Comment expliquer que la moitié des brésiliens soutiennent Bolsonaro ?

Pourquoi Bolsonaro, président désastreux, est-il encore aussi soutenu au Brésil ?

Gestion catastrophique de la pandémie de Covid, crise sociale, destruction environnementale et mauvais résultats économiques : le bilan des quatre années de pouvoir de Jair Bolsonaro est calamiteux, mais le bolsonarisme profite pourtant d’un soutien encore fort d’une partie de la population. Explications.

Jean-Mathieu Albertini

29 octobre 2022 à 18h05

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RioRio de Janeiro (Brésil).– Dimanche 30 octobre, au second tour de l’élection présidentielle, le président brésilien sortant d’extrême droite Jair Bolsonaro affronte un autre ancien chef de l’État, le candidat de gauche Lula. Au premier tour, début octobre, ce dernier avait obtenu 48,43 % des suffrages, contre 43,20 % pour son rival. Mediapart revient en neuf points sur les raisons de l’enracinement du bolsonarisme au Brésil.

1. Un discours quasi hégémonique sur la sécurité publique

« Même s’il n’a rien fait de son mandat, Jair Bolsonaro impose son discours sur cette question et convainc une partie de la population, simplement parce qu’aucun responsable politique ne s’empare du sujet », estime Rafael Alcadipani, membre du Forum brésilien de sécurité publique. Selon le président sortant, la baisse importante des morts violentes en 2021, à son niveau le plus bas depuis 2007 avec 41 000 victimes, est une conséquence directe de « la force dissuasive rendue possible par l’accès aux armes » qu’il encourage

En réalité, cette baisse s’explique par la fin d’une violente guerre de gangs et l’action des gouvernements locaux. Dans un pays traumatisé par la violence, Bolsonaro soutient explicitement les actions des polices locales, qui lui rendent largement la politesse. Le slogan « Un bon bandit est un bandit mort » reste particulièrement efficace. « L’extermination apparaît comme une solution simple. Mais si tuer était la recette magique, le Brésil serait le pays le plus sûr du monde », explique Rafael Alcadipani.

À Rio de Janeiro, le 27 septembre 2022. © Ernesto Benavides/AFP

2. La proximité avec le puissant secteur de l’agro-industrie

Si l’on met à part celles et ceux, minoritaires, qui s’inquiètent de la mauvaise réputation du pays en matière environnementale, le soutien du secteur de l’agro-industrie acquis par Bolsonaro durant sa conquête du pouvoir ne s’est jamais démenti, et les bons résultats économiques ne sont pas la seule explication. « Certains thèmes défendus par la gauche éloignent celle-ci de ce secteur », analyse Rafael Cortez, analyste de risque politique chez Tendências Consultoria. Une partie de l’agro-industrie craint les invasions de terres, d’autres sont plus conservateurs ou se sentent harcelés par l’État sur la question environnementale. Lula critique vertement ceux qui déforestent illégalement. Son adversaire ne choisit pas les bons et les mauvais et ne cesse de louer leur importance.

Les agro-industriels sont très organisés et très influents, tant au cœur du pouvoir à Brasília que dans des régions isolées. « Leur importance n’est pas tant électorale, vu leur nombre relativement limité à l’échelle du Brésil, mais plutôt politique », explique l’analyste. Cette proximité garantit aussi au président sortant nombre de dons de campagne : 33 de ses 50 plus gros donateurs sont liés à l’agro-industrie.

3. Une élite économique refroidie, mais toujours en partie conquise

L’adhésion enthousiaste dans la foulée de l’élection de 2018 a vécu. Fatigués des remous politiques incessants et des menaces contre la démocratie, « nombre d’acteurs de premier plan ont exprimé publiquement leur mécontentement ou déclaré leur soutien à Lula », souligne Simone Deos, professeure à l’université d’État de Campinas. Beaucoup restent néanmoins fidèles à Bolsonaro. « Si l’économie va globalement mal, certains tirent leur épingle du jeu. Les marchés et le secteur de la finance notamment »,précise la professeure.

Malgré des appels du pied de Lula, son programme économique et social inquiète toujours. De manière anonyme, le PDG d’une grande entreprise regrette les « débordements du président actuel »mais salue « le processus de débureaucratisation importante »,tout en refusant d’adhérer à « l’agenda de Lula, trop interventionniste et peu clair ». Les intérêts économiques ne sont pas les seuls à être pris en compte. « Certains sont avant tout convaincus par les valeurs idéologiques et morales affichées par Jair Bolsonaro », juge Simone Deos.

4. Les militaires, colonne vertébrale du gouvernement

Ancien militaire honni par sa hiérarchie, Jair Bolsonaro a fini par se rapprocher d’un groupe de généraux mécontents de leur perte d’influence depuis la fin de la dictature. « Il sert les intérêts de ce groupe qui a occupé de hautes fonctions ces dix dernières années », explique Piero Leirner, professeur à l’université fédérale de São Carlos.

L’image positive des forces armées dans le pays lui a permis en retour de consolider sa réputation de partisan de l’ordre tout en surfant sur le mythe du soldat incorruptible. L’armée détient toujours les principaux postes d’un gouvernement dans lequel officient 6 000 militaires. Une nouvelle fois, un général de réserve a été choisi comme vice-président.

Face aux tentatives de Jair Bolsonaro de décrédibiliser les résultats du scrutin en cas de défaite, l’attitude ambiguë des forces armées lui permet de maintenir la pression. Un rapport sur la fiabilité des urnes électroniques a été réalisé par l’armée durant le premier tour, mais il ne sera rendu public qu’après le second.

5. Le soutien indéfectible d’une majorité d’évangéliques

Quatre ans après avoir convaincu une large majorité d’évangéliques, le président domine toujours son adversaire dans cet électorat qui représente au moins 30 % de la population. Il peut compter sur une mobilisation active de nombreux pasteurs aux quatre coins du pays. « Les évangéliques ont toujours été plutôt conservateurs. Mais il y a eu une stratégie de leaders charismatiques pour éviter toute divergence politique », souligne le pasteur Sérgio Dusilek, victime en septembre d’une vague de menaces sur Internet, après avoir pris position contre cette politisation.

Lancée au sein du Parlement autour de la critique de thématiques LGBTQI +, cette alliance s’est fortifiée durant le processus de destitution de Dilma Roussef (PT) et a débordé dans un grand nombre d’églises évangéliques, poursuit le pasteur. « Il n’a pas créé ce mouvement, mais il a su parfaitement s’y lover. Aujourd’hui, dire qu’il est “impossible d’être un croyant et de gauche” trouve un écho dans la société. »

6. Une domination sur le terrain numérique

C’est en 2010 que l’un des fils Bolsonaro a introduit son père sur les réseaux sociaux. En 2014, encore député mais avec déjà 500 000 abonné·es sur sa page Facebook, il quadruple les votes en sa faveur aux législatives. Depuis, Jair Bolsonaro s’est immergé dans ce monde numérique, qui s’est révélé essentiel à son succès et dans son exercice du pouvoir.

Avec plus de 50 millions d’abonné·es cumulé·es, il est l’un des politiques les plus suivis au monde. Les canaux numériques qui ont contribué à sa victoire en 2018 se sont pérennisés et diversifiés, se transformant en un écosystème stable et monétisé. Comptant aussi sur les applications de messagerie, le bolsonarisme « a occupé ces espaces, plutôt délaissés par la gauche, de manière permanente, se transformant en sources d’information dignes de confiance », explique l’anthropologue Orlando Calheiros, qui anime un podcast. La circulation massive de fausses nouvelles radicalise ses partisans et peut également servir à dérouter les électrices et électeurs indécis.

7. Le contrôle de la machine étatique

Depuis le début de la campagne, le président distribue des aides sociales sans compter pour renforcer sa candidature. « Des efforts ont été faits par le passé pour réguler l’avantage donné au candidat-président, mais Bolsonaro les a balayés en profitant de sa position comme jamais »,précise Maurício Santoro, professeur à l’université d’État de Rio de Janeiro.

Si l’impact de ces mesures sur les intentions de vote semble limité, une réforme de la réserve parlementaire lancée en pleine pandémie s’est révélée encore plus indispensable au chef de l’État. Surnommé le « budget secret » pour son manque de transparence, « cette manne financière distribuée sans avoir à rendre de comptes a pu servir, entre autres, de fonds de campagne pour les législatives, assurant ainsi à Jair Bolsonaro un soutien parlementaire puissant, tant au niveau local que national ». Grâce à cet accord avec le centrão, un agglomérat de partis politiques sans idéologie, il a pu sauver son mandat lors de moments critiques.

8. L’incarnation de « l’antipétisme »

Très présent dans le pays, ce sentiment de rejet global du Parti des travailleurs est né et a évolué avec le PT. Il sert de ciment à Jair Bolsonaro pour rassembler un électorat aux intérêts divers. Ces dernières années, « ce sentiment s’est cristallisé autour de la corruption », commente Ricardo Musse, professeur à l’université de São Paulo. Mais si en 2018, le thème était au cœur des débats avec l’opération Lava Jato, alors à l’apogée de sa puissance, il a quelque peu perdu de sa prépondérance.

« La lumière faite sur les méthodes illégales de l’opération Lava Jato et l’attitude partiale du juge Sergio Moro a changé la donne. Après l’annulation des condamnations de Lula, il ne fait désormais plus face à aucun procès. » Reste que si le PT tente de développer un contre-récit sur cette question durant la dernière ligne droite de la campagne, il a largement laissé le champ libre à son adversaire qui tente de raviver le souvenir de scandales passés.

9. Le rassembleur d’un autre Brésil

Malgré les conditions particulières de l’élection de 2018, l’accession au pouvoir de Bolsonaro n’est pas une anomalie, estime Fabio Baldaia, professeur à l’Institut fédéral de Bahia. Le président a établi une forte connexion avec ce que le chercheur appelle le « Brésil profond. Un Brésil qui a toujours existé, qui doit s’adapter à une réalité concrète bien différente de celle dessinée par les institutions. Le contournement des règles devient alors culture».

L’État, jugé trop bureaucratique, y gêne le développement individuel. On retrouve cette conception lorsqu’on se penche sur le phénomène de la déforestation ou du travail précaire rendu possible grâce aux plateformes Internet. Inspiré par l’extrême droite mondialisée, ce courant parvient à agréger une série de valeurs spécifiques au Brésil et enracinées dans divers secteurs, ajoute Fabio Baldaia, comme « le conservatisme, la famille comme élément de stabilité dans un monde mouvant, un simplisme assumé qui promet des solutions simples aux problèmes complexes ou encore l’autoritarisme traditionnel de la politique brésilienne ».

Jean-Mathieu Albertini

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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