Plongée dans l’impitoyable monde du médicament

Mediator : ces leçons que l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé s’est bien abstenue de tirer

Atlantico 17 Septembre 2022

Anne Jouan et Christian Riché publient « La Santé en bande organisée. Dissimulations, menaces et barbouzeries : le monde du médicament et ses arrangements entre amis » aux éditions Robert Laffont.


Anne Jouan et Christian Riché publient « La Santé en bande organisée. Dissimulations, menaces et barbouzeries : le monde du médicament et ses arrangements entre amis » aux éditions Robert Laffont. Ce livre éclaire les recoins obscurs de la gestion de la santé publique en France et dévoile les coulisses de l’affaire du Mediator. Extrait 1/2.

Anne Jouan et Christian Riché

https://www.google.com/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=&ved=2ahUKEwi6p8a29p36AhUJ1RoKHWX5BSo4FBAWegQIBxAB&url=https%3A%2F%2Fatlantico.fr%2Farticle%2Fdecryptage%2Fmediator-ces-lecons-que-l-agence-nationale-de-securite-du-medicament-et-des-produits-de-sante-s-est-bien-abstenue-de-tirer-laboratoire-servier-traitements-patients-scandale-anne-jouan-christian-riche&usg=AOvVaw3v7FJ93oMHCKEzLmGubHbC

C’est une source dépitée. Au moment de clore ce livre, je l’appelle, comme toutes les autres. Je lui demande comment elle voit l’Agence du médicament aujourd’hui et si elle observe une évolution depuis une dizaine d’années. Depuis « le tsunami du Mediator », comme l’appelle M. Rungis, la situation s’est-elle améliorée ? Le poids de l’industrie pharmaceutique est-il toujours aussi important ? Alors ce vieux salarié de l’institution de Saint-Denis me raconte comment, en novembre dernier, les esprits se sont un peu agités à cause de la nomination comme experte pour un dossier d’évaluation de Nancy Claude. Cette toxicologue est l’épouse du Pr Jean-Roger Claude, l’expert de la Commission d’autorisation de mise sur le marché qui fut montré du doigt pour avoir menacé M.  Rungis suite à l’aide apportée à Irène Frachon dans son combat contre le Mediator, ce qu’il contestait par ailleurs. Mme Claude a officié dix-neuf ans chez Servier avant de partir à la retraite en avril  2021 pour rejoindre un groupe de conseil, Claude and Friends. Six mois après son départ de Servier, l’Agence l’a donc sollicitée à l’hiver de la même année, une situation « incompréhensible » pour notre informateur.

Après le Mediator, nous avons écrit un article dans Le  Figaro, reprenant la remarque caustique glissée, là encore, par un salarié  : « Depuis le scandale, ils ont changé la moquette de l’Agence et son nom mais, à part ça, rien n’a véritablement bougé. » Selon les sources internes consultées, la situation est même plus grave aujourd’hui qu’il y a une dizaine d’années. « Pendant trente ans, nous nous sommes battus pour l’évaluation et puis est arrivé le Mediator. Qu’a fait l’Agence après ? Ils ont fait pire ! » explique un expert interne. Dans sa voix, il y a toute la douleur des déçus, des trompés et, finalement, des maltraités. Il ajoute : « Ils embauchent des jeunes, c’est très bien, mais certains ne connaissent même pas les noms des médicaments. Ils butent pour les prononcer, ils découvrent, en cours de réunion, leur existence. On se rend compte aussi qu’ils ne parlent pas anglais. » Un constat partagé par un autre salarié de l’ANSM  : « Une grande partie du travail (j’ose à peine parler d’évaluation) est effectuée par de nouveaux arrivants, souvent jeunes débutants, non formés et non encadrés. Ce travail est validé par certains managers non sachants sans aucune connaissance, ni des processus, ni de la démarche d’évaluation d’un médicament ».

Une autre source abonde. Selon elle, le niveau scientifique a considérablement baissé dans le domaine clinique, au point que les salariés ne connaissent pas les pathologies. « Quand j’ai un problème de pharmacovigilance, ils ne comprennent pas de quoi on parle, notamment la problématique. Nous envoyons des informations et ils nous posent des questions complètement à côté du vélo, y compris pour des choses simples », déplore un expert. Et de citer l’histoire d’un anticancéreux évoquée lors d’une réunion : « Je me souviens d’un salarié, un junior. Il donne le nom du médicament et, comme il n’arrive pas à le prononcer, nous le comprenons tous : il ne connaît pas le produit qu’il doit présenter. » Autre problème : les erreurs fréquentes dans la dénomination des maladies, notamment des fautes récurrentes de traduction de termes médicaux avec l’anglais. En effet, à l’Agence européenne du médicament, tous les documents sont dans cette langue, à charge pour les pays de faire la traduction dans la leur. « Pour la France, tout le monde sait qu’on va attendre la traduction de l’Agence belge, faute de personnel compétent. Malgré cela, des erreurs de traduction sont visibles dans des monographies françaises. C’est comme si on allait dans un garage, qu’on demandait le carburateur et voyait le garagiste arriver avec de l’huile. Plusieurs fois cette année, j’ai observé des mauvaises traductions. Dans la monographie d’un anticancéreux rédigée par l’Agence figurent des erreurs. Si le labo se trompe, l’Agence ne les corrige pas », conclut notre source.

Un ancien directeur explique que l’ANSM s’est mise à multiplier les CDD parfois transformés en CDI. Il déplore les recrutements principalement en catégorie 2, autrement dit des bac + 3 alors qu’il faudrait des pharmaciens bac + 7. Conséquence ? « Nous mettons du temps à trouver les profils adaptés avant d’opter finalement pour des jeunes embauchés dès leur sortie de l’école. Résultat  : les postes restent vacants longtemps et nous avons beaucoup de turn-over. Sans compter que les jeunes n’ont pas d’expérience, il faut faire du tutorat pour, au final, les voir partir. Les juniors sont très juniors et le turn-over est vraiment un souci pour le suivi des dossiers. À mon sens, il y a aujourd’hui un problème de niveau  : nous avons recruté des évaluateurs que l’on aurait refusé de prendre il y a encore quelques années. Et le niveau baisse car l’Agence est moins attractive. » Selon lui, le travail de fond incombant à l’organisme en matière de sécurité sanitaire requiert du personnel avec du bagage et de la méthodologie : « En 2016, la directrice de l’évaluation Cécile Delval, avait mis le doigt sur le cœur du problème en pointant les erreurs dans  l’essai clinique de Rennes et les potentielles failles dans l’évaluation de cet essai. Et elle l’a payé, enfin, ils le lui ont fait payer ! Après, ils l’ont remplacée en nommant directrice de l’innovation une ancienne directrice d’hôpital. Elle ne connaissait rien au domaine dont elle avait la charge, notamment en termes d’enjeux techniques. Sans avoir de compétence toxico‑ logique, clinique et pharmaceutique, elle dirigeait un service instruisant les demandes d’essais précoces, dont les premières administrations chez l’homme. À  cause du manque de candidats sérieux, on se retrouve même, entre services, à aller chasser chacun de son côté. Les chefs de pôle et les directeurs se piquent les meilleurs, il y a une véritable guérilla et on se dépouille en interne. »

M. Rungis a raconté dans ce livre comment on lui a demandé de modifier un rapport concernant un médicament destiné aux réanimations. L’histoire s’est répétée avec un rapport sur les effets indésirables du Mediator. Le centre de pharmacovigilance de l’hôpital européen Georges-Pompidou à Paris est chargé de l’enquête sur les hypertensions artérielles pulmonaires. Car même si le médicament est retiré du marché depuis maintenant treize ans, il s’agit de répertorier les cas d’HTAP, la maladie pouvant être dépistée longtemps après l’arrêt du traitement.

Le 21 juillet 2021, le centre a rendu sa copie avec une mise à jour du suivi de pharmacovigilance. Les conclusions de ce rapport, qui ont circulé à l’Agence, sont accablantes : Mediator est un échec du système de pharmacovigilance incapable de bien enregistrer les cas ; quant aux pneumologues, ils n’ont pas transmis les effets secondaires aux centres alors qu’ils doivent légalement le faire. Enfin, une majorité des cas viennent de la pharmacovigilance de Servier par les demandes d’indemnisation de patients à l’Oniam. Il a été demandé, dans un premier temps, de modifier ces conclusions, selon les mails que nous nous sommes procurés relatant les échanges avec le directeur adjoint de la surveillance, Mehdi Benkebil. À l’Agence, on est bien embêté par ces mauvais coucheurs mais on ne parle pas de caviardage, on préfère l’expression « rapport actualisé ». Et s’il s’agissait plutôt d’éviter un rapport peu conforme au « politiquement correct » ? Finalement, face à l’obstination des pharmacologues de Pompidou, Mehdi Benkebil leur écrit : « Nous reviendrons prochainement […] avec des propositions. » Plus d’un an après sa remise, ce rapport n’a toujours pas été rendu public.

Un autre expert pointe la déshumanisation de l’Agence et de ses services  : « Il n’y a plus que des adresses génériques, comme “la direction”, alors nous n’avons plus d’interlocuteur, nous ne savons pas à qui nous nous adressons, notamment quand on envoie un rapport. Un peu comme quand on appelle EDF ou Orange pour un problème ! Récemment, nous avons reçu un appel et l’interlocuteur de l’Agence ne s’est pas présenté, mieux, il nous a engueulés quand nous lui avons demandé son nom ! » Et de pointer les risques inhérents à cet anonymat : « Et si un laboratoire pharmaceutique nous appelait pour avoir des informations, ou une compagnie d’assurances pour obtenir les données d’un patient, que sais-je, comment savoir que nous parlons bien à quelqu’un de l’Agence si nous n’avons pas son nom et sa fonction exacte ? »

L’ANSM, c’est aussi le folklore, comme en témoigne cet évaluateur expérimenté de l’Agence. Il se souvient très bien de cette réunion de direction particulièrement rococo. C’était l’hiver dernier, par visioconférence : « Dans le cadre de la présidence française de l’union européenne, ils nous ont présenté le programme concernant l’homéopathie. Et là, ils nous font cette annonce surprenante  : ils avaient prévu une visite de la tombe du père de l’homéopathie au Père-Lachaise ! Personne n’a moufté. »

En France, l’homéopathie n’est plus remboursée depuis janvier  2021 car jugée inutile. « Elle est sortie de la science et pourtant, une directrice scientifique dit devant tout le monde ne pas comprendre pourquoi les cliniciens ne veulent pas de l’homéopathie : pourquoi estiment-ils cette pratique non efficace alors que selon elle, elle l’est ? », ajoute cette source encore médusée.

Il y a quelques années déjà, en 2019, quand l’Agence faisait des réunions pour réorganiser l’établissement, la même directrice scientifique avait demandé de monter en compétence en préclinique. « Je cherche des spécialistes en toxicologie pour l’homéopathie mais je n’en trouve pas, avait-elle dit. Nous étions hallucinés. J’ai répondu  : il va falloir chercher longtemps car il n’y a rien à évaluer en toxicologie dans l’homéopathie, raconte encore cet évaluateur. En France, 67 millions de consommateurs se tartinent la gueule de crèmes mais, pour le plus grand bonheur de l’industrie, depuis 2012, l’ANSM ne s’occupe plus des cosmétiques alors qu’il y avait 17 évaluateurs pour ces produits. En revanche, il en faut désormais pour l’homéopathie… »

Extrait du livre de Anne Jouan et Christian Riché, « La Santé en bande organisée. Dissimulations, menaces et barbouzeries : le monde du médicament et ses arrangements entre amis », publié aux éditions Robert Laffont

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«La santé en bande organisée» : les révélations choc d’Anne Jouan

Anne Jouan et Mr Rungis (pseudo) viennent d’écrire un livre «La santé en bande organisée» publié aux éditions Laffont qui sortita le 15 septembre 2022, le 24 aout 2022 à Pont-l’Abbé en Bretagne.
Anne Jouan et Mr Rungis (pseudo) viennent d’écrire un livre «La santé en bande organisée» publié aux éditions Laffont qui sortita le 15 septembre 2022, le 24 aout 2022 à Pont-l’Abbé en Bretagne. © DR

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Interview Catherine Schwaab 16/09/2022 à 17:05, Mis à jour le 17/09/2022 à 09:26 

Paris Match

Son enquête sur la corruption dans le monde de la médecine révèle des relations mafieuses entre éminents spécialistes, laboratoires et hommes politiques. Elle lui a valu menaces, intimidations, pressions. A elle et à ses informateurs. 

Paris Match. Y a-t-il aujourd’hui des médicaments sur le marché dont on pense qu’ils sont dangereux ? 
Anne Jouan. 
Le problème ne réside pas seulement dans le présent et le futur, mais aussi dans le passé. Dans ce livre, le Pr Riché raconte comment, à la fin des années 80, les autorités sanitaires ont joué à la roulette russe en décidant de laisser sur le marché français un lot de produits dérivés du sang alors que l’Allemagne avait découvert qu’il contenait des fractions du virus du Sida. Cette attitude en dit long sur la façon dont les intérêts industriels passent, souvent, avant l’intérêt des patients.  

Il y aussi l’exemple du Vioxx (un anti-inflammatoire utilisé pour soulager notamment les douleurs de l’arthrose) en 2004…
Oui, en 2004, il est retiré du marché mondial en raison de ses risques cardiaques, le médicament a fait 40 000 morts aux États-Unis. En France, où 500 000 personnes en ont consommé, il n’y a officiellement aucun décès car on n’a jamais réalisé de décompte ! Le système cardio-vasculaire des Français serait-il plus robuste que celui des Américains ? Un an après l’arrêt de la commercialisation du Vioxx, Emmanuelle Wargon (alors numéro deux de l’agence du médicament) expliquait au Sénat qu’il eût été plus adéquat de prendre «une mesure alternative à un retrait» du marché, le Vioxx ayant «de réels bénéfices» (sic). Autrement dit, une responsable de l’agence française du médicament tenait des propos plus en faveur de l’industrie que des patients. On peut multiplier à l’envie les exemples de cette légèreté à laquelle s’ajoute de l’incompétence : l’hiver dernier, lors d’une réunion, la directrice scientifique de l’agence a proposé aux participants stupéfaits d’organiser au cimetière du Père Lachaise un pèlerinage sur la tombe du père de l’homéopathie ! La directrice scientifique ! Aujourd’hui la question essentielle est de savoir si cette agence est toujours à même d’assurer la sécurité de nos concitoyens en matière de médicaments. Selon plusieurs de nos sources internes, la réponse est malheureusement clairement non.

À lire aussi Scandale du Mediator : les laboratoires Servier condamnés à 2,7 millions d’euros d’amende

Dans votre livre, le Pr Jean-Roger Claude, éminent professeur de toxicologie est membre de la Commission d’autorisation de mise sur le marché des médicaments. Sa femme est conseillère des Laboratoires Servier. Quelles compensations le couple touchait-il pour faire pression sur les autorités sanitaires afin de promouvoir certains médicaments ? 
Le Pr Jean-Roger Claude a travaillé dès la fin des années 1970 pour la commission d’autorisation de mise sur le marché, une instance décisionnelle essentielle pour commercialiser un médicament. En 2006, il en a été nommé membre comme représentant de l’Académie de pharmacie. Or, en parallèle de ses activités, le Pr Claude exerçait comme consultant pour le compte de nombreux laboratoires pharmaceutiques et Servier faisait même partie de sa clientèle depuis 1973 ! C’était d’ailleurs son plus gros client car le laboratoire du Mediator représentait 40% de son chiffre d’affaire annuel. Depuis 1989, il a touché 1,6 million d’euros de Servier. En 1998, il épouse Nancy Bouzon, qui deviendra directrice de la toxicologie de Servier. Il a été poursuivi dans le procès du Mediator et relaxé comme beaucoup d’autres pour prescription. Il n’a pas fait appel. Il n’était pas le seul. Nous revenons sur toute une galaxie de personnages, experts et politiques qui cachetonnaient pour le compte de l’industrie pharmaceutique en parallèle de leurs activités pour le compte de l’État. Ces arrangements avec la déontologie ne sont pas le fait de quelques-uns, c’est le fruit du dysfonctionnement de tout un système. A savoir, être au plus près de l’industrie et de l’emploi plutôt que des patients.

À lire aussi Mediator : l’heure des comptes

Il y a d’autres personnalités dans votre livre…
Oui, on y trouve d’autres « beautiful people » comme le Pr Claude Griscelli, le père des bébé bulle qui était consultant pour Servier depuis le début des années 2000 ; ou encore l’ex-doyen de Paris Descartes, Gérard Friedlander, lui aussi grand ami du labo du Mediator. C’est d’ailleurs lui qui signe le certificat médical du Pr Griscelli pour excuser son absence au procès en juin 2020. C’est encore lui, le Pr Friedlander, qui demande à un professeur de médecine de l’hôpital européen Georges Pompidou, expert judiciaire pour le Mediator, de rencontrer les gens de Servier afin d’être «moins dans l’opposition » (sic). Le même Friedlander a été rémunéré par Servier en 2013 pour son médicament contre l‘ostéoporose Protelos mis sous surveillance dès 2007 à cause de ses effets secondaires. Ces émoluments touchés par l’ex-doyen de la part de Servier sont lisibles dans la déclaration d’intérêts de son épouse, Anne-Marie  Armanteras de Saxcé, ex-conseillère santé d’Emmanuel Macron à l’Elysée.

Dans votre livre on a l’impression qu’un système de corruption existe à tous les niveaux de l’Etat, de droite à gauche. Aujourd’hui, sous Emmanuel Macron ça continue ?
Parlons plutôt de collusions ou d’amitiés utiles. Dans le chapitre sur l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), nous racontons comment depuis une vingtaine d’années, la santé publique est tenue en France par un petit groupe. Parmi toute cette bande, on trouve Didier Tabuteau, premier directeur général de l’agence du médicament de 1993 à 1997 (donc à des dates clés du Mediator). L’homme a créé la chaire Santé de Sciences Po. Aujourd’hui, il est vice-président du Conseil d’État. Il a été directeur de cabinet de Bernard Kouchner, ce sont les fameux « Kouchner boys » parmi lesquels on retrouve Gilles Duhamel (ancien de chez Kouchner et inspecteur IGAS), Philippe Duneton (ancien directeur de l’agence et membre du cabinet Kouchner), Philippe Lamoureux (lui aussi ancien de chez Kouchner, ex-inspecteur IGAS, ex-secrétaire général de l’agence et directeur des entreprises du médicament), Jérôme Salomon (ancien de chez Kouchner, et directeur général de la Santé), Emmanuelle Wargon (elle aussi ancienne de chez Kouchner). Sans oublier l’ancien directeur général de l’AP-HP, Martin Hirsch, lui aussi ex-directeur du cabinet Kouchner, l’homme qui se plaignait des papiers du Figaro auprès de l’actionnaire, Thierry Dassault, au point que ce dernier m’a passé plusieurs appels en 2016 pour me dire que mes articles « faisaient de la peine à Martin Hirsch », sic. Toute cette clique forme un mélange politico-industriel à part, les uns (IGAS) inspectant en cas de pépin les autres, anciens collègues et amis, dans une sorte de vase clos endogame. Juges et parties.  Derniers exemples en date : l’éphémère ministre de la Santé Brigitte Bourguignon, battue aux dernières législatives et… recasée à l’IGAS. Ou encore : Fabienne Bartoli, l’ex numéro 2 de l’agence qui s’est illustrée en 2009 par des propos aberrants sur le Mediator, elle aussi membre de la chaire Santé de Science Po est devenue au printemps directrice générale de la Haute autorité de santé (HAS). Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se recycle et se transforme.

N’y a-t-il pas des gens honnêtes dans ces instances ?
Mais si ! Une source qui connaît bien les « Kouchner boys » confie : «Nous sommes des personnes honnêtes et écœurées à l’excès par ces pratiques florentines, mafieuses même, que l’on croyait éloignées de la politique de santé publique ». Ce sont justement tous ces écœurés de l’agence, toutes ces sources dépitées et catastrophées par ce manque criant de compétences, ces compromissions et cette incurie qui me donnent des informations. Ils s’en remettent à la presse car leur institution, le gendarme français du médicament, ne tient plus sur ses jambes et qu’ils sont inquiets.

«La santé en bande organisée»
«La santé en bande organisée» © DR

La santé en bande organisée

Extraits par Marianne

Publié le 15/09/2022 à 15:35

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Publié chez Robert Laffont, « La santé en bande organisée » est une enquête médicale qui se lit comme un roman policier, fruit de onze ans de travail réalisé par Anne Jouan, la journaliste indépendante qui a notamment révélé l’affaire du Mediator.De l’affaire du sang contaminé jusqu’au scandale Didier Raoult, La santé en bande organisée raconte, de l’intérieur, comment fonctionne l’Agence française du médicament. Ancien membre de la commission nationale de pharmacovigilance, expert à l’agence française du médicament depuis sa création, le Professeur Christian Riché y révèle qu’il a été l’une des sources de la journaliste Anne Jouan, notamment dans l’affaire du Mediator, ce coupe-faim tardivement retiré du marché en raison de ses effets secondaires rarissimes mais graves.Dans ce livre à deux voix, on découvre à quel point au sein de cette institution, censée assurer la sécurité sanitaire des Français, certains privilégient leurs liens avec l’industrie pharmaceutique et leurs intérêts de carrière. Le livre fourmille de révélations. On y apprend qu’Emmanuelle Wargon, ex-numéro 2 de l’Agence défendait le Vioxx un an après l’arrêt de sa commercialisation à cause de ses graves effets secondaires ou encore qu’un laboratoire commercialisant un herbicide toxique a sollicité des experts importants de l’Agence du médicament pour retarder son interdiction. Sans parler des atermoiements de l’institution concernant Didier Raoult qui faisait la promotion de l’hydroxychloroquine. Anne Jouan ne manque pas, aussi, de mettre en lumière les liens incestueux entre certains journalistes et l’Agence du médicament.

Un livre salutaire et peu rassurant.Anne Jouan et Christian Riché : « La santé en bande organisée ». Robert Laffont. Paru le 15 septembre 2022***EXTRAITS[Anne Jouan] Dans cette enquête du Mediator, j’avais une trentaine de sources (ministre, cabinets ministériels, administration centrale, parlementaires, universitaires, médecins, pharmaciens, experts internationaux, membres de l’Agence européenne du médicament, industrie pharmaceutique, etc.) dont la moitié était salariée ou membre de l’autorité de contrôle. Mais sans le monsieur au complet-veston, ni l’enquête journalistique ni l’instruction judiciaire n’auraient eu ce retentissement. Personne n’a jamais su son identité. Ni au Figaro, ni ailleurs. Elle est restée confidentielle pendant toutes ces années, j’ai protégé son anonymat de toutes mes forces. Parfois, quand la lumière et les soupçons se rapprochaient trop de lui, je déviais les tirs. Après Mediator, il est resté l’un de mes informateurs et, chaque 1er mai, il m’envoie une carte avec un brin de muguet. Il y a un an, après le jugement du tribunal correctionnel de Paris condamnant Servier en première instance, je l’ai appelé pour discuter du procès. À ma grande surprise, il m’a confié que l’heure était venue pour lui de sortir de l’ombre…(suite abonnés)

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« Tout était réuni pour que l’affaire du Mediator ne sorte pas dans Le Figaro »

La journaliste d’investigation Anne Jouan publie, jeudi 15 septembre, La Santé en bande organisée (Robert Laffont). Elle y raconte notamment comment elle a enquêté sur l’affaire du Mediator au Figaro et les entraves, y compris internes, qu’elle a dû surmonter. Extraits exclusifs.

par Anne Jouan

Publié le 15 septembre 2022 — Mis à jour le 16 septembre 2022 https://www.google.com/url?sa=t&rct=j&q=&esrc=s&source=web&cd=&ved=2ahUKEwj4hJLe9536AhURYxoKHWXdCVAQFnoECAMQAQ&url=http%3A%2F%2Flarevuedesmedias.ina.fr%2Fenquete-scoop-figaro-scandale-mediator-laboratoire-servier-sante-etienne-mougeotte&usg=AOvVaw1a5y4InBpe_PtBA43g_aOY

Temps de lecture : 15 min

Au printemps 2021, La Revue des médias avait demandé à quatre journalistes d’investigation de raconter la relation qu’ils entretenaient avec une de leurs sources. Anne Jouan avait dressé le portrait d’un informateur dont l’aide avait été décisive au cours de son enquête sur le scandale du Mediator. À cette occasion, elle lui avait dévoilé le nom de code qu’elle utilisait pour le désigner : « M’sieur Rungis ». Ça l’avait choqué. 

Lui, le délicat claveciniste, l’esthète amoureux du Grand Siècle, s’était senti humilié par cette image. Pourtant, il pouvait en convenir : ce « masque hideux » avait bien brouillé les pistes. Puis, repensant à son activité de source, il s’est dit qu’il n’avait rien fait de mal. Et qu’il était peut-être temps de cesser de se cacher. Alors, avec Anne Jouan, il a entrepris la rédaction d’un livre. La santé en bande organisée paraît ce jeudi 15 septembre aux éditions Robert Laffont. 

« M’sieur Rungis » s’appelle en réalité Christian Riché. Médecin, pharmacologue, expert à l’Agence du médicament, il décrit les coulisses peu reluisantes d’une institution censée assurer la sécurité sanitaire des Français, où tout semble réglé pour préserver les intérêts de l’industrie pharmaceutique. Il relate les pressions et les menaces dont il a fait l’objet, détaille la manière dont il a aidé la lanceuse d’alerte Irène Frachon et Anne Jouan.

Cette dernière, elle, relate son enquête. L’un des chapitres nous transporte dans son journal de l’époque, Le Figaro, au moment où elle sort ses premiers scoops sur le coupe-faim du laboratoire Servier. Face aux réticences de certains rédacteurs en chef  les extraits qui suivent en témoignent  l’enquêtrice a parfois dû ruser.   La rédaction

« Profites-en, ça ne va pas durer longtemps, ton sujet Servier », m’avait glissé, à l’oreille, un chef du Figaro sûrement bien intentionné […] Une mise en garde de rédacteur en chef, pleine de courage et d’anticipation pour ne pas froisser les désirs du taulier. Je me souviens avoir répondu : « On verra bien. » 

Le taulier, c’était Étienne Mougeotte. L’ancien vice-président de TF1 avait rejoint le quotidien en 2007 et en était devenu directeur des rédactions. Au journal et à l’extérieur, tout le monde connaissait sa proximité avec Nicolas Sarkozy, alors président de la République. Entre nous, nous disions le patron « sarkophile ». D’ailleurs leurs quinquennats, au Figaro comme à l’Élysée, commencèrent et finirent en même temps ; Mougeotte fut débarqué seulement deux mois après la défaite de son poulain face à François Hollande. La petite phrase sibylline du rédacteur en chef était, bien sûr, une allusion à ces connivences, sans oublier un point important : Jacques Servier était un « client historique » de Nicolas Sarkozy dans sa période avocat d’affaires. […]

Mon premier contact avec Étienne Mougeotte date de l’été 2010, après les trois [premiers] papiers sur Servier. Le directeur de l’Agence du médicament, Jean Marimbert, a écrit au directeur des rédactions du Figaro pour se plaindre et Mougeotte me demande de venir le voir dans son bureau. Le haut fonctionnaire lui a adressé une lettre typique, comme le font parfois certaines entreprises, administrations ou même particuliers après avoir été mis en cause dans le journal, mais sans pour autant choisir la voie judiciaire. Ils prennent la plume en évitant de joindre le journaliste concerné puisqu’ils se plaignent directement auprès du grand chef avec l’espoir de le sensibiliser à leur requête et de calmer l’« excité ». Une douce pression, comme on dit. […]

Ce jour-là, dans son bureau, Étienne Mougeotte me tend donc une lettre de plusieurs pages dans laquelle l’Agence se justifie et jure ses grands dieux avoir tout fait, en temps et en heure, pour interdire le Mediator. Le directeur de la rédaction me demande de lui fournir des éléments pour répondre à Marimbert. Je retourne au service « sciences-médecine » pour rédiger une petite chronologie, très courte car tenant sur un Post-it. Pas de fioritures, juste quelques dates avec, en face, ce que l’Agence a ou, plus exactement, n’a pas fait. Sobre. Je remonte voir Mougeotte, lui donne mon bout de papier. Il le lit, rit et me dit  : « Parfait, je vais lui répondre, garde la lettre en souvenir. » Le mécontent ne s’est plus jamais manifesté.

Plusieurs mois plus tard, peu de temps après l’article sur le nombre de morts, Marimbert a rencontré ma collègue du service « sciences », Sandrine Cabut. Il lui a avoué être très stressé par toute cette affaire et manger, du coup, beaucoup de chocolat. Sandrine lui a répondu : « Pourquoi du chocolat contre le stress, vous n’avez pas confiance dans les médicaments ? » Mis en cause pour sa gestion calamiteuse du dossier Mediator, Jean Marimbert a démissionné en février  2011. […]

Tout était réuni pour que l’affaire du Mediator, comme elle s’appellera par la suite, ne sorte pas dans Le Figaro. Mais, le 14 octobre 2010, le quotidien d’Étienne Mougeotte publie l’article sur le nombre de morts du laboratoire ami du président de la République. Sans trembler. Et Jacques Servier ne le pardonnera jamais au journal de la droite française. Dans une interview au Monde en octobre 2011, il aura ces mots à propos du Figaro et de son scoop : « Ce journal nous avait habitués à plus de prudence bourgeoise. » […] Mais Étienne Mougeotte soutiendra toujours notre enquête, y compris face à plusieurs tentatives individuelles internes de torpillage. Je garde en mémoire certains épisodes éloquents.

Hiver 2010, j’apprends une nouvelle croquignole : le frère du patron, Dominique Mougeotte, est le directeur financier du laboratoire. Je verrai d’ailleurs souvent son nom sur des documents internes à l’entreprise. Je me souviens avoir soupiré : « Comme si la barque n’était pas déjà assez chargée ! » À ce propos, un chef de service m’a dit dans un couloir : « Elle doit être sympa l’ambiance autour du poulet le dimanche midi chez les frères Mougeotte avec ton Mediator ! » Et la petite phrase : « Ça ne va pas durer longtemps » revenait, entêtante. Nous évoluons sur un champ de mines, la plus grande difficulté est de prendre une décision : s’asseoir en plein milieu pour ne pas sauter (mais risquer un éboulement de terrain et, in fine, devoir sauter quand même un jour), ou marcher sur la pointe des pieds, doucement pour essayer d’éviter les mines ? Je fais le choix de la seconde option, on verra bien.

Le dimanche 16 janvier 2011, je suis « de perm » boulevard Haussmann. Les journalistes doivent être présents, un dimanche par mois environ, pour faire le journal du lendemain. Si des papiers sont prévus dès le vendredi – du « froid », comme on dit –, il faut un minimum de gens sur place ce jour-là afin de réagir à l’actualité et de fabriquer un journal « chaud » pour le lendemain. Ce dimanche, nous sommes deux au service « sciences-médecine », le rédacteur en chef adjoint, Yves Miserey, et moi. Comme pour chaque permanence, c’est morne plaine. Entre les lève-tard, les part-tôt, les adeptes du déjeuner en famille, ceux qui font venir leurs enfants dans le quartier pour passer un moment avec eux le midi, l’ambiance est très spéciale. Comme un paquebot naviguant avec le dixième de son équipage. Au ralenti.

Avant le « comité » de 10 heures, la grande conférence de rédaction à laquelle participent tous les chefs pour décider des papiers à paraître le lendemain et établir « le menu », j’annonce à Yves avoir une info : pour la première fois depuis le début de l’affaire, Jacques Servier est cité à comparaître devant la justice. La veille, le samedi, l’Igas a rendu public un rapport assassin sur le fabricant du Mediator, abondamment relayé par tous les médias, écrits, radios et télés. Yves m’écoute avec un œil gourmand, lui, l’érudit provocateur aux airs bien élevés. Par ailleurs, Yves, pour des raisons personnelles, connaît bien le diabète, donc le Mediator vendu comme antidiabétique alors qu’il s’agissait d’un vulgaire coupe-faim, ça l’énerve un peu. Il prend l’escalier pour aller « vendre » le sujet au comité, au deuxième étage. Et redescend, déçu : il a juste décroché un petit papier, de pied de page. Mougeotte n’était pas présent. Je rumine.

Le rédacteur en chef adjoint du service « politique », Albert Zennou, mon ancien chef à l’« économie », me l’assure : c’est dommage, un bas de page pour cette info. Il me pousse à aller en parler directement à Mougeotte. Mais au Figaro, le directeur des rédactions n’a pas une réputation facile et c’est un euphémisme. À nous, les journalistes du bas de l’échelle, il est décrit par ceux qui assistent chaque jour aux comités comme froid et cassant. À part pour la lettre de Jean Marimbert, nous ne nous sommes jamais parlé. J’écoute néanmoins le conseil d’Albert. À mon tour de prendre l’escalier de  béton couvert de peinture grise brillante et glissante. Je file au deuxième. Là, le comité s’éternise avec les chefs de service, certains ont les pieds sur la grande table, l’ambiance est virile. Mougeotte, arrivé, s’entretient avec eux, qui lui détaillent le menu du lendemain. Je passe la tête : un papier est prévu mais, à mon sens, la place octroyée est trop petite. Les chefs ne pipent mot, ils ont pourtant eux-mêmes décidé de cette place. Mougeotte me demande de lui raconter, pose des questions puis lance aux bras de chemise alentour : « Il faut en faire l’ouverture de la “science”. » Je descends l’escalier, j’ai gagné, le papier a doublé de taille et, surtout, il a pris de la visibilité, il ne sera pas planqué, honteux. Yves et Albert sont contents.

J’écris l’article avant de monter au secrétariat de rédaction pour le relire et là, surprise, Mougeotte a demandé un « grenier » en une du journal : Le Figaro fait un grand titre de la comparution à venir de Jacques Servier. Le lendemain, notre info est reprise par les confrères radios et télés et je croise le boss dans l’ascenseur. Il me fait un clin d’œil et lance : « Tu avais raison. » 

Peu de temps après, j’apprends par hasard une autre nouvelle ébouriffante : ma cheffe de service a rendez-vous pour une interview avec Jacques Servier. À  ma question  : « On y va quand ? », sa réponse est sans appel : « Toi, il ne veut pas te voir. J’y vais seule. » Pour manifester mon étonnement de ne pas être conviée, j’appelle Image 7, le cabinet de conseil en communication alors chargé de la tempête Mediator. L’entreprise a été fondée par Anne Méaux, une ancienne militante du mouvement étudiant d’extrême droite le GUD (Groupe union défense). Elle est restée proche de ses camarades de coups de poing à l’université de droit d’Assas, Alain Madelin, Gérard Longuet et Hervé Novelli. À présent, elle murmure à l’oreille des grands patrons du CAC 40, de tous les politiques ayant maille à partir avec la presse ou la justice. Et son agence, d’une puissance redoutable, n’hésite pas à appeler les directeurs de journaux pour réprimander un journaliste un peu trop fouineur.

Concernant le dossier Servier, Image 7 a missionné deux collaborateurs pour gérer la presse. Le Figaro est cornaqué par Anne Salomon. Je connais bien Anne ; avant de rejoindre Image 7 en 2008, elle était journaliste au Figaro économie, du temps où j’étais responsable du social et des syndicats. Nos bureaux se trouvaient même l’un en face de l’autre. Anne était une enquêtrice redoutable, passionnée, indépendante, et nous rigolions souvent ensemble. […]

— Bonjour Anne, c’est Anne Jouan.

— Salut Anne. Je voulais te dire, tu sais, tous les médicaments ont des effets secondaires…

— Arrête, c’est à moi que tu parles. Bien sûr que je sais…

— Tu le sais, pris à trop fortes doses, le Doliprane est dangereux ?

— Je sais. Au Royaume-Uni, des mecs se suicident en avalant des boîtes entières de Doliprane et, chaque année, des foies doivent être greffés. C’est bon. Me sors pas la sauce que tu sers aux autres, on se connaît, tu sais bien que je vois à 10 000 kilomètres tes éléments de langage et comment tu essaies de m’entuber. Pitié, arrête.

— Bon, OK, qu’est-ce que tu veux ?

— Je veux savoir pourquoi Jacques Servier et ma cheffe ont rendez-vous ce midi pour une interview sans que je sois conviée.

— Quoi ??????? Qu’est-ce que c’est que cette connerie ?

Au bout du fil, chez Image 7, Anne Salomon s’étrangle. Elle n’est pas au courant. Je m’en doutais. Bien sûr, la cheffe n’est pas passée par eux pour décrocher cet entretien, je l’ai parfaitement compris. L’objet perfide de mon appel ? Les informer gentiment que leur client, Jacques Servier, monte des entrevues dans leur dos. Anne me rappelle quelques minutes plus tard  : personne dans l’entreprise de conseil n’est au courant de ce rendez-vous.

À son retour de déjeuner, pressée par mes questions, la cheffe accepte de lâcher  : « Il n’a rien dit, à part que le Mediator n’a fait que trois morts. » Quand j’ai répondu : « Mais c’est énorme ! Il faut faire un papier pour le raconter ! », la réponse a été négative. Hors de question. Et je n’ai plus jamais entendu parler de cette fameuse entrevue. Le coup de fil à Image 7 a dû faire son petit effet. […]

Des mois plus tard, en lisant les comptes rendus des perquisitions de l’ordinateur personnel de Servier, je découvre confirmation de mon intuition : la rencontre au Figaro a été organisée par un ami personnel de ma cheffe de service, l’avocat Gilles-William Goldnadel, conseiller de la femme de Jacques Servier. Je lis donc, dans le dossier d’instruction, les questions de ma cheffe de service au fabricant du Mediator et leurs échanges de mails. Ensuite, en arrivant un matin, je lui ferai ce commentaire narquois : « Eh ben dis donc, tu lui avais prévu une page, à Servier ! Mais il manquait des trucs dans tes questions. » Elle sera stupéfaite.

Quand on fait des coups en douce à ses journalistes en compagnie d’un individu faisant l’objet d’une information judiciaire, il ne faut pas s’étonner de voir, un jour, le contenu de ses échanges finir dans le dossier d’instruction. J’ai enfin compris pourquoi elle arrivait au journal avec les éléments de langage du laboratoire ou pourquoi elle était toujours en possession des études réalisées par Servier, visant à minimiser le nombre de morts.

Autre souvenir, deux mois plus tard. L’Assemblée nationale planche sur une mission d’information à propos du Mediator. Jacques Servier est convoqué pour être entendu par les députés français. Pour la première fois (outre l’interview donnée au Monde en octobre  2010), il va s’exprimer. Le moment est important mais il est interdit à la presse, l’audition se déroule à huis clos le soir du mercredi 2  mars.

Depuis plusieurs jours, j’ai demandé à une personne présente dans la salle d’enregistrer pour me donner la bande. Au départ, elle n’était pas vraiment motivée mais elle a fini par se laisser convaincre. Le jeudi matin, la source m’appelle, mon enregistrement est fin prêt. Je préviens donc la cheffe du service « sciences‑médecine », lui dis que je file le chercher et qu’il serait bien de prévoir un papier pour l’édition du lendemain, soit le vendredi 4 mars. Mais à mon retour au Figaro avec le sésame, je l’apprends : elle est montée voir Mougeotte dans son bureau, juste avant le comité, soit vers 9 h 50, au moment où certains essaient de déminer, en privé, les idées qu’ils vont vendre devant les autres à 10 heures.

Pour un chef, il est toujours compliqué de ne pas parler d’un sujet proposé par l’un de ses journalistes : étant donné le nombre de personnes présentes autour de la table, celles-ci finissent toujours par le savoir. Alors pour « trapper » (ne pas passer) un papier, certains tentent d’en débattre avant, directement en tête à tête avec le taulier. Et ce matin-là, elle a essayé. Mais Mougeotte lui a répondu : « Voyons ce qu’il y a sur la bande. » Il le savait très bien, le simple fait d’avoir obtenu ce que Jacques Servier a dit au huis clos de l’Assemblée nationale constitue, en soi, une information.

Le 4 mars, Le Figaro publie un article intitulé : « Mediator : ce que Servier a déclaré aux parlementaires ». […] Mougeotte fera un « ventre » de une avec cette information, autrement dit un papier sur la première page du journal, très visible, en plein milieu, pour renvoyer à l’article de l’intérieur.

Capture d'écran, le « ventre » du Figaro du 4 mars 2022, titre « Ce que Servier a dit aux parlementaires »
L’article du 4 mars 2022, placé dans  le « ventre » du Figaro. Capture d’écran.

Quelque temps plus tard, à la lecture d’écoutes téléphoniques judiciaires, je découvre un autre élément  : la cheffe de service en question est en lien étroit et très régulier avec le Pr Jean-Michel Alexandre, l’un des hommes les plus influents en matière de médicament en France de 1980 à 2000, l’un des piliers de l’Agence tout comme en Europe avant de devenir, sans délai de carence, consultant pour l’industrie pharmaceutique. Or le Pr Alexandre si connecté à ma cheffe a touché 1,2 million d’euros de Servier entre 2001 et 2009. Au moins, Le Figaro était armé pour traiter le sujet Mediator à charge et à décharge. Aller plus loin serait hasardeux.

Le 7  mai 2011, nous publions un papier révélant les détails du fonds d’indemnisation des victimes du Mediator avant son passage en Conseil des ministres. Nous nous sommes procuré le texte et nous citons une source. Elle a assisté à la rédaction du document et nous confie : « Les payeurs seront soit le laboratoire Servier, soit les médecins qui ont prescrit le Mediator hors des indications reconnues. » Autrement dit, « des médecins qui ont prescrit ce médicament réservé aux antidiabétiques, à des personnes désirant perdre du poids, pourraient être visés ».L’article est sorti le samedi et, tout le week-end, les syndicats de médecins ont donné de la voix sur les radios et les télévisions pour s’offusquer d’une telle décision.

Le dimanche 8 mai au soir, Xavier Bertrand est l’invité de l’émission C politique sur France 5. J’allume le poste et regarde, sidérée, le ministre de Nicolas Sarkozy l’expliquer en direct : Le Figaro ment car jamais, au grand jamais, il n’a été prévu de faire payer les médecins. Je lui envoie illico un SMS pour lui dire ma surprise. Aussitôt sorti du plateau télévisé, il me rappelle et le ton monte si haut, paraît-il, que l’on m’entend hurler depuis le hall d’entrée de l’immeuble. Xavier Bertrand a cette phrase : « Il y avait un truc qui n’allait pas dans notre texte, UN SEUL ! Et il a fallu que vous le trouviez et que vous nous fassiez chier. » Fin de la discussion.

Dans ce contexte, et malgré tout le soutien de Mougeotte, plusieurs papiers sur le laboratoire du Mediator ne sont pas parus dans Le Figaro. Ils concernent les liens de Jacques Servier avec certains hommes politiques comme Bernard Kouchner, Philippe Douste-Blazy ou encore Jacques Barrot. Comme souvent dans de pareils cas, la solution s’appelle Le Canard enchaîné. L’hebdomadaire satirique publie donc nos informations révélant les relations étroites de Servier avec le fondateur de Médecins sans frontières […]

Il y a enfin dans Le Canard la feuille d’impôts de Jacques Servier, un papier proposé plusieurs jours plus tôt au chef des « informations générales » du Figaro mais qu’il a refusé. Le mercredi, après avoir lu l’hebdomadaire, l’adjoint du service, Jean Chichizola, me glisse avec un sourire malicieux : « Très bien la feuille d’impôts dans Le Canard. » Et je lui réponds avec le même sourire : « Je ne vois pas du tout de quoi tu parles. » 

Pourquoi Étienne Mougeotte a-t-il laissé passer tous ces papiers ? Après son éviction du journal en juillet 2012, nous sommes restés en contact et nous nous envoyions, de temps à autre, quelques messages. En 2021, en prévision de ce livre, j’ai voulu le voir pour en parler avec lui. Il était déjà très malade et, le 3 septembre, il m’a adressé ce message : « Désolé mais je suis trop fatigué pour un rendez-vous. Je t’embrasse. Étienne. » 

Un mois plus tard, il s’éteignait à Paris des suites d’un cancer. Devant son cercueil, à la messe d’enterrement donnée en l’église Saint-François-Xavier, il y avait son frère Dominique et Nicolas Sarkozy.

Couverture du livre d'Anne Jouan et Christian Riché, La Santé en bande organisée (Robert Laffont).

© Crédits photo : Robert Laffont

* Anne Jouan & Christian Riché, La santé en bande organisée, Robert Laffont, 20,5 euros.

[Sollicitée par la Revue des médias, la cheffe de service mise en cause dans ce chapitre juge ce récit « inexact ». Si elle est allée déjeuner avec Jacques Servier, c’était pour « entendre sa défense ». Si elle n’a pas écrit d’article dans la foulée, c’est parce qu’il n’avait « rien dit d’intéressant ». Elle demande : « Est-ce que vous pensez vraiment que si j’avais eu envie de défendre les intérêts de Servier, j’aurais fait publier ces innombrables articles dans les pages santé du Figaro ? » Et si elle en a refusé quelques uns, c’était pour varier les sujets proposés aux lecteurs : « J’ai été la première à admirer la capacité d’Anne Jouan à creuser, elle a trouvé des choses très intéressantes, mais à un moment donné il fallait réduire la voilure, on n’allait quand même pas parler du Mediator tous les jours. »]

A J

Anne Jouan

Commentaire Dr Jean Scheffer

Ces articles sont confus, il faut espérer que le livre l’est moins ! De nombreux noms sont jetés en pâture… et pas des moindres, plusieurs ministres de la santé compris (Kouchner, Bertrand, Barrot, Douste-Blazy). Le plus inquiétant c’est qu’il semblerait que l’agence, suite à l’affaire du Médiator au lieu de s’améliorer soit pire qu’avant. Enfin tout tourne autour de Servier et du médiator, et dans ces papiers on note qu’une fois le nom d’Irène Frachon (Professeur de pneumologie à Brest à l’origine du scandale du médiator), et à en croire l’auteure (Anne Jouan), c’est elle même qui aurait fait naître l’affaire. Iréne Frachon aurait été aidée grâce à elle par un des experts de l’agence.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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