« Il existe aujourd’hui une opportunité unique de faire converger réformes de santé et politiques climatiques »
Tribune
Matthias Brunn
médecin et chercheur affilié au Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques à Sciences Po
Michael Padget
épidémiologiste et chercheur au Centre pour l’environnement et la santé du Massachussetts General Hospital – Harvard Medical School
Revalorisation de la médecine de ville, relocalisation de la production de médicaments… Les réformes bénéfiques au système de santé peuvent aussi soigner le climat, affirment, dans une tribune au « Monde », les chercheurs Matthias Brunn et Michael Padget.
Publié hier à 15h00 Temps de Lecture 3 min.
La santé est malade. De la crise de sens à l’hôpital entraînant la pénurie de personnel à la fermeture de services y compris des urgences, en passant par les déserts médicaux et la question de l’accès inégal aux soins qui en découle, il y a un sentiment partagé d’urgence. Des réformes s’imposent.
Alors que la santé se débat, une autre urgence occupe les esprits : celle du réchauffement climatique. Canicule, sécheresse, incendies : l’été 2022 a cruellement illustré l’impact d’un environnement déréglé. Etonnamment, les crises sanitaire et climatique sont considérées séparément.
Lire aussi : Covid-19 : les pics de pollution aggravent fortement la mortalité, selon une étude
Il y a peu de débats sur l’impact du climat sur la santé. Et encore moins sur l’impact du système de santé sur le climat. Les discours environnementaux se concentrent souvent sur d’autres secteurs, comme celui du transport, avec des polémiques concernant le trafic routier et, ces derniers temps, le secteur niche des jets privés.
Placer le climat au cœur des débats sur la santé
De la même manière, aucun des chantiers de réformes sanitaires qui s’annoncent n’évoque leur impact sur le climat. Pourtant, selon le Shift Project, le système de santé représente environ 8 % de l’empreinte carbone en France : c’est presque quatre fois plus que l’ensemble du trafic aérien. Il existe aujourd’hui une opportunité unique de faire converger ces débats.
En octobre 2022 commence une grande conférence de la santé, qui réunira une multitude d’acteurs sous l’égide du ministère de la santé. Un autre rendez-vous-clé sera, en fin d’année 2022, la nouvelle convention médicale qui est négociée tous les cinq ans entre l’Assurance-maladie et les professionnels de santé.
Lire aussi : Pour l’ONU, la crise climatique est en train d’atteindre une « portée destructrice inouïe »
Placer le climat au cœur de ces débats ne serait pas seulement bénéfique à l’environnement, cela permettrait aussi d’aider les arbitrages difficiles qui s’annoncent pour les acteurs du système de santé. L’hôpital et les soins de ville − soins effectués en cabinets de ville − par exemple font face à un manque critique de moyens. Mais, avec un budget limité, il y aura des choix à faire.
Trop grande place de l’hôpital dans le système de santé
On ne pourra pas créer des postes supplémentaires à la fois à l’hôpital et en ville. Depuis quelque temps déjà, des voix s’élèvent en faveur des soins de ville (« virage ambulatoire »). Pourtant, la mise en place politique est encore timide. La domination de l’hôpital dans le système de santé rend tout changement difficile.
Replacé dans le contexte climatique, le choix est clair. Entre ces deux secteurs de soins, c’est l’hôpital qui a la plus grande empreinte carbone. Une étude australienne, parue dans The Lancet Planetary Health, permet de chiffrer de manière plus précise son empreinte carbone. Il en ressort que, par dollar investi, l’hôpital (public ou privé) émet deux fois plus de gaz à effet de serre (GES) que les soins de ville.Lire aussi : Article réservé à nos abonnés « Nos modèles climatiques donnent une vision un peu trop optimiste pour le futur »
Le secteur pharmaceutique en est une autre illustration. Avec des pénuries récurrentes et la tension sur l’approvisionnement pendant la pandémie, les débats se concentrent sur la relocalisation de la production, afin de rendre le marché français plus indépendant des aléas internationaux. En termes d’empreinte carbone, c’est également souhaitable. Avec des sites de production qui se situent souvent en Asie, l’acheminement, le conditionnement et la distribution du médicament ont un impact environnemental très élevé.
La santé et le climat sont à la croisée des chemins
Plus généralement, le médicament pèse particulièrement lourd dans l’empreinte carbone du système de santé : par dollar investi, ce secteur génère, en moyenne, trois fois plus de GES que les soins de ville. Cet impact est amplifié par l’importante évolution du volume de médicaments consommés, qui augmente de presque 4 % en moyenne depuis dix ans (en ville, hors Covid-19).
Cette situation assure à l’Hexagone une place dans le haut du tableau européen de consommateurs de médicaments et, par conséquent, d’émetteurs de GES dans ce secteur. On envisage souvent le sujet sous l’angle budgétaire (« maîtrise du budget »), parfois par une critique de la prescription non justifiée d’antibiotiques, d’antidépresseurs, etc. L’argument climatique permettrait de trancher plus clairement en faveur d’une action sur la consommation de médicaments, d’une « sobriété médicamenteuse ». Dit simplement, il va falloir prescrire moins et mieux.
Lire aussi : Penser et agir dans un monde en feu
La santé et le climat sont à la croisée des chemins. Il y a urgence. Traiter les deux séparément n’a plus de sens. En 2021, dans le cadre de la COP26, 45 pays se sont engagés à décarboner leur système de santé. Le Royaume-Uni est l’un des plus avancés dans ce domaine : il s’est engagé à un système de santé carbone neutre dès 2045. En France, il revient à tous les acteurs – Etat, professionnels, industrie, usagers, recherche, enseignement, etc. – de s’emparer de ce sujet. Le moment y est propice.
Matthias Brunn(médecin et chercheur affilié au Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques à Sciences Po) et Michael Padget(épidémiologiste et chercheur au Centre pour l’environnement et la santé du Massachussetts General Hospital – Harvard Medical School)