La pensée de Bruno Latour, philosophe, sociologue des sciences et techniques, anthropologue

Bruno Latour : « Tout le monde se sent trahi, on comprend bien que ce modèle n’est plus possible »

16 février 2022 par Barnabé Binctin

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La question climatique fait émerger une nouvelle lutte des classes, estime Bruno Latour. Si les anciens rapports de force sociaux demeurent, les manières de répondre, ou pas, à la crise écologique viennent bouleverser nos représentations politiques.

 ALTERNATIVES

« Nul n’est prophète en son pays », dit la maxime, et à 74 ans, le penseur en sait quelque chose. Celui que le New York Times désigne comme « le plus célèbre et le plus incompris des philosophes français » jouit effectivement d’une reconnaissance plutôt tardive dans sa contrée natale. Sa pensée continue d’ailleurs de susciter de vifs débats à l’intérieur même de la grande famille de la gauche.

« Comment faire émerger une classe écologique consciente et fière d’elle-même ? » Tel est l’objet inscrit en sous-titre du Mémo sur la nouvelle classe écologique (éd. La Découverte, 2021), petit livre de notes incisives et précieuses que publie Bruno Latour, avec le doctorant Nikolaj Schultz.

Basta! : Dans Mémo sur la nouvelle classe écologique, vous analysez la façon dont la crise écologique nous désoriente politiquement, en bouleversant nos repères traditionnels. Vous écrivez notamment : « L’écologie doit accepter de donner un sens nouveau au terme de classe. » En quoi la question écologique redéfinit-elle la notion de lutte des classes ?

Bruno Latour : Jusqu’à présent, les « classes » ont toujours été organisées et définies selon les rapports de production. Depuis le milieu du 19e siècle, tous les débats politiques s’articulent autour de deux questions fondamentales : comment développer les forces productives ? Comment partager et répartir les fruits issus de cette production ? Les libéraux, les sociaux-démocrates et les communistes se sont tous inscrits et affrontés dans ce même cadre de discussion. On s’aperçoit désormais que tout cela dépendait du charbon et du pétrole, et que ce « pacte » politique était donc fondé sur une circulation matérielle qui n’est plus viable. Tout le monde s’arrache désormais les cheveux face à cette nouvelle réalité – c’est ce que j’appelle le « nouveau régime climatique ». Cette situation appelle à formuler de nouvelles catégories politiques, un chantier actuellement en cours.

Qu’est-ce que ce « Nouveau régime climatique » ?

« Le Nouveau régime climatique, c’est cette pression qui s’exerce sur nous face à la certitude que l’on doit revoir toute l’organisation de notre monde matériel. Cela devient la question prioritaire. »

C’est cette pression qui s’exerce sur nous face à la certitude que l’on doit revoir toute l’organisation de notre monde matériel. La question climatique fait de l’habitabilité de la planète le problème essentiel, le centre de notre attention politique. Cela devient la question prioritaire, à laquelle toutes les autres questions politiques sont désormais soumises. Le Nouveau régime climatique introduit un renversement complet de cosmogonie, avec la découverte – stupéfiante, il faut bien le reconnaître, pour les modernes que nous sommes – que nous avons des propriétaires et que nous sommes donc des « squatteurs », en quelque sorte.

Quand on s’intéresse uniquement à la production, on ne considère le reste du vivant et toutes ses entités physiques et biologiques que sous le statut de « ressources », des ressources dont nous serions les propriétaires. Mais si on change la perspective, en s’intéressant désormais aux conditions d’habitabilité, c’est tout l’inverse : on se rend compte que ce sont eux, ces êtres dont nous dépendons, qui nous possèdent. Cela change tout.

Cela a notamment pour conséquence de brouiller la carte du paysage politique et de ses frontières classiques, en créant des « fronts moins nets que par le passé entre les amis et les ennemis », écrivez-vous.

On assiste à une véritable recomposition, avec l’émergence de nombreuses contradictions à l’intérieur des anciennes classes. Nous ne sommes plus certains de la classe à laquelle nous appartenons, sous ce Nouveau régime climatique. Il y a maintenant des situations où les gens qui étaient unis par la notion de classe sociale se trouvent désormais désunis par la question écologiste. Car les enjeux varient sensiblement dès lors qu’on priorise l’habitabilité sur la production : c’est l’exemple classique des projets d’infrastructures avec tous ces gens qui défendent l’emploi plutôt que la préservation d’une zone humide. C’est ce qui explique aujourd’hui que les classes qui souffrent le plus de la crise écologique sont aussi celles qui considèrent le plus les écolos comme des « bobos diplômés ». Bien sûr, il ne faut pas se leurrer sur la part d’instrumentalisation politique du côté de la droite, c’est un outil classique de la bataille idéologique pour prétendre parler au nom de la population. Mais cela dit aussi l’urgence d’effectuer ce travail de reclassement, autour de nouvelles catégories politiques.

« Si on dit qu’on se bat pour l’écologie, la plupart des gens se vexent ou s’en foutent. Mais si on dit qu’on lutte pour bien manger, se loger correctement et se déplacer sans que cela coûte des fortunes, qui est contre ? »

Si on dit qu’on se bat pour l’écologie, la plupart des gens se vexent ou s’en foutent. Mais si on dit qu’on lutte pour bien manger, se loger correctement et se déplacer sans que cela coûte des fortunes, qui est contre ? Personne. L’enjeu de la vie « bonne », d’avoir des bonnes conditions d’existence, ce n’est certainement pas une problématique d’élite, au contraire, c’est un ressort important de la culture populaire ! Cela dessine de nouveaux accords possibles, avec des gens qui ne se diraient pas forcément « écolos » mais qui en réalité, se soucient de leur territoire et de le rendre habitable. Ce sont ces affiliations de classe traditionnelles qui se réorientent actuellement, sous le coup de toutes ces ruptures qui se multiplient avec le Nouveau régime climatique et qui pénètrent dans l’ensemble des foyers : le prix de l’énergie, en ce moment, tout le monde en prend conscience…

Quid du prolétariat ou de la bourgeoisie : ces classes n’existent-elles plus, selon vous ?

Si, elles sont encore là, elles continuent d’exister entre elles. Mais l’idéal de développement qui les a construites est comme suspendu, la bourgeoisie n’est plus aujourd’hui capable d’entraîner les classes populaires dans un tel projet. D’ailleurs, la bourgeoisie elle-même n’est pas forcément en très bon état, elle a été mangée par la globalisation et la finance, le capitalisme industriel français est complètement laminé. Tout le monde se sent trahi, on comprend bien que ce modèle n’est plus possible. Mais que faire, alors ? Cette espèce d’interruption dans le mouvement linéaire de l’Histoire, qui était supposé être celui de la modernisation, entraîne des réactions négatives qu’on voit très bien dans la prolifération des mouvements néofascistes, facilitée par ce sentiment de trahison. Il faut mesurer ce que cela signifie, cette perte du sens de l’Histoire.

« Les zadistes ou les autochtones au milieu de la forêt amazonienne n’apparaissent plus comme des archaïques, mais comme l’une des voies d’innovation à défendre pour maintenir la reproduction des conditions de vie sur Terre. »

C’est ce qui a gouverné nos représentations politiques depuis le 19e siècle. En plaçant la flèche de ce qu’on appelle le « progrès » sur les questions d’habitabilité, on renverse des tas de position : les zadistes ou les autochtones au milieu de la forêt amazonienne n’apparaissent plus comme des archaïques, mais comme l’une des innombrables pointes de ce progrès, l’une des voies d’innovation à défendre pour maintenir la reproduction des conditions de vie sur Terre. Aujourd’hui, les écologistes sont un peu comme les canaris dans la mine, les lanceurs d’alerte sur cette nécessaire reformulation politique, mais c’est forcément un long chantier, qui prend du temps. Cette nouvelle lutte des classes doit encore cohabiter et composer avec l’ancienne.

Ce faisant, vous inscrivez aussi l’écologie d’un certain côté du spectre politique, écrivant qu’elle « prolonge et renouvelle les luttes traditionnelles de la gauche » et à qu’à ce titre, « elle est bien de gauche, et même au carré ». C’est important de continuer à revendiquer cette affiliation-là ?

Les écologistes cherchent tout simplement à quitter une situation intenable, c’est ce qui les place de fait dans le camp des progressistes. Au fond, ils poursuivent la résistance historique de la gauche à l’ « économisation » permanente de la société – c’est-à-dire à cette dérive qui a consisté à transformer un outil de calcul fort utile pour gérer le partage de ressources en grille de lecture pour gouverner le monde. Ce qui n’a évidemment aucun sens : l’économie ne peut pas couvrir tous les enjeux de nos relations avec le monde vivant. En cela, l’écologie a à voir avec la gauche. Mais le reclassement en cours bouleverse profondément les clivages traditionnels, entre ceux qui se revendiquent de droite mais peuvent nourrir des relations intéressantes au vivant, et ceux qui se disent de gauche mais dont on s’aperçoit qu’ils sont réactionnaires… Le principe du reclassement, c’est que des gens que vous croyiez vos amis s’avèrent vos ennemis, et inversement.

Un exemple ?

Prenez les chasseurs, qu’on oppose systématiquement aux écologistes dans une approche très binaire des choses. En réalité, les capacités de réorientation sont immenses selon le critère de « reclassement » : on ne fait clairement plus partie du même monde si l’objectif consiste à tuer le plus de sangliers possibles en deux jours de week-end qu’on vient passer en Mercedes depuis Paris, ou bien si l’on s’intéresse aux liens que ces sangliers entretiennent avec les écosystèmes, et aux enjeux de régulation, ce qui est le cas de nombre de petits chasseurs « ruraux ». Dans ce dernier cas, ils peuvent tout à fait se rapprocher d’une vision écologiste de l’habitabilité.

« la radicalité n’a rien à voir avec l’anticapitalisme ! L’anticapitalisme obsède les esprits de gauche depuis 70 ans, et pour quel résultat ?. »

Le Nouveau régime climatique, c’est exactement ça : à chaque fois, la pierre de touche, c’est se demander si les questions de condition d’habitabilité sont bien premières, par rapport à toutes les autres. Idem pour les ingénieurs : il ne fait aucun doute que nombre d’entre eux sont eux-mêmes victimes d’une vraie dépossession de leur capacité d’innovation, d’investissement et d’intelligence par le capital financier. Alors ce sont quoi, des alliés ou des ennemis ? Potentiellement des alliés, parce qu’ils souffrent exactement autant de la financiarisation de l’économie, et de l’extraterritorialité qu’elle induit, que les agriculteurs par exemple.

En fait, le clivage droite-gauche continue certes d’organiser les camps, mais il n’a plus aucune pertinence dans le contenu. Le problème, c’est qu’avec le discours du « ni droite, ni gauche », on verse dans des abîmes d’ambiguïtés. En écrivant que l’écologie est « de gauche au carré », il y avait une forme d’ironie, mais je sais que beaucoup plus de gens s’y reconnaîtront, de fait. Mais il ne faut pas se faire d’illusions : à la fin de cette période de transition, cela ne ressemblera pas du tout à la gauche du 20e siècle.

Cela renvoie à une controverse dont vous êtes régulièrement l’objet : une frange d’intellectuels à gauche vous reproche notamment de ne jamais utiliser le terme d’ « anticapitalisme » [1].

C’est juste, je n’utilise jamais ce terme – Marx non plus, d’ailleurs, ferais-je remarquer au passage. Je n’ai aucune raison d’employer ce terme, qui ne décrit rien. Cela ne permet pas de penser la complexité du monde, au contraire c’est mettre dans un même paquet des milliers de décisions qui ne sont plus analysées si on parle d’un seul et même système capitaliste contre lequel il faudrait lutter.

L’anticapitalisme, c’est une forme d’ensorcellement, avec l’idée que c’est un système qu’il faudrait renverser d’un seul coup, dans un acte révolutionnaire magnifique. C’est un mantra, un « mot d’ordre » au sens de Deleuze, quelque chose qui paralyse l’attention et donc l’action. Cela crée un cadre indiscutable à l’intérieur duquel tout doit être situé, ce qui rend les gens naturellement impuissants, mais ils se consolent en pensant avoir raison… C’est la célèbre formule avec laquelle la droite ironise en parlant de la gauche : « Je perds, mais j’ai raison. »

Dans les faits, il existe tout de même bien une certaine matrice qui structure notre modèle économique et organise cette destruction de l’habitabilité de la planète…

Bien sûr. Mais les capitalismes n’existent que grâce à nos institutions publiques. Le terme capitalisme dirige l’attention vers l’économie, alors que ce sont très largement des décisions étatiques, y compris celles de la gauche mitterrandienne de 1983, qui les ont rendues possibles. Ces organisations de marché sont permises et autorisées par des réunions à Bercy, par une décision de Joe Biden ou de l’Union européenne. Il y a mille occasions d’agir contre cette mise en système que le paquet « anticapitalisme » invisibilise. Tous les endroits où des groupes de pression peuvent agir sont remplacés par une sorte de bouton rouge, comme dans les films de James Bond, sur lequel il suffirait d’appuyer pour tout faire sauter.

Pour autant, votre travail n’a pas manqué de se radicaliser ces dernières années, vous n’hésitez pas à évoquer un « état de guerre écologique », en expliquant que « parler de la nature, ce n’est pas signer un traité de paix, c’est reconnaître l’existence d’une multitude de conflits, sur tous les sujets possibles de l’existence et à toutes les échelles ».

« C’est une des particularités des écologistes de travailler par le bas, et j’admire l’énergie de tous ces activistes, leur travail sur le terrain. La France est aujourd’hui remplie de la multiplicité de ces initiatives. »

Mais la radicalité n’a rien à voir avec l’anticapitalisme ! C’est précisément ce champ de bataille qu’il dissimule. L’anticapitalisme obsède les esprits de gauche depuis 70 ans, et pour quel résultat ? Cela m’amuse assez qu’on décide de continuer à utiliser ce terme au 21e siècle. C’est une espèce de religion qui fait plaisir à M. Lordon et aux trois partis trotskystes qui représentent 2 % des voix… Cette gauche-là est complètement impuissante, mais elle continue de croire à cet idéal de remplacer le monde par un autre monde. Or ce n’est pas ça la politique : il ne s’agit pas de remplacer mais de retrouver la Terre, et ce n’est pas du tout la même chose ! Et c’est aussi ça, l’un des problèmes des écologistes en politique : il y a un problème de tonalité.

C’est-à-dire ?

Le problème des questions écologiques, c’est qu’elles sont déjà beaucoup trop moralisées. Or ce n’est pas ainsi que doit s’organiser la discussion. La vie politique consiste précisément à faire des arrangements, et c’est précisément ce qu’on ne peut pas faire quand on a une position morale. Les exigences morales sont estimables, bien sûr, mais le moralisme beaucoup moins, car il marque un point d’arrêt, il n’y a plus de modus vivendiautour duquel discuter. C’est utile pour faire des lignes rouges, mais ça paralyse la vie publique, qui est par définition constituée de négociations.

Prenez des questions comme le nucléaire, ou l’industrie agro-alimentaire : si vous remplacez ces questions d’ordre politiques, liées à l’habitabilité de la planète, par des enjeux moraux, vous ne faites que préparer la voie à toute une nouvelle gamme de guerre culturelle qui s’ajoute à toutes celles que la droite et l’extrême droite inventent déjà sur le « wokisme », etc. Et vous êtes cuits. C’est un problème assez français, où l’idée de la politique s’est enkystée dans ces idéaux révolutionnaires d’opposition et de renversement. Alors même que, par définition, réfléchir en termes de conditions d’habitabilité nécessite des arrangements assez subtils – même si ça paraît toujours décevant aux yeux des militants. Le Nouveau régime climatique impose donc une nouvelle manière de faire de la politique. Et dans ce contexte, exiger des gens qu’ils se disent d’abord anticapitalistes avant de passer à autre chose, c’est une erreur politique.

Aujourd’hui, « l’écologie est à la fois partout et nulle part » selon vous. Autrement dit, vous vous intéressez au paradoxe suivant : alors que l’écologie s’est imposée comme une préoccupation majeure en quelques années, sa traduction dans les urnes semble toujours aussi faible… Comment l’expliquez-vous ?

Tout le monde parle désormais d’écologie, et donc dans un sens, ça veut dire que ces idées ont potentiellement la capacité de remplacer ces vieux objectifs de modernisation et de développement qui se sont imposés depuis les années d’après-guerre. Mais pour que ce potentiel se transforme en majorité concrète, il reste beaucoup de boulot. D’une part, pour l’organiser dans un mouvement collectif alternatif capable de rivaliser avec ses adversaires. C’est une des particularités des écologistes de travailler par le bas, et j’admire l’énergie de tous ces activistes, leur travail sur le terrain. La France est aujourd’hui remplie de la multiplicité de ces initiatives, dont la représentation médiatique est par ailleurs très loin du compte, à mon sens. Il faut aussi reconnaître que ces expériences ne reçoivent pas le cadrage politique nécessaire : est-ce qu’EELV est véritablement capable de capter cela, de scénariser et de rendre cohérentes toutes ces luttes, et de leur donner un sens commun ? C’est une vraie question.

« C’est à nous de construire des affects plus mobilisateurs. Sinon, comment convaincre et transformer 65 millions de gens nourris et habitués aux idéaux du développement et de la modernisation ? »

D’autre part, il ne faut pas sous-estimer la résistance des adversaires en place. Les autres formations politiques n’ont pas vraiment intérêt à ce que l’écologie devienne la nouvelle matrice des décisions politiques, et on voit bien comment les écologistes sont régulièrement caricaturés ou stigmatisés. Là-dessus, ils profitent aussi d’un contenu conceptuel qui reste encore assez flou : de quoi parle-t-on quand on parle d’écologie, aujourd’hui ? Je suis effrayé de tous ces discours autour du bien-être animal, très réducteurs et moralisateurs, qui ne me semblent pas vraiment à la hauteur des enjeux. Il faut sortir du « ghetto » de ces quelques sujets repérés et étiquetés comme « écolo », et qui restent souvent bien trop étroits pour pouvoir être compréhensibles par le plus grand nombre. L’écologie n’est pas un sujet « en plus » des autres, mais celui qui les embrasse tous.

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De fait, votre livre est un petit camouflet pour EELV, que vous ne ménagez pas. Vous écrivez notamment que « les écologistes créent l’exploit de paniquer les esprits et de les faire bailler d’ennui ». Mais est-ce vraiment leur faute, au fond ? On pourrait vous opposer que par définition, la nature même de leurs revendications – réduire les consommations, reconsidérer l’idée de limite, le principe d’ « habitabilité », etc. – dessine un horizon de société moins désirable à défendre, comparé aux grandes promesses sur lesquelles jouent leurs adversaires.

C’est trop facile d’évacuer ainsi ! C’est à nous de construire des affects plus mobilisateurs. Sinon, comment imaginer qu’on parviendra à convaincre et transformer 65 millions de gens qui ont été ainsi nourris et habitués aux idéaux du développement et de la modernisation ? Cela suppose un vrai travail intellectuel, une analyse sur les mots autant que sur la psychologie – et je crois qu‘il y a encore un vrai déficit là-dessus. Le comité politique d’EELV lui-même reconnaît qu’il n’a pas beaucoup travaillé ces questions. Alors que l’extrême droite travaille depuis 40 ans, avec des think tanks, pour se positionner et construire un discours audible, et on voit le résultat. SUR LE MÊME SUJET

Aujourd’hui, je mesure simplement la rapidité avec laquelle quelqu’un comme Zemmour est capable de mobiliser des affects, par rapport aux écologistes. Dans la bataille culturelle, cet enjeu des affects est incontournable. C’est comme quand on arrête de fumer : on ne le fait pas parce qu’on nous l’a répété des centaines de fois. C’est plutôt à l’occasion de changements plus existentiels, qui sont travaillés en longueur par d’innombrables canaux dans notre culture collective. C’est pour ça que le phénomène autour du film Don’t Look Up est intéressant, parce que c’est le genre d’objet qui permet sûrement d’émouvoir beaucoup plus de monde. Et au passage, de ré-orienter un peu la bande passante médiatique…

Propos recueillis par Barnabé Binctin

Notes

[1] Voir à ce sujet le billet critique de l’économiste et philosophe Frédéric Lordon, « Pleurnicher le Vivant » publié dans Le Monde diplomatique.

Bruno Latour, penseur du « nouveau régime climatique », est mort

Philosophe, anthropologue et sociologue des sciences et des techniques, le professeur émérite associé à Sciences Po est décédé dans la nuit du 8 au 9 octobre. Son œuvre, célébrée dans le monde entier, et ses réflexions sur la crise écologique inspirent une nouvelle génération d’intellectuels, d’artistes et de militants.

Par Nicolas Truong

Hier à 11h14, mis à jour à 01h57.Lecture 14 min.

https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2022/10/09/bruno-latour-penseur-du-nouveau-regime-climatique-est-mort_6145057_3382.html

Bruno Latour, à Paris, en janvier 2022.
Bruno Latour, à Paris, en janvier 2022. YANNICK LABROUSSE

Le sociologue, anthropologue et philosophe Bruno Latour est mort dans la nuit du samedi 8 au dimanche 9 octobre à l’âge de 75 ans, à Paris, a appris Le Monde de sources familiales et des éditions La Découverte. C’est l’un des intellectuels français les plus importants de sa génération qui disparaît, après une longue lutte contre la maladie. « Le plus célèbre et le plus incompris des philosophes français », avait écrit le New York Times, le 25 octobre 2018.

Célèbre et célébré à l’étranger, récipiendaire du prix Holberg (2013) et du prix de Kyoto (2021) pour l’ensemble de ses travaux, Bruno Latour fut, en effet, un temps incompris en France, tant ses objets de recherche semblaient disparates, ce qui pouvait masquer une grande cohérence. Il faut dire qu’il a touché à presque tous les domaines du savoir : l’écologie, le droit, la modernité, la religion et, bien sûr, les sciences et les techniques, avec ses inaugurales et détonantes études sur la vie de laboratoire. D’autant que, à l’exception notable de Michel Serres, avec qui Bruno Latour conçut un livre d’entretiens, Eclaircissements (François Bourin, 1992), la philosophie en France s’est souvent tenue à l’écart de la pensée et de la pratique des sciences.

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Bruno Latour : « L’écologie, c’est la nouvelle lutte des classes »

« Il fut le premier à percevoir que l’enjeu de la pensée politique résidait tout entier dans la question écologique », rappelle le sociologue Bruno Karsenti, comme en témoigne, dès 1999, la publication de Politiques de la nature (La Découverte), écrit en consonance avec Le Contrat naturel de Michel Serres (1990).

Sociologue iconoclaste

Mais ce sont sans doute deux livres consacrés à l’écologie, délivrés sous forme de questions, Où atterrir ? (La Découverte, 2017) et Où suis-je ?(La Découverte, 2021), qui ont fait plus largement connaître au grand public ce sociologue iconoclaste.

Né le 22 juin 1947 à Beaune (Côte-d’Or), dans une grande famille bourgeoise de négociants en vin, il est devenu l’un des philosophes les plus influents de notre temps, inspirant une nouvelle génération d’intellectuels, d’artistes et de militants soucieux de remédier au désastre écologique.

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Aux origines du désastre écologique

Depuis « l’intrusion de Gaïa », comme l’écrit la philosophe Isabelle Stengers, avec qui il entretint une longue amitié intellectuelle (racontée par Philippe Pignarre dans Latour-Stengers, un double vol enchevêtré, Les Empêcheurs de penser en rond, 2021), Bruno Latour n’a cessé de penser le « nouveau régime climatique » dans lequel nous vivons (Face à Gaïa, La Découverte, 2015). Car « nous avons changé de monde », expliquait-il, depuis que nous sommes entrés dans l’ère de l’anthropocène, au sein de laquelle l’homme devient une force géologique. « Nous n’habitons plus la même Terre », assurait-il.

Les Modernes ont cru, à partir du XVIIsiècle, que la séparation entre la nature et la culture, entre les objets et les sujets, était effective. Ils ont soutenu que les « non-humains » étaient des choses qui nous étaient étrangères, alors qu’ils n’arrêtaient pas de composer avec eux. C’est en ce sens que « nous n’avons jamais été modernes », comme il le proclamait dans un livre du même nom (La Découverte, 1991).

Les vivants fabriquent leur condition d’existence

Mais une découverte, peut-être « aussi importante que celle de Galilée à son époque », disait-il, a été faite par le physiologiste, chimiste et ingénieur britannique James Lovelock (1919-2022), auteur de La Terre est un être vivant. L’hypothèse Gaïa (Flammarion, 1993) : ce sont les vivants qui fabriquent leurs propres conditions d’existence. L’atmosphère n’est pas donnée, homéostatique, mais produite par tous les êtres qui peuplent la Terre, comme le confirma à son tour la microbiologiste Lynn Margulis (1938-2011).

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Ainsi, nous vivons sur ce vernis, cette fine peau de quelques kilomètres d’épaisseur qui recouvre le globe terrestre et que certains scientifiques, comme son ami géochimiste Jérôme Gaillardet, professeur à l’Institut de physique du globe, à Paris, appellent la « zone critique ». Une enveloppe sur laquelle nous devons désormais « atterrir », au lieu de vivre hors-sol, afin d’en maintenir les conditions d’habitabilité. C’est à cette enveloppe que Bruno Latour donne le nom de Gaïa, reprenant une hypothèse scientifique, mais aussi un mythe issu de la Grèce antique, qui désignait la « déesse mère », matrice de toutes les divinités.

A Paris, en janvier 2022.
A Paris, en janvier 2022. YANNICK LABROUSSE

Car nous avons également changé de cosmologie. La représentation du monde et des êtres qui nous entourent n’est plus la même. En rapprochant la planète Terre des autres corps célestes, la révolution galiléenne permit de passer « du monde clos à l’espace infini », comme dit le philosophe des sciences Alexandre Koyré (1892-1964). Galilée levait les yeux vers le ciel, Lovelock les a baissés vers le sol. « A la Terre qui se meut de Galilée, pour être complet, il fallait ajouter la Terre qui s’émeut de Lovelock », résume Bruno Latour.

C’est pourquoi sa philosophie permet de penser la crise écologique à nouveaux frais. Mais aussi d’agir, afin d’« atterrir sur cette nouvelle Terre ». Comment ? Par l’autodescription, qui consiste pour chacun et chaque citoyen à « décrire non pas où l’on vit, mais ce dont on vit » et à cartographier le territoire dont il dépend. Son modèle ? Les cahiers de doléances de la Révolution française, à l’occasion desquels le tiers état a précisément dépeint son territoire et répertorié ses inégalités. Parce qu’« un peuple qui sait s’autodécrire est capable de se réorienter politiquement », affirmait-il.

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Penser et agir dans un monde en feu

Sa méthode ? L’enquête, dont il n’a cessé d’affirmer et d’éprouver la puissance. En homme pragmatique et en philosophe empiriste, il a mené, après la crise des « gilets jaunes », avec le consortium Où atterrir ?, une série d’ateliers d’autodescription à La Châtre (Indre), à Saint-Junien (Haute-Vienne), à Ris-Orangis (Essonne) ou à Sevran (Seine-Saint-Denis). « De qui dépendez-vous pour exister ? » s’avère la question centrale, afin de « passer de la plainte inarticulée à la doléance », l’interrogation nécessaire afin de nouer de nouvelles alliances.

Cet art du questionnement est condensé dans un « questionnaire » en forme d’aide à l’autodescription lancé lors du premier confinement, qui connut un fort retentissement et s’ouvre sur une question qui a mis beaucoup de confinés en réflexion : « Quelles sont les activités maintenant suspendues dont vous souhaiteriez qu’elles ne reprennent pas ? »(« Imaginez les gestes barrières contre le retour à la production d’avant-crise », AOC, 30 mars 2020).

Une pensée en bande

Où atterrir ? est un dispositif de recherche fondamentale à l’image de ceux que ce penseur collectif n’a jamais cessé de mettre en place, à l’instar de deux récentes expositions dont il fut le commissaire. L’une au ZKM de Karlsruhe (« Critical Zones »), l’autre au Centre Pompidou-Metz (« Toi et moi, on ne vit pas sur la même planète »).

Composées d’installations et de performances destinées non pas à illustrer une idée ou à scénographier une philosophie, mais à produire une « expérience de pensée », elles mettaient en rapport d’autres disciplines avec des pratiques artistiques dans une association permettant de réfléchir cette nouvelle cosmologie. « Comme je ne sais pas résoudre certaines questions que je me pose, je fais appel à des experts qui en savent davantage que moi, ainsi qu’à des artistes dont la sensibilité est très différente et dont les frottements permettent de produire de la pensée », disait-il.

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Bruno Latour : « Il faut faire coïncider la notion de territoire avec celle de subsistance »

Il faut dire que Bruno Latour pense en bande et réfléchit en équipe, à l’aide de collectifs et de dispositifs. Comme Sciences Po, au sein de plusieurs programmes qu’il a fondés quand il en était le directeur scientifique (2007-2012) : le Médialab, laboratoire interdisciplinaire créé en 2009 qui mène des recherches sur les relations entre le numérique et les sociétés, à présent dirigé par le sociologue Dominique Cardon ; le Speap, école des arts politiques lancée en 2010, dont l’historienne des sciences et dramaturge Frédérique Aït-Touati, qui a mis en scène l’impressionnante lecture-performance de Bruno Latour Moving Earths (2019), est désormais responsable.

Bruno Latour a également initié la Formation par la cartographie des controverses à l’analyse des sciences et des techniques (Forccast), animée par le sociologue Nicolas Benvegnu, qui vise à explorer et à visualiser la complexité des débats publics, qui entremêlent aussi bien les questions sociales que spatiales, géographiques que scientifiques, à l’image de la controverse sur les plantes invasives, dont il s’est récemment emparé.

Il a aussi lancé Terra Forma, notamment piloté par Alexandra Arènes et Axelle Grégoire, deux jeunes architectes qui articulent la question du paysage à la politique territoriale. Sans oublier, bien sûr, le consortium Où atterrir ?, au sein duquel Bruno Latour travaillait avec, parmi d’autres, l’architecte Soheil Hajmirbaba et le compositeur Jean-Pierre Seyvos.

Le travail se faisait parfois en famille, avec Chantal Latour, son épouse, musicienne, coordinatrice, médiatrice et collaboratrice artistique de S-composition, spécialisée dans les ateliers de création partagée, et Chloé Latour, sa fille, avocate et metteuse en scène, qui, avec Frédérique Aït-Touati, porta au théâtre Gaïa Global Circus (2013), une pièce conçue par Bruno Latour. « Non pas une firme, mais une ferme, avec le père, la mère et la fille », s’amusait-il, alors que son fils Robinson poursuit de son côté sa carrière de scénariste.

La société n’existe pas

Observer Bruno Latour coanimer ces groupesaffinitaires et contribuer à dresser la cartographie de leurs attachements lors de séances ponctuées de moments de théâtre et de chant était une expérience saisissante. Car, malgré son aura et ses fulgurances, le philosophe n’y était jamais surplombant, mais en empathie, à l’écoute, totalement immergé dans ces enquêtes sur nos conditions d’existence, ces traversées d’expériences partagées.

Si les collectifs sont si importants pour lui, c’est en raison de sa conception de la sociologie, qu’il considère non pas comme une science du social, mais comme celle des associations (Changer de société, refaire de la sociologie, La Découverte, 2006). « Une société ne tient pas en raison d’une superstructure, le collectif tient par des collecteurs », affirmait ce théoricien de l’acteur-réseau, qui, dans l’historiographie des sciences sociales, se rapproche davantage d’une sociologie de la description (proche de Gabriel Tarde) que d’une sociologie de l’explication (issue d’Emile Durkheim).

Dans l’un de ses derniers cours au Collège de France, Michel Foucault affirmait qu’il fallait « défendre la société ». Bruno Latour explique que la société n’existe pas, qu’elle n’est pas quelque chose de donné et qu’il faut « considérer le social comme l’association nouvelle entre des êtres surprenants qui viennent briser la certitude confortable d’appartenir au même monde commun ». C’est parce que le social se modifie constamment que d’autres terrains et d’autres manières d’enquêter s’imposent. D’où la centralité de son Enquête sur les modes d’existence (La Découverte, 2012), au sein de laquelle il démontre qu’il y a plusieurs « régimes de vérité ».

Le livre « Paris, ville invisible », de Bruno Latour et Emilie Hermant, posé sur la bibliothèque de Bruno Latour, à Paris le 28 janvier 2022.
Le livre « Paris, ville invisible », de Bruno Latour et Emilie Hermant, posé sur la bibliothèque de Bruno Latour, à Paris le 28 janvier 2022. YANNICK LABROUSSE

Bruno Latour n’est pas venu à l’écologie par une pratique de naturaliste ou par un goût prononcé pour l’immersion dans les grands espaces et le wilderness, même si ses origines bourguignonnes l’ont sans doute rendu sensible aux notions de terroir et de territoire, mais par la sociologie des sciences. A San Diego (Californie), au cœur du Salk Institute, Bruno Latour a la chance d’assister à la découverte de l’endorphine par l’équipe du professeur d’endocrinologie Roger Guillemin, qui obtiendra le prix Nobel de médecine en 1977.

Il observe surtout « comment un lieu artificiel peut établir des faits avérés ». Loin de l’épistémologie classique, Bruno Latour comprend que la science est une pratique qui n’oppose pas la nature et la culture ou la certitude et l’opinion. La science est faite de controverses, elle est socialement construite (La Vie de laboratoire. La Production des faits scientifiques, avec Steve Woolgar1979, trad. La Découverte, 1988).

Cette ethnologie hétérodoxe des sciences lui vaut d’être taxé de « relativisme », supposant qu’il nierait l’existence d’une vérité scientifique, alors que sa sociologie est « relationniste », elle met en relation les éléments théoriques, empiriques, sociaux et techniques qui permettent d’accéder à une forme spécifique de vérité.

« Overdose de réductionnisme »

Sa méthode est la même pour le droit ou la religion. Bruno Latour s’intéresse aux régimes de véridiction : « Qu’est-ce que parler juridiquement ? », « Qu’est-ce que parler religieusement ? » Une manière de s’approcher des vérités circonstanciées étroitement liées à sa thèse de philosophie, soutenue en 1975 et intitulée « Exégèse et ontologie ». Car Bruno Latour philosophe point par point, sans sauter les médiations.

Sa rencontre avec la philosophie, en classe de terminale, l’a converti : « J’ai immédiatement su que je serai philosophe, disait-il. Car les autres savoirs, paradoxalement, me semblaient plus incertains. » Sa lecture de Nietzsche l’entraîna à briser les idoles, comme on aime le faire à 18 ans, mais surtout à mener « une critique impitoyable de la notion de fondement ».

« Le monde moderne nous prive de notre capacité d’engendrement,c’est une tragédie », écrit Latour

Celle de Charles Péguy, à la fois catholique et socialiste, n’a cessé de l’accompagner, depuis ses jeunes années militantes au sein de la Jeunesse étudiante chrétienne, qu’il rejoint dans les années 1960, jusqu’à ses tout derniers textes consacrés à l’écologie politique : « Ce qui faisait de [Péguy], naguère, un réactionnaire, son écriture de l’incarnation, sa pensée du sol et de l’attachement lui permettent aujourd’hui d’éclairer la situation où nous nous trouvons, nous qui ne savons plus quel espace habiter. On parle de tous ces jeunes qui se mobilisent par peur de la catastrophe écologique. Or Péguy avait compris ceci : le monde moderne nous prive de notre capacité d’engendrement, cette perte est une tragédie. »

Jeune professeur bourguignon, il eut une révélation. Une sorte d’épiphanie. En 1972, sur la route qui relie Dijon à Gray (Haute-Saône), il ressentit « comme une lassitude » et s’arrêta sur le bas-côté, « dégrisé après une overdose de réductionnisme ». En effet, chacun cherche à réduire le monde qui l’entoure à un principe, une idée, une opinion : « Chrétien, écrit-il dans Irréductions (Métailié, 1984), on aime un Dieu capable de réduire le monde à lui-même au point de le créer ; (…) astronome, on quête l’origine de l’Univers au point de déduire son évolution du Big Bang ; mathématicien, on cherche les axiomes qui contiendraient tout le reste comme corollaires et conséquences ; philosophe, on espère trouver le fondement radical à partir duquel tout le reste n’est que phénomènes ; intellectuel, on ramène à la vie de la pensée la simple pratique et les simples opinions du vulgaire. »

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Or, comprit-il en ce jour au ciel d’hiver très bleu, « rien ne se réduit à rien, rien ne se déduit de rien d’autre, tout peut s’allier à tout ». Tel fut son « signe de croix ». Un signe qui « éloignait un à un les mauvais démons : le Dieu de la métaphysique, depuis ce jour, n’est plus revenu me faire du mauvais sang », écrivait-il. Telle fut la cosmologie qui orienta toute sa philosophie. Car s’il fut sociologue de profession, il resta philosophe jusqu’au bout.

Observer la science

Dans une série d’entretiens réalisés pour Arte, diffusés au printemps, il lâcha, presque dans un sanglot : « C’est tellement beau, la philosophie. »Pourquoi cette discipline capable de créer des concepts, comme disait Gilles Deleuze, est-elle si belle, si puissante et si enivrante ? « Je ne sais pas répondre à cette question, disait-il, sinon en pleurant. La philosophie – les philosophes le savent – est cette forme tout à fait étonnante qui s’intéresse à la totalité, et qui ne l’atteint jamais parce que le but n’est pas de l’atteindre, mais de l’aimer. L’amour, c’est le mot de la philosophie. »C’est peu dire qu’il l’aima et qu’il chercha à l’embrasser, cette totalité.

En Côte d’Ivoire, tout d’abord, après une agrégation de philosophie, où il s’est formé à l’anthropologie. A Abidjan, plus précisément, alors qu’il était en coopération et devait enseigner la philosophie de Descartes dans un lycée technique. Un premier terrain au sein duquel – en intellectuel déjà « postcolonial » – il refusait d’opposer un Occident rationnel et une Afrique plongée dans l’irrationalité. L’expérience lui permit de forger une « anthropologie symétrique », afin d’étudier les sociétés occidentales comme les ethnologues le font avec les sociétés africaines. Cette méthode le conduisit à observer un laboratoire en Californie, et pas n’importe lequel, puisqu’il fut celui d’un prix Nobel. Une expérience décisive pour comprendre « la science telle qu’elle se fait ».

Car Bruno Latour est un intellectuel de terrain. Même historique, puisqu’il s’est passionné pour Pasteur et l’histoire des sciences (Pasteur : guerre et paix des microbes, Métailié, 1984 ; Pasteur, une science, un style, un siècle, Perrin, 1994). Pour celle des techniques aussi, qui le fit rejoindre, en 1982, l’Ecole des mines, où il resta vingt-cinq ans, notamment au Centre de sociologie de l’innovation, dirigé par Michel Callon, qui est à l’origine de la théorie de l’acteur-réseau.

Ce « bouillonnement collectif » débouche sur des recherches particulièrement originales, comme en témoigne Aramis ou l’amour des techniques (La Découverte, 1992), sans doute l’un de ses ouvrages préférés, nommé d’après un métro automatique qui a failli être construit au sud de Paris. Un livre de « scientifiction », une enquête de sociologie doublée de « l’histoire amoureuse d’une machine ».

Dans la présentation, Bruno Latour résume non seulement le propos du livre, mais aussi un programme de recherche, une méthode sociologique, une ambition philosophique et un souci éthique : « Aux humanistes, j’ai voulu offrir l’analyse détaillée d’une technique assez magnifique, assez spirituelle, pour les convaincre que les machines qui les entourent sont des objets culturels dignes de leur attention et de leur respect. Aux techniciens, j’ai voulu montrer qu’ils ne pouvaient pas concevoir un objet technique sans prendre en compte la foule des humains, leurs passions, leurs politiques (…). Aux chercheurs en sciences humaines, enfin, j’ai voulu montrer que la sociologie n’est pas cette science des seuls humains, mais qu’elle peut accueillir à bras ouverts les foules de non-humains comme elle le fit au siècle passé pour les masses de pauvres gens. Notre collectif est tissé de sujets parlants, peut-être, mais auxquels s’attachent en tout point les pauvres choses, nos frères inférieurs. En s’ouvrant à eux, le lien social deviendrait sans doute moins mystérieux. Oui, je voudrais que l’on pleure de vraies larmes en lisant la triste histoire d’Aramis et que nous apprenions de cette histoire à aimer les techniques. »

Une « nouvelle lutte des classes »

On comprend mieux pourquoi Bruno Latour esquissa, en 1994, un « parlement des choses », afin de « faire entrer en politique des sujets rejetés aujourd’hui du côté de la science » et pour qu’un dialogue s’établisse entre les représentants des humains et ceux de leurs « non-humains associés ». Infatigable inventeur de concepts, incontournable initiateur de percepts, Bruno Latour se fit aussi plus politique à mesure que montait l’urgence écologique.

« L’écologie, c’est la nouvelle lutte des classes », lançait-il dans Le Monde, au moment de la publication, avec le sociologue danois Nikolaj Schultz, d’un Mémo sur la nouvelle classe écologique (La Découverte, 96 pages, 14 euros). Car les conflits ne sont plus seulement sociaux, mais géosociaux, affirment-ils, avant d’appeler une « nouvelle classe écologique » à reprendre fièrement le flambeau des socialistes du siècle dernier.

Ses idées ont-elles triomphé ? Elles se sont propagées dans le monde entier, de la philosophe belge Vinciane Despret à l’anthropologue américaine Anna Tsing, de l’écrivain Richard Powers à la philosophe Donna Haraway, en passant par l’essayiste indien Amitav Ghosh. Ses livres, principalement publiés aux éditions La Découverte, grâce à la complicité avec Philippe Pignarre, sont traduits en plus de vingt langues.

En France, son audience est immense. Et les intellectuels qu’il a formés, accompagnés, épaulés sont désormais lus, plébiscités et commentés, comme Frédérique Aït-Touati, le philosophe politique Pierre Charbonnier, la philosophe féministe Emilie Hache, le penseur des métamorphoses Emanuele Coccia, le philosophe du vivant et pisteur d’animaux Baptiste Morizot, l’historienne de l’art Estelle Zhong Mengual, le philosophe et artiste Matthieu Duperrex ou l’anthropologue de l’animisme Nastassja Martin. Une constellation si ramifiée qu’il est impossible de tous les nommer.

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Certains de ses étudiants à Sciences Po ont copiloté la convention citoyenne pour le climat ou travaillent dans des mairies tournées vers l’écologie. Avec l’anthropologue Philippe Descola, professeur émérite au Collège de France, il a opéré le tournant écopolitique de la pensée contemporaine, en chef d’une bande qu’il réunissait dans son appartement de la rue Danton, à Paris, où se croisaient chercheurs et activistes, écrivains et artistes. Un peu comme dans ces salons du XVIIIe siècle au sein desquels a éclos la philosophie des Lumières et où l’on avait l’impression de rencontrer les nouveaux Diderot et d’Alembert.

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« Un jour, peut-être, le siècle sera deleuzien », disait, en 1969, Michel Foucault, impressionné par l’auteur de Différence et répétition (PUF, 1986). Le philosophe Patrice Maniglier estime aujourd’hui que le nôtre sera « latourien ». Ou plutôt que « ce n’est pas nous qui sommes devenus latouriens ; c’est notre temps ». Il serait contraire à l’intuition de sa jeunesse de réduire Bruno Latour à une formule.

D’autant que, ces derniers temps, il promenait sa grande silhouette élégante et dégingandée dans un monde incendié, persuadé, comme William James, que « l’Univers est un plurivers ». Bruno Latour connaissait la nouvelle donne mieux que personne : « Mon père, mon grand-père pouvaient prendre leur retraite, vieillir tranquillement, mourir en paix : les étés de leur enfance et ceux de leurs petits-enfants pouvaient se ressembler, écrivait-il. Bien sûr, le climat fluctuait, mais il n’accompagnait pas le vieillissement d’une génération comme il accompagne la mienne, celle des baby-boomersMoi, je ne peux pas prendre ma ­retraite, vieillir et mourir en léguant à mes petits-enfants un mois d’août détachable de l’histoire de ma ­génération », regrettait-il.

Le philosophe a laissé une extraordinaire boîte à outils, non seulement destinée à nourrir la réflexion, mais également à imaginer de nouveaux modes d’existence et d’action. Une invitation à « devenir terrestre » en faisant preuve d’empathie avec la Terre qu’il nommait « géopathie ». Bruno Latour a donc atterri. Mais il demeure, tout comme son œuvre, irréductible.

Bruno Latour en quelques dates

22 juin 1947 Naissance à Beaune (Côte-d’Or).

1979  « La Vie de laboratoire. La production des faits scientifiques » (avec Steve Woolgar), aux éditions La Découverte.

1982 Entrée à l’école des Mines où il enseignera jusqu’en 2006.

1984 « Les Microbes. Guerre et paix, suivi de Irréductions »  (éd. Anne-Marie Métailié), repris en 2001 aux éditions La Découverte sous le titre « Pasteur : guerre et paix des microbes ».

1999 « Politique de la nature. Comment faire entrer les sciences en démocratie » (La Découverte).

2006-2017 Rejoint Sciences Po Paris, où il dirigera la recherche de 2007 à 2012.

2015 « Face à Gaïa. Huit conférences sur le nouveau régime climatique » (La Découverte).

2017 « Où atterrir ? Comment s’orienter en politique » (La Découverte).

2021-2022 Expositions « Critical Zones » et « Toi et moi, on ne vit pas sur la même planète » ; « Mémo sur la nouvelle classe écologique »coécrit avec Nikolaj Schultz (La Découverte).

2022 Mort à l’âge de 75 ans.

Il Nicolas Truong

Bruno Latour : « Le philosophe doit travailler à redonner des puissances d’agir »

Dans une série d’entretiens pour Arte, Bruno Latour, mort dans la nuit du 8 au 9 octobre, exposait sa conception de la philosophie, expliquait comment nous avons changé de monde et par quels moyens il serait possible de l’« écologiser ».

Propos recueillis par Publié hier à 11h22

Temps de Lecture 6 min.

https://www.lemonde.fr/disparitions/article/2022/10/09/bruno-latour-le-philosophe-doit-travailler-a-redonner-des-puissances-d-agir_6145059_3382.html

Bruno Latour, chez lui, à Paris, en janvier 2022.
Bruno Latour, chez lui, à Paris, en janvier 2022.  YANNICK LABROUSSE

En mai, Arte a diffusé une série d’entretiens avec Bruno Latour, réalisés à son domicile à Paris. Un film de Nicolas Truong coréalisé avec Camille de Chenay. Nous en publions un extrait, dans lequel le penseur, décédé dans la nuit du 8 au 9 octobre, développe sa conception « collective » de la philosophie.

Vous vivez et travaillez depuis de longues années à Paris. Pourquoi avez-vous accepté cette série d’entretiens ?

Je suis un peu âgé, et c’est le moment où l’on regarde ce qu’on a fait. En apparence, je me suis intéressé à des sujets très divers comme les sciences, le droit, la fiction, avec des méthodes un peu bizarres. Vous me donnez l’occasion d’expliquer mon argument général. J’en suis content car j’ai suivi une ligne du début à la fin, qu’il est maintenant temps de pouvoir éclaircir.

Nous avons, selon vous, changé de monde, nous n’habitons plus sur la même Terre. Quel est ce changement, Bruno Latour, et pourquoi n’habitons-nous plus sur la même Terre ?

Si les gens sont désorientés par la question écologique et n’arrivent pas à vite réagir à une situation que tout le monde sait catastrophique, c’est largement dû au fait qu’ils continuent à être dans le monde d’avant, un monde fait d’objets, connus par les sciences, où nos idées sont des idées subjectives à leurs propos – un monde de l’abondance et du confort apportés par le système de production. Mais ce n’est plus le monde dans lequel nous sommes maintenant. Le monde où il faut qu’on atterrisse, en quelque sorte, le monde dans lequel on se trouve placé, c’est un monde de vivants au milieu d’autres vivants.

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Pourquoi n’avons-nous jamais été modernes et que sont les modernes, selon vous ?

Quand on dit « moderne », il y a généralement ce mot d’ordre : « modernisez-vous ». On veut systématiquement moderniser l’université, l’Etat, l’agriculture… Il s’agit bien d’un mot d’ordre : un terme qui définit un mouvement de l’histoire mais qui n’est pas l’histoire dans laquelle on est. Le front de modernisation est un front de destruction ; si on modernise la planète, elle devient inhabitable pour nous humains. On a fini la modernité : il faut cesser de vouloir toujours continuer à être modernes, et faire le musée que demande le moment à présent fini de la modernité.

Dans quel monde sommes-nous entrés ?

A quoi ressemblent l’abondance, la liberté, l’émancipation, sans la modernité ? L’alternative, c’est ce que j’appelle « écologiser ». Personne n’a une idée exacte de ce que ça veut dire, car c’est un trop gros virage dans la définition du temps, de son passage, de la séparation entre passé et futur. Ecologiser suppose quelque chose qui est de l’ordre de la composition. Composer, au sens propre du terme, dans des formules qui appartiennent les unes au passé, les autres au futur, ou encore au présent. Il faut pouvoir choisir, discerner librement la bonne technique et la mauvaise technique, le bon droit et le mauvais droit. Cela signifie plonger dans les controverses, abandonner la séparation entre ce qui est progrès et ce qui est archaïque, s’intéresser évidemment à la question fondamentale de l’habitabilité et la faire primer sur les questions de production.

Savoir se décrire, et notamment pour répondre à la question « De quoi, de qui est-ce que je dépends pour exister et subsister ? », est selon vous essentiel pour « atterrir ». En quoi cette pratique peut-elle nous aider à nous réorienter ?

Comment se fait-il qu’une civilisation entière, qui affronte une menace qu’elle connaît parfaitement, ne réagit pas ? Le problème est que dans ce monde qu’on ne connaît pas, on avance à tâtons. Si l’on veut se donner les moyens de le connaître, il faut se doter d’un dispositif pour le décrire. Pour une question fondamentale de philosophie et d’ontologie, je cherche toujours une solution qu’on pourrait appeler pratique, empirique : « Listez vos dépendances. Ce dont vous dépendez va définir un territoire. » Décrire, c’est aussi s’asseoir, se poser, avoir une assise.

Pour lutter, vous dites qu’il faut faire émerger de nouvelles classes géo-sociales qui ont des intérêts en commun. Quel est l’horizon de cette classe écologique « fière d’elle-même », que vous appelez de vos vœux ?

Au moment où nous sommes, nous pressentons que les questions écologiques deviennent l’équivalent des questions politiques d’autrefois, et c’est dans cette culture-là que vont se définir les associations et les lignes de partage entre amis et ennemis : les appartenances et les associations ne sont plus les mêmes. C’est ce que j’entends par l’arrivée d’une nouvelle classe, dans le sens de classes de culture. Il faudra donc constituer des fronts de lutte ; on retrouve bien ici l’ancienne définition des classes. Mais cette fois-ci les fronts de lutte se tiendront en particulier sur les questions de l’habitabilité.

Nous, la classe écologique, nous disons avec fierté : « C’est nous qui représentons la nouvelle rationalité et le nouveau processus de civilisation, l’avance du processus de civilisation, parce que nous considérons le problème fondamental des conditions d’habitabilité de la planète. » Or c’est très important pour une classe d’avoir un horizon, parce qu’une classe c’est d’abord un projet.

Votre méthode consiste à mettre en place des dispositifs, notamment au sein de collectifs ; vous travaillez « en bande », Bruno Latour. Est-ce précisément lié à votre conception de la philosophie et de la sociologie ?

Je rassemble devant moi des groupes de personnes qui en savent beaucoup plus que moi, pour essayer de traiter des questions fondamentales mais insolubles pour moi seul. Lorsque je sens qu’il faut penser quelque chose ; j’ai besoin du travail des autres et de travailler avec les autres pour y parvenir. Pourquoi ? Parce que vous ne pouvez pas aborder toutes ces questions écologiques sans les arts, par exemple. Si vous n’avez pas les affects capables de métaboliser la situation écologique, vous avez simplement l’angoisse au ventre et le travail est insurmontable. Il faut donc trouver des associations entre différentes autres méthodes. Par exemple, il faut enseigner, il faut inventer des écoles. J’ai inventé le SPEAP, l’Ecole des arts politiques de Sciences Po, qui existe depuis dix ans.

Avez-vous conscience d’avoir également « fait école » ?

La transformation qu’il faut faire pour passer de moderniser à écologiser est d’une ampleur telle qu’elle nous demande toutes les disciplines, et qu’elle nous demande de travailler sur tous les sujets possibles et imaginables, dans les universités, dans les musées, dans toutes les institutions. Je n’ai pas encore fait école, mais j’ai aidé à ce moment de transition, et je crois qu’il y a là un véritable modèle pour aujourd’hui : celui de travailler collectivement dans des disciplines complètement différentes, qui n’ont pas les mêmes médiums mais qui abordent les mêmes questions, et de se tourner vers le public – c’est absolument essentiel.

Quelle place trouve le théologique, sur lequel vous avez beaucoup travaillé également, par rapport à la question climatique ?

Il ne faut pas considérer l’écologie comme la nouvelle idéologie religieuse, mais la considérer dans sa capacité à ouvrir une possibilité. C’est une version très étendue de l’écologie, qui permet un accord entre nous, pas forcément tous chrétiens, nous tous qui assistons à la fin de la modernité et qui tentons de comprendre comment retrouver les valeurs du politique. C’est en fait une occasion de reciviliser. On s’était civilisés avec la modernité, mais mal, puisqu’on arrive à cette impasse. On peut se reciviliser avec la question écologique.

Vous écrivez : « Comme c’est étrange finalement. D’un côté on a l’impression que tout est joué, perdu, fini. D’un autre que rien n’a vraiment commencé. » Le pensez-vous à la fois de la philosophie, de la politique, de la religion ?

Je ne crois pas que le rôle d’un philosophe soit d’ajouter aux innombrables larmes que versent les collapsologues et les catastrophistes, mais au contraire de travailler à redonner des puissances d’agir. Je pense que l’écologie a traversé toute une nuée de croyances que nous avions quand nous étions modernes, et qui l’ont longtemps biaisée. C’est formidable que cette espèce de mythologie hors-sol de l’envol et du décollage disparaisse enfin.

Quel soulagement que d’atterrir enfin – même si c’est dans un énorme crash ! Parce qu’au moins, nous sommes enfin là, chez nous, où enfin essayer de comprendre ce qu’il se passe. Il s’ouvre maintenant un paysage, une terre nouvelle sous nos pieds, devant nos yeux. La modernité rendait impossible d’étudier quelque situation que ce soit. C’était terrible d’être moderne, c’était écrasant de devoir toujours tout fermer. La modernité nous fermait. A présent tout ça est balayé, les questions se rouvrent. C’est évidemment difficile et bouleversant… mais quel soulagement !

Qu’est-ce que la philosophie ?

C’est tout d’abord forcément collectif. C’est le fait d’arriver, avec d’autres, à repérer comment les différents modes peuvent être maintenus, le fait de parvenir à se respecter les uns les autres sans essayer de se manger. Heidegger dit que la philosophie est « berger de l’être ». On peut réutiliser cette formule parce que la philosophie a bien quelque chose du berger, pas au sens du leader mais au sens de celui de qui s’efforce d’éviter le carnage par le loup et au sein même du troupeau. La philosophie doit constamment être attentive aux autres modes d’existence et leurs tendances à se manger. La philosophie est une pratique exigeante, qu’il ne faut pas non plus oublier de considérer aussi comme un mode d’existence à part entière.

Entendue ainsi, cette définition de la philosophie comme « berger de l’être » est très belle…

Pourquoi est-ce si beau pour vous ?

C’est tellement beau, la philosophie !

Je ne sais pas répondre à cette question, sinon en pleurant. La philosophie – les philosophes le savent – est cette forme tout à fait étonnante qui s’intéresse à la totalité, et qui ne l’atteint jamais parce que le but n’est pas de l’atteindre, mais de l’aimer. L’amour, c’est le mot de la philosophie.

L’intégralité de « Entretien avec Bruno Latour » est disponible sur Arte.tv (© YAMI 2 / ARTE France – 2021)

Nicolas Truong

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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