Manque de médecins du travail

La pénurie de médecins du travail inquiète les services de ressources humaines

De nombreuses entreprises rencontrent des difficultés pour obtenir des rendez-vous obligatoires pour leurs salariés auprès de la médecine du travail. Elles craignent que certaines évolutions introduites par la loi relative à la santé au travail n’aggravent encore la situation. 

Par François Desnoyers

Publié le 02 novembre 2022 à 05h30 Mis à jour le 02 novembre 2022 à 05h31

Temps de Lecture 4 min. 

https://www.lemonde.fr/emploi/article/2022/11/02/la-penurie-de-medecins-du-travail-inquiete-les-services-de-ressources-humaines_6148157_1698637.html

Un camion de la médecine du travail.
Un camion de la médecine du travail.  HERVÉ DE GUELTZL / PHOTONONSTOP

« C’est une hypocrisie absolue. » Ce DRH d’une entreprise de taille intermédiaire dans les services ne décolère pas lorsqu’il énumère les évolutions introduites par la loi du 2 août 2021 relative à la santé au travail. Suivi renforcé des salariés avec notamment la mise en place d’une visite de mi-carrière, accent mis sur la prévention, extension des missions des services de prévention et de santé au travail (SPST)… « Certaines de ces mesures sont intéressantes, mais on pratique la politique de l’autruche : on feint d’ignorer que ces services sont déjà totalement engorgés et ne parviennent plus à répondre aux besoins des entreprises. Alors leur donner des missions supplémentaires… »

Une récente étude de l’Association nationale des DRH (ANDRH) fait écho à ses propos : 67 % des services de ressources humaines (RH) disent pâtir du manque de médecins pour mettre en œuvre la nouvelle réforme de la santé au travail. Au-delà de cette dernière, il s’agit d’un problème bien connu des professionnels du secteur : la médecine du travail est en tension, faisant face à une diminution continue de ses effectifs. Des médecins retraités ou étrangers viennent renforcer les effectifs, mais cela suffit rarement à fluidifier le fonctionnement des services de prévention et de santé au travail.

Le phénomène touche tout particulièrement les territoires les moins peuplés, avec des tensions importantes identifiées notamment dans le Sud-Ouest. Ce qui n’exclut pas des difficultés en Ile-de-France, comme le souligne Bérangère Benon, DRH de l’opérateur Internet Claranet France. « A Rennes, où nous avons notre siège, nous parvenons à obtenir des rendez-vous pour des retours de salariés après une longue absence ou un congé de maternité. C’est totalement différent à Paris, où il s’agit d’une vraie bataille pour avoir des places ! » « On retrouve également une inégalité d’accès à la médecine du travail en fonction du type d’entreprise, ajoute Laurence Breton-Kueny, vice-présidente de l’ANDRH. Les problèmes sont surtout rencontrés par les PME et les TPE. Les grands groupes sont épargnés : ils ont constitué leurs propres services de santé au travail autonome, en interne. »

« Nous sommes à cran »

Les visites et rendez-vous obligatoires après une interruption de travail constituent le principal point de crispation des entreprises concernées. « Certains sont refusés faute de place, c’est une vraie préoccupation, explique Mme Breton-Kueny. En tant que DRH, nous avons des obligations légales liées au code du travail, nous assurer, par exemple, qu’il y ait une visite de reprise après un arrêt maladie de plus de soixante jours ou un retour de congé de maternité, sans oublier les visites de suivi des travailleurs exposés à des risques. Le sujet peut donc se déplacer sur le terrain juridique. »

Un casse-tête pour les organisations, explique Ralph Bonan, président d’Abscisse Sécurité Groupe : « Ce n’est pas parce qu’un salarié nous dit qu’il reprend un lundi que nous aurons un créneau pour le jour J. Cela peut prendre parfois plus de quinze jours. On ne peut alors pas faire travailler le collaborateur. Cela pénalise l’entreprise, et peut être par ailleurs source d’incompréhensions avec le salarié. » « A Paris, sauf à être une grande entreprise dotée d’un service interne, c’est une gageure d’obtenir des rendez-vous dans les temps, confirme le DRH de l’entreprise de taille intermédiaire dans les services. Alors on ne peut pas tenir nos obligations légales et des salariés reprennent sans avoir fait leur visite. »

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Les médecins du travail vivent douloureusement cette tension sur les agendas. « Nous sommes à cran », reconnaît une professionnelle de santé parisienne. Le temps semble, à ses yeux, se compresser de toute part. Jusqu’à présent, elle parvenait à proposer des visites périodiques tous les trois ans – une réforme a introduit en 2016 un écart de cinq ans au maximum entre deux visites. Elle a récemment renoncé et voit désormais les salariés tous les cinq ans. « Le temps manque, par ailleurs, pour se rendre dans les entreprises afin de mieux connaître le cadre de travail des salariés et les risques éventuels », indique Muriel Legent, médecin du travail dans l’Oise.

Déléguer à d’autres professionnels

Comment regagner des marges de manœuvre ? Le développement de la téléconsultation est une piste explorée par de nombreux services de prévention et de santé au travail. Mais les médecins demeurent circonspects : « Une présence physique a d’indéniables atouts pour l’examen clinique mais aussi pour les interactions avec le salarié et la communication non verbale », note la professionnelle de santé francilienne.

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Autre piste : permettre à d’autres professionnels d’accompagner les collaborateurs. La réforme de 2016 avait justement donné une plus grande place aux infirmiers dans le suivi des salariés. « Mais il est très difficile d’en trouver, leur profession est également en situation de pénurie, poursuit-elle. En outre, des médecins ne souhaitent pas déléguer certains actes aux infirmiers. Ce qui limite l’allégement de la charge pour l’ensemble du service de prévention et de santé au travail. »

La loi sur la santé au travail de 2021 prévoit, par ailleurs, qu’à partir du 1er janvier 2023 le suivi médical du salarié puisse être effectué par un « médecin praticien correspondant », médecin généraliste disposant d’une formation en médecine du travail. « Les généralistes sont eux-mêmes totalement débordés », tempère Mme Legent.

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La pénurie de médecins traitants peut d’ailleurs provoquer, en certains endroits, une surcharge supplémentaire pour les médecins du travail. « Les salariés viennent de plus fréquemment nous voir pour des problèmes de soin. Je peux être sollicitée pour le renouvellement d’une ordonnance de Ventoline, poursuit la médecin du travail. En parallèle, notre métier se transforme. On nous demande de plus en plus de réaliser des actions de santé publique, des campagnes de vaccination, par exemple. Ce qui limite encore davantage le temps consacré au suivi des salariés. » Et de conclure : « Nous sommes en tension et, face à cela, il y a urgence à mener un vrai débat : quelles doivent être les priorités des médecins du travail ? »

Les chiffres

4 439

C’est le nombre de médecins du travail en activité régulière en France en janvier 2022

1 126

C’est le nombre de professionnels que la médecine du travail a perdus entre 2010 et 2022 selon l’ordre des médecins

39 %

C’est la part de salariés du privé qui déclaraient avoir eu une visite de suivi par les services de santé au travail au cours des douze derniers mois en 2019, contre 70 % en 2005 (source : Dares).

François Desnoyers

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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