu_pro.phtml

– C’est une phrase dont une grande partie des Français se souvient. « Nous sommes en guerre » avait déclaré Emmanuel Macron le soir du 16 mars 2020 alors que débutait l’épidémie de Covid dans notre pays. La formule avait été beaucoup commentée (parfois ironiquement) : d’aucuns avaient regretté ce rapprochement avec des combats encore plus douloureux. Pour beaucoup de professionnels de santé, si la petite phrase avait parfois pu irriter parce qu’elle semblait méconnaître que la préparation à la guerre avait fait défaut, elle avait cependant été perçue comme la manifestation de l’engagement entier de la nation derrière eux.

Combat de tous les jours dans les services de pédiatrie français

Ce qu’il y a de pire qu’une formule un peu emphatique, c’est l’absence de formule, c’est le silence. Nous sommes toujours en guerre, décrivent les pédiatres hospitaliers. La guerre, c’est quand dans un pays riche et un pays en paix, des enfants sont hospitalisés sur les genoux de leurs parents. La guerre, c’est quand on renvoie chez eux des enfants qui avaient manifestement besoin d’une surveillance médicale constante.

La guerre, c’est quand les services adultes doivent prendre en charge de très jeunes enfants… tout comme au printemps 2020 les services pédiatriques avaient ouvert leurs portes aux adultes malades. Et pourtant, aucun mot sur cette désorganisation, sur cette situation de crise, aucune assurance de la solidarité de la nation.

Silence assourdissant

Ce n’est pas faute d’avoir été alerté : plusieurs centaines de soignants en pédiatrie ont signé en octobre une lettre ouverte au Président de la République dans le Parisien espérant de lui qu’il accepte de reconnaître la responsabilité de l’Etat dans les difficultés actuelles de la pédiatrie. Depuis, des annonces ont été faites quant au déblocage d’enveloppes budgétaires pour les services en crise (ce qui ne concerne pas uniquement la pédiatrie) et sur des revalorisations de primes et de gardes.

Cependant, parallèlement, le ministre de la Santé se montrait très sévère sur les messages de plusieurs praticiens affirmant l’existence de procédures de tri dans les services de pédiatrie. Tant l’insuffisance de ces mesures que ces réactions politiques sont aujourd’hui considérées comme insupportables par les professionnels. Aussi, dans le Monde, ce mercredi, un collectif comptant 10 000 soignants, dont 400 chefs de service et l’ensemble des sociétés savantes de pédiatrie, écrivent au Président de la République.

Dénonçant son « silence assourdissant », ils décrivent : « Tout au long de ce mois, nous avons été confrontés à ce que nous n’osions imaginer : quotidiennement, des enfants hospitalisés sur des brancards ou sur les genoux de leurs parents aux urgences, dans un bureau réaménagé pour l’occasion, des enfants intubés et hospitalisés sans chambre dans le couloir de la réanimation, des prises en charge trop tardives et des soins précaires, des retours prématurés à domicile et des retours en catastrophe d’enfants renvoyés chez eux faute de place, des transferts hors secteur par dizaines en réanimation, mais aussi en hospitalisation classique. Nous pensions que transférer des enfants à 300 kilomètres de chez eux était une dégradation majeure des soins, nous constatons désormais qu’il pouvait y avoir pire : ne plus pouvoir transférer car l’épidémie a déferlé partout, saturant l’ensemble des services de pédiatrie français. Nous culpabilisions d’envoyer des adolescents au sein de services adultes, ce sont désormais des enfants âgés de 3 ans que nous envoyons. Et encore, toujours, les annulations de soins, les reports de chirurgie comme unique réponse de nos tutelles à l’urgence, au détriment des enfants porteurs de handicap, de maladie chronique et pédo-psychiatriques, soupape désormais permanente de l’hôpital, éternelle variable d’ajustement ».

Prévention

C’est dans ce contexte que le ministre de la Santé a annoncé l’installation le 7 décembre prochain d’un comité destiné à préparer les assises de la pédiatrie qui doivent se dérouler au printemps. Ce comité d’orientation sera coprésidé par Adrien Taquet, ancien secrétaire d’État chargé de l’Enfance et des Familles sous le précédent quinquennat et par le Pr Christèle Gras Le Guen, chef du service de pédiatrie générale et des urgences pédiatriques au CHU de Nantes et présidente de la Société Française de Pédiatrie.

Le ministre de la Santé a énoncé plusieurs des grands axes qui devront être abordés par le comité et par les assises : « le renforcement de la prévention dans le quotidien des enfants et des familles notamment à l’école, le rôle du pédiatre en ville et à l’hôpital, celui du médecin généraliste dans la prise en charge des enfants, la gestion des pathologies aiguës en urgence, celle des maladies chroniques, la formation initiale et continue des professionnels aux besoins de santé de l’enfant, l’évolution des métiers médicaux et paramédicaux, le renforcement de la pédopsychiatrie et de la santé mentale des enfants, la lutte contre les inégalités sociales au plus jeune âge de la vie, etc».

Pas sûr que les pédiatres hospitaliers qui crient aujourd’hui leur désarroi et leur colère voient dans ce programme une réponse à leur situation actuelle.

A.H.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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