L’Etat d’urgence climatique et les libertés publiques , quel cap pour l’écologie politique ? – Peut-on militer pour un changement radical de modèle, et coopérer avec les vieilles forces politiques productivistes ?

LIBERTÉS PUBLIQUES

Les libertés face aux dérèglements écologiques : faut-il un « état d’urgence climatique » ?

11 septembre 2022 | Par Jérôme Hourdeaux

https://www.mediapart.fr/journal/international/110922/les-libertes-face-aux-dereglements-ecologiques-faut-il-un-etat-d-urgence-climatique

Cet été, le dérèglement climatique s’est imposé d’une manière inédite en France, avec son lot de restrictions. Et des voix s’élèvent pour exiger des mesures drastiques et coercitives. « Aucune liberté n’est absolue », rappelle le philosophe Dominique Bourg. Mais la rhétorique de « l’état d’urgence » inquiète nombre de juristes.

Le journaliste Thomas Bronnec publie, en cette rentrée, un roman d’anticipation qui, à la sortie d’un été caniculaire au cours duquel la crise climatique n’a jamais été aussi prégnante, résonne étrangement avec l’actualité. À son deuxième chapitre, une foule de manifestant·es envahit le tarmac d’un aéroport pour immobiliser le jet privé d’un milliardaire sur le point de décoller aux cris de « votre bon plaisir ne justifie pas ces tonnes de CO2 »« les caprices à la poubelle » et « pollueur, quand vas-tu payer pour nos rivières ? ».

La couverture de Collapsus

Furieux, le propriétaire descend et demande l’intervention des policiers présents, qui refusent au nom de « la liberté de manifester ».« Et la liberté de se déplacer, on s’en cogne ? », réplique l’homme d’affaires, avant d’ajouter : « Donc, je n’ai plus le droit de me déplacer dans mon avion, c’est bien ça ? » 

L’ouvrage, intitulé Collapsus, se déroule dans un futur proche dans lequel un militant écologiste est élu, à la faveur de circonstances exceptionnelles, à la présidence de la République et applique une transition écologique radicale qui divise la population.

Il met notamment en place un système de « scoring écologique individuel » reposant sur un algorithme qui détermine, pour chaque citoyen·ne, une note évaluant son impact environnemental et servant à moduler le montant de ses impôts. Ceux dont le score est trop bas, et qui ne peuvent plus payer, ont la possibilité de l’augmenter en s’inscrivant à un PAIRE, pour Programme d’accueil individualisé et de réaffiliation écologique, un séjour de plusieurs semaines dans une sorte de « camp de rééducation » pour conducteurs de SUV et autres pollueurs.

Collapsus n’est pourtant pas un livre dystopique cherchant à alerter sur l’avènement d’une future « dictature verte ». Il met plutôt le doigt sur le point de rupture auquel notre société est arrivée, où la question de la survie de l’espèce humaine commence à entrer en conflit avec certaines libertés individuelles liées à nos modes de vie.

Au cours d’un été marqué par des records historiques de chaleur en France, des restrictions d’eau ayant touché quasiment tout le territoire et des méga-feux ayant ravagé des forêts entières, l’urgence climatique s’est imposée dans la vie quotidienne d’une manière inédite. Parallèlement, des tensions sont apparues en sein de la société : polémiques sur l’utilisation des jets privés et le pistage de leurs utilisateursdégonflages de pneus de SUV,jacuzzis éventrés avec comme message : « L’eau, c’est fait pour boire. »

Incendie au sud d’Avignon, juillet 2022. © Photo : Clément Mahoudeau / AFP

Désormais, ce sont les footballeurs du Paris-Saint-Germain qui se trouvent au cœur de la tourmente pour leur usage immodéré de leur jet privé, mais surtout pour avoir ri lors d’une conférence de presse des inquiétudes de la population. « Une polémique comme celle du PSG, ça ne passe plus. Avant, on n’en aurait même pas parlé », constate Pauline Boyer, militante au sein de l’ONG Alternatiba et chargée de campagne transition énergétique à Greenpeace.

« Les choses bougent, abonde Diane Roman, professeure de droit public à l’École de droit de la Sorbonne à l’université Paris 1 et auteure de La Cause des droits. Écologie, progrès social et droits humains (Dalloz, janvier 2022). Il y a encore cinq ans, quand on parlait d’interdire les vols courts, de réguler les jets privés, la plupart des responsables politiques rigolaient ou criaient au fascisme. Désormais, l’idée est prise au sérieux, il y a une prise de conscience. C’est en partie lié à ce qu’il s’est passé cet été mais je pense que c’est quelque chose de durable. »

Cela fait plusieurs années que des voix s’élèvent pour exiger des mesures drastiques et coercitives, quitte à restreindre les libertés. « Décarboner vraiment, c’est rompre avec les libertés individuelles, voire avec le pacte démocratique », affirmait ainsi, dans une tribune publiée dans Le Monde le 2 septembre 2021, l’historienne Frédérique Laget.

Elle avertissait que, pour atteindre ses objectifs de réduction d’empreinte carbone, la France devrait prendre des mesures qui impacteraient « la vie quotidienne de chacun d’entre nous : (…) interdiction de construction de nouvelles maisons individuelles (toute construction neuve étant réservée à l’habitat collectif) (…), limitation généralisée des températures dans les logements et les bureaux (…), interdiction de tout vol hors d’Europe non justifié (…), division par trois du flux vidéo consommé (…), limitation à 1 kg du nombre de vêtements neufs mis sur le marché par personne et par an (contre 40 kg en 2017), limitation drastique de la consommation de viande ».

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Dans l’ouvrage collectif Retour sur terre. 35 propositions, Dominique Bourg, philosophe à l’Institut de géographie et de durabilité de l’université de Lausanne, proposait d’instaurer un système de rationnement individualisé. Chaque citoyen et citoyenne se verrait attribuer un compte sur lequel lui serait crédité un quota de consommation calculé en fonction de l’empreinte écologique des biens et services. À chaque achat, celui-ci serait automatiquement débité du coût environnemental correspondant.

« Oui, il faut réduire certaines libertés, notamment de produire et de consommer et tout ce qui touche aux flux de matériaux, insiste Dominique Bourg auprès de Mediapart. Mais on est toujours dans un régime libéral, car on réduit une liberté négative – c’est-à-dire une absence d’entrave –, à savoir celle de pouvoir consommer comme on veut, mais pour lui substituer une liberté positive  – c’est-à-dire de pouvoir faire quelque chose –, en l’espèce le droit à vivre. »

« Par définition, aucune liberté n’est absolue, poursuit le philosophe. Comme le dit l’article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen : “La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui.” » « Concernant la consommation, c’est un jeu à somme nulle, poursuit-il. Il n’y a qu’un seul grand gâteau. Donc, celui qui se goinfre le fait au détriment des autres. Regardez les images des inondations au Pakistan. Pour ces habitants, notre liberté de consommer signifie la suppression de leur minimum vital. »

Lorsqu’on évoque le débat autour de la surveillance des utilisateurs de jets privés, Dominique Bourg s’agace. « Les 10 % les plus riches représentent entre 35 et 43 % des émissions de CO2, pointe-t-il. Nous détruisons tous la planète mais les riches la sur-détruisent. De quel droit ? On ne surveille pas la vie privée, mais une expression destructrice de la vie privée. Si un milliardaire ne veut pas que sa vie privée soit fliquée, qu’il ait une vie normale. Rien ne l’empêche de prendre un avion de ligne. »

L’objectif ne peut pas être que nous prenions tous l’avion.

Pauline Boyer

« Simone Weil a beaucoup écrit sur ce sujet en parlant des droits comme de quelque chose qui peut avoir un bon ou un mauvais usage, explique Pauline Boyer. Il y a une obligation des êtres humains les uns envers les autres qui peut déboucher sur un autre mode de pensée des libertés collectives. Notre modèle de société ne doit pas être d’accéder à des privilèges mais de remettre en cause ces privilèges. L’objectif ne peut pas être que nous prenions tous l’avion. »

Certains, pourtant, s’inquiètent d’une possible nouvelle érosion de l’État de droit. Les vingt dernières années ont vu s’enchaîner les lois sécuritaires à un rythme toujours plus effréné. Après les attentats du 13 novembre 2015, le pays a vécu durant deux années sous un état d’urgence terroriste dont les principales mesures ont ensuite été inscrites dans le droit commun. Et lorsque a éclaté l’épidémie de Covid-19 en mars 2020, c’est un nouvel état d’urgence, sanitaire cette fois, qui a été créé puis instauré durant deux nouvelles années.

Dans son livre, La Démocratie en état d’urgence. Quand l’exception devient permanente (Seuil, janvier 2022), la professeure de droit public à l’université de Paris-Nanterre Stéphanie Hennette-Vauchez rappelle qu’au mois de décembre 2020 le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a appelé les États membres à « déclarer l’état d’urgence climatique ».

Elle alerte sur « le fait que de nombreux acteurs recommandent ou proclament dès à présent l’instauration d’un “état d’urgence climatique”, laissant ainsi présager que face à d’autres catastrophes futures (accidents nucléaires, menaces numériques, déplacements massifs de populations…), le réflexe serait, à nouveau, celui du recours à des pouvoirs d’urgence ».

Réfléchir par le biais d’un état d’urgence climatique, c’est faire des libertés la première variable d’ajustement de résolution de la crise.

Stéphanie Hennette-Vauchez

« Ce qui me frappe, explique à Mediapart Stéphanie Hennette-Vauchez, c’est l’association d’une rhétorique de l’état d’urgence face à un enjeu brutal. On constate dans la période contemporaine la même chose que pour les crises précédentes. Le terrorisme est endémique, la pandémie est endémique, la crise climatique est endémique. L’état d’urgence est un outil inadapté. »

« Réfléchir par le biais d’un état d’urgence climatique, c’est faire des libertés la première variable d’ajustement de résolution de la crise, poursuit la juriste. On pourrait d’abord poser la question de l’égalité et considérer que la crise climatique trouve sa source dans le fait que les ressources naturelles sont limitées. Ce qui pose la question de leur répartition. On fait de la restriction la première des solutions alors que la restriction des libertés ne doit être que la dernière. »

« Je ne crois pas que la solution soit l’état d’urgence, car celui-ci suppose un retour à la normale, abonde Serge Slama, professeur de droit public à l’université de Grenoble-Alpes. Or la crise climatique s’inscrit dans la durée. C’est d’un changement de société dont nous avons besoin. L’état d’urgence pourrait se justifier par exemple dans le cadre d’un méga-feu de forêt, pour imposer des restrictions d’eau ou pour interdire l’accès à certains lieux. »

« Je n’aime pas cette expression “état d’urgence climatique”, car on ne peut pas parler d’urgence, estime de son côté Dominique Bourg. Ce n’est pas une crise car une crise, c’est quand on sort de la normalité. Là, il s’agit de changer de civilisation. On est sur un temps très long et les mesures que l’on doit prendre auront vocation à rester. »

Pauline Boyer, elle, se dit favorable à l’instauration d’un état d’urgence climatique mais, précise-t-elle, « pas au sens juridique. Je pense plus à un plan Marshall du climat ». « Oui, dans ce sens, il faudrait déclencher un état d’urgence climatique pour décider comment on organise les ressources, comment on arrête de polluer, réellement interdire les emballages en plastique, etc. Remettre l’homme dans l’écosystème. Et c’est maintenant qu’il faut agir, tous les climatologues le disent. Si nos gouvernants les écoutaient, ils se mettraient immédiatement en état d’urgence climatique. »

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Le risque est, d’une manière plus générale, que la crise environnementale ne soit abordée que sous un angle sécuritaire et ne serve de justification à l’adoption de mesures liberticides. Déjà, celle-ci est invoquée comme l’une des justifications à la considérable augmentation des moyens humains et matériels des forces de l’ordre prévue par le Projet de loi d’orientation et de programmation du ministère de l’intérieur (lopmi), présenté mercredi 7 septembre en conseil des ministres. « Face aux crises climatiques, nos moyens devront mieux s’adapter aux enjeux actuels mais également futurs », prévient l’exposé des motifs du texte.

« Il y a également la question des caractéristiques abruptes des procédures de décisions politiques lors des dernières crises, ajoute Stéphanie Hennette-Vauchez. [Vendredi 2 septembre], sur la question de l’énergie, le président a réuni un conseil de défense, une institution qui a une connotation militaire et dont la composition est décidée de manière discrétionnaire au bon vouloir du chef de l’État. »

Pourtant, « il serait naïf et illusoire de croire que l’on pourra répondre aux enjeux climatiques sans restreindre certaines libertés, précise encore la juriste. La plupart des libertés peuvent d’ores et déjà être limitées. Mais ce n’est pas pour cela qu’il faut, d’emblée, accepter la restriction des libertés comme un préalable ».

Il y a bien une urgence à agir, mais ce n’est pas pour cela que nous devons nous en remettre à un pouvoir unique et centralisé.

Diane Roman, professeure de droit public

« Les états d’urgence ont été caractérisés par des pouvoirs exorbitants du droit commun concentrés entre les mains de l’exécutif, sans véritable contre-pouvoir et avec un Parlement qui ne faisait que valider toutes les mesures, complète Diane Roman. Mais cela ne veut pas dire que toute restriction est insupportable. Toute démocratie permet des restrictions aux droits individuels. Celles-ci sont même nécessaires à la vie en société. »

 « La question centrale qui se pose à nous aujourd’hui est que l’on voit bien que notre mode de vie actuel n’est pas durable, poursuit-elle. Il y a bien une urgence à agir, mais ce n’est pas pour cela que nous devons nous en remettre à un pouvoir unique et centralisé. »

« Je ne pense pas qu’il faille procéder de manière autoritaire, acquiesce Agnès Sinaï, fondatrice de l’Institut Momentum, un laboratoire de réflexion sur l’anthropocène, et enseignante à Sciences Po. Ce qu’il faut, c’est de la responsabilisation et de l’exemplarité. Il faut une responsabilisation des citoyens dans la protection des droits communs à travers l’éducation, des états généraux de ce qui serait plus une urgence écologique. L’exigence de sobriété n’est pas entendable si certains continuent à voyager en jets privés. Il faut donc commencer par réduire les inégalités. »

« Il faut des incitations via, par exemple, un revenu de transition écologique qui a été expérimenté dans une commune près de Dunkerque, poursuit Agnès Sinaï. Les citoyens pourraient recevoir une rémunération complémentaire incitative fixée par la commune ou la région pour qu’il y ait une dimension sociale. »

L’État condamné pour inaction climatique, et après ?

« On pourrait mettre en place un fléchage des activités autour de l’intérêt général. On pourrait taxer les hauts revenus, l’exode fiscal pour financer massivement des activités d’intérêt général, sur le type du statut des intermittents du spectacle, en fonction de critères définis par des assemblées populaires participatives. » Certains secteurs pourraient ainsi être financés comme « l’électricité communale, la conservation de la biodiversité, la mobilité low-tech… ».

Une autre voie serait de voir reconnaître, par la justice, de nouveaux droits s’imposant à nos gouvernants afin de les contraindre à agir. « La justice permet d’obtenir certaines choses, confirme Diane Roman. L’État a été condamné à plusieurs reprises pour inaction climatique, à Grande-Synthe ou dans ce que l’on a appelé “l’affaire du siècle”. C’est la preuve que les recours en justice, ça peut fonctionner. Mais ça a aussi ses limites. L’État a été condamné, et alors ? Quels changements sont intervenus depuis ces décisions ? Aucun ! »

« Parallèlement, pour ce qui concerne les militants écologistes, comme les décrocheurs de portraits, certains ont été condamnés, d’autres relaxés, poursuit Diane Roman. La justice a notamment refusé de reconnaître l’état de nécessité. On pourrait imaginer des juges plus audacieux qui reconnaîtraient l’état de nécessité ou encore la légitime défense. Mais pour l’instant les juges pénaux restent frileux et appliquent le plus souvent le droit tel qu’il est. Dans ce cas, ce qu’il faut modifier, c’est la loi. Et ça, ça relève d’un débat démocratique. »

« Le cadre de la Ve République n’aide pas, constate Diane Roman. Nous avons un Parlement mais avec des pouvoirs très corsetés. Certes, il existe d’autres espaces démocratiques que la représentation nationale. Il y a eu la convention citoyenne pour le climat. Mais la plupart des recommandations qui en sont sorties ont été balayées par le gouvernement. Il y a donc une question de volonté politique, et certainement d’intérêts économiques. »

« Je suis assez pessimiste, assène Serge Slama. Je crois que la Ve République est incapable de réaliser ce travail. En tout cas tant que nous serons dans un tel système présidentiel. Toute initiative risque de retomber dans un processus décisionnel centralisé au terme duquel c’est le chef de l’État qui va décider. Il faut impliquer les gens dans les décisions, que celles-ci soient prises à un niveau plus local. Le problème est que beaucoup de gens sont attachés à cette VeRépublique. L’espoir, ce sont les jeunes. »

L’écologie politique en quête d’une doctrine claire

30 août 2022 | Par Fabien Escalona

https://www.mediapart.fr/journal/france/300822/l-ecologie-politique-en-quete-d-une-doctrine-claire

Les Verts peinent à communiquer la vision du monde qui justifierait leur singularité et leur autonomie. Si certains affirment l’existence d’une « culture commune » irréductible aux autres gauches, d’autres mettent en avant une part de continuité avec les combats de ces dernières.

« Si nos militants ne sont pas armés théoriquement, on ne fera pas de la bonne écologie politique. » C’est ce que nous confiait Alain Coulombel, porte-parole d’Europe Écologie-Les Verts (EELV) et figure de son aile gauche, en marge des journées d’été du parti organisées à Grenoble en fin de semaine dernière. Le constat valait pour la crédibilité des propositions à mettre en œuvre au pouvoir, mais aussi pour la capacité de mobiliser la société.

Car le paradoxe est là : en dépit d’une cascade de catastrophes qui affecte le système-Terre et valide les alertes précoces des Verts, leur candidat a plafonné sous les 5 % à l’élection présidentielle. Quelques mois avant le scrutin, le philosophe Bruno Latour leur enjoignait d’intensifier le « travail idéologique » pour construire la « classe écologique » dont il croit l’hégémonie possible. Le même intellectuel, dans nos colonnes, n’a pas su quoi « conclure de l’échec » de Yannick Jadot. Il ne considérait pas, en tout cas, que ce fameux « travail idéologique » avait été accompli par le candidat Mélenchon. 

À son instar, bien des écologistes sont convaincu·es qu’un parti vert autonome a encore toute sa raison d’être. C’est ce que défendait l’eurodéputé David Cormand face à la militante Claire Lejeune, passée du côté de l’Union populaire, dans notre émission « Les voies du pouvoir » enregistrée au lendemain des élections législatives. Le choix tactique de l’union de la gauche, expliquait-il, n’effaçait pas l’irréductible originalité des écolos par rapport à la gauche héritière du mouvement ouvrier.

© Photo illustration Sébastien Calvet / Mediapart

C’est d’ailleurs au nom de cette originalité que 600 écologistes ont appelé à une « refondation » du parti vert, dans une tribunesignée par Marine Tondelier, initiatrice du collectif La Suite et possible candidate au poste de secrétaire nationale. Un texte auquel plusieurs personnalités ont cependant reproché des intentions généreuses mais excessivement floues. « Pas de ligne claire sur la démocratie, l’organisation économique, l’intégration internationale, pas de clivages politiques dessinés, pas de description de la vie de demain »a cinglé le philosophe Pierre Charbonnier sur le réseau Twitter.

« Une affirmation revient à deux reprises dans ce texte, celle d’avoir eu raison avant tout le monde, remarque le docteur en philosophie Enzo Lesourt, auteur de Survivre à l’Anthropocène (PUF, 2018). Mais le problème n’est pas là, il est d’être capable de gagner les élections au-delà du niveau local. » Pour celui qui a conseillé Éric Piolle, le maire de Grenoble, pendant dix ans, « l’écologie politique traverse une crise existentielle, dans la mesure où toute sa stratégie était basée sur le mot d’ordre “2022 ou jamais” ».

Non seulement l’échéance a été manquée, mais l’organisation persisterait dans sa volonté de « faire tenir ensemble la carpe et le lapin, sur une banquise en train de fondre »« À sa fondation en 2009, développe Enzo Lesourt, EELV entendait rassembler les écologistes qui avaient voté “oui” et ceux qui avaient voté “non” au traité constitutionnel européen de 2005. Aujourd’hui, le texte de La Suite est signé par Yannick Jadot et Éric Piolle : un candidat qui tablait sur l’attraction des déçus du macronisme et un autre qui tablait sur un espace stratégique à gauche. » 

Alors que de nombreux cadres d’EELV ont justement rejoint soit la majorité présidentielle, soit le camp mélenchoniste, soit des organisations de la société civile, le parti vert peine à communiquer la vision du monde qui ferait sa singularité, au point de vouloir la défendre en solo aux prochaines européennes, et de ne pas renoncer à l’ambition d’être les champions d’un périmètre politique différent et plus large que la « vieille gauche ».

Éclectisme et manque de formation

Des notions, mises en circulation par des intellectuels considérés comme proches de l’écologie politique, sont certes volontiers reprises par des responsables et militant·es, à l’instar des formules d’un Latour qui appelle à « atterrir » et à forger une « classe écologique », ou d’un Pierre Charbonnier ayant ausculté les liaisons dangereuses entre « abondance et liberté »« Mais qu’est-ce que les gens mettent vraiment derrière ? », s’interroge Alain Coulombel, pour qui la circulation de « concepts mal maîtrisés » n’est pas forcément gage de vitalité idéologique.  

À côté de l’ambivalence de ces effets de mode intellectuelle, le même responsable d’EELV s’alarme de « la fragilité des bases théoriques militantes » à propos des pensées fondatrices de l’écologie politique. C’est ce qu’il affirme avoir constaté à l’occasion d’un atelier organisé à Grenoble sur le sujet, bien fréquenté mais destiné à rester un exercice sans lendemain.

« Avec six équivalents temps plein au siège,témoigne-t-il, nous manquons de moyens humains et financiers pour une politique ambitieuse de formation. De plus, nous devons faire avec une très forte rotation des militants, qui n’ont jamais le même bagage. Et il est vrai que ce qui intéresse le militant écolo avant tout, c’est “l’agir”. Du coup, on est un mouvement qui ne cesse de bricoler. »

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Certes, l’éclectisme de la doctrine écologiste n’est pas nouveau. Dans son livre sur L’Écologie politique en France (La Découverte, 2022), Bruno Villalba évoquait sa fragmentation initiale, traduite par l’absence d’« ancêtres totémiques » ou de « figures emblématiques incontestables ». Résultat : « Chaque dirigeant propose une conception idéologique particulière, ajustée aux exigences de l’action politique. Les hiérarchies des sources demeurent souvent individualisées. »

Loin d’être inédite, l’hétérogénéité idéologique du mouvement pourrait même être en voie de réduction. C’est ce que suggère Benoît Monange, qui transmet cette année les rênes de la Fondation de l’écologie politique« Quand EELV se crée, se souvient-il, l’éventail des positions est particulièrement large, depuis des personnes qui communient dans la croissance verte jusqu’à d’autres qui défendent la décroissance, en passant par un marais sans religion qui vit son engagement de manière plus thématique, un peu en silo. »

Selon lui, les défenseurs de la croissance verte ont aujourd’hui largement quitté le parti, ou ont évolué sur une posture plus critique, au rythme de la prise de conscience du « forçage » des limites planétaires. La notion de « décroissance », il est vrai, figure sans précaution particulière dans la fameuse tribune initiée par Marine Tondelier, en étant explicitement opposée au « capitalisme ».

Pour Benoît Monange, la spécificité de l’écologie politique existe et elle est fixée depuis la fin des années 1970. L’attention à l’environnement, la justice sociale, l’approfondissement démocratique et la non-violence en seraient « les quatre piliers, indissociables et d’une importance égale »« De la même manière que des conservateurs ont pu faire du “social”, des forces non écolos peuvent faire de “l’environnemental”, explique-t-il. Mais l’écologie n’est pas quelque chose de sectoriel, c’est une vision globale de la société future. » 

Une « culture commune » ? 

C’est justement pour « faire prendre conscience d’une culture commune », et en rappeler les principales dimensions, que David Cormand vient de publier Ce que nous sommes aux éditions des Petits Matins« Je voulais affirmer que nous ne sommes pas un mouvement périphérique ou contingent, que nous appartenons à une longue cohorte de personnalités ayant vu les choses différemment », confie-t-il à Mediapart.

« L’écologie est une pensée et une offre politique complètes », écrit-il dans son ouvrage. En son cœur, figureraient la prise de conscience des interdépendances entre les différentes formes du vivant humain et non humain, et la poursuite d’un impératif : « reprendre le contrôle sur ce dont dépend notre subsistance ». L’écologie, insiste l’eurodéputé, constituerait une rupture vis-à-vis des principales forces de droite et de gauche qui ont structuré la vie politique au cours du XXe siècle.

En effet, ces dernières n’auraient fait que se disputer à propos de la répartition d’une expansion perpétuelle, dont la course folle menace aujourd’hui l’habitabilité du monde. « Conservateurs, libéraux et sociaux-démocrates[…] sont tous co-responsables d’une promesse intenable et cocréateurs d’un monde menacé de barbarie », accuse-t-il. La gauche et la droite ne seraient certes pas des forces identiques, la première défendant davantage les « droits humains et sociaux » que la seconde, mais « les uns comme les autres construisent leurs propositions politiques sur un postulat qui […] nous conduit à la catastrophe ».

Cela étant dit, David Cormand avance toute une série d’idées qui sont des thèses intéressantes, mais qu’il serait peut-être hâtif de considérer comme un socle doctrinal commun aux écologistes.

La force de son livre est ainsi de s’ouvrir sur l’invasion de l’Ukraine par le régime de Vladimir Poutine, et d’esquisser les principes d’une « géopolitique du climat ». Il en profite pour affirmer une différence entre le pacifisme et la non-violence, dont il dénie la valeur « si elle revient à refuser de secourir la victime d’une agression ». Pourtant, dans d’autres partis verts comme dans les rangs d’EELV, une tradition antimilitariste pourrait trouver à redire à cette distinction et à ses implications en termes de diplomatie et de défense. 

© Photo illustration Sébastien Calvet / Mediapart

Un autre exemple est fourni par la manière dont David Cormand conteste vigoureusement les leçons en républicanisme faites aux Verts, pour mieux revendiquer une « République écologique », à laquelle il consacre un chapitre entier.

Interrogée à Grenoble sur ce lexique, Sandrine Rousseau avoue « n’avoir jamais réfléchi en ces termes ». La députée affirme trouver ses pistes de réflexion plutôt dans la littérature libertaire, ainsi que chez les promoteurs d’une écologie décoloniale comme Malcolm Ferdinand, ou auprès d’autrices rattachées à l’écoféminismecomme Silvia Federici.

Un positionnement cohérent avec celui qu’elle développe dans Par-delà l’Androcène (Seuil) – à savoir l’ère de l’homme, « enfin, de certains », précise-t-elle d’emblée avec ses co-autrices, afin de prévenir les réactions outrées de ceux qui se sentiraient atteints dans leur dignité de mâles. Avec ce terme, la catastrophe écologique est directement liée aux violences contre les corps de femmes et les corps racisés, dans une lecture du monde qui entend « révél[er] les relations entre extractivisme, colonialisme, capitalisme et patriarcat ». Plus que le langage de l’action publique, le livre adopte celui de l’encouragement à agir par le bas, afin d’inventer « une sécurité écologique nouvelle »

La différence n’est pas seulement de style ou de vocabulaire : elle se situe aussi dans les inspirations intellectuelles. Alors que celle de Cormand est clairement latourienne (et visible jusque dans les métaphores spatiales du sommaire : « Où sommes-nous ? »« Où aller ? »), Sandrine Rousseau ne se reconnaît pas dans la volonté du philosophe de faire advenir une « classe écologique ». Un objectif qu’elle juge trop lié à l’ancien monde, « inopérant » alors que « les jeunes d’aujourd’hui se vivent dans un enjeu de vie ou de mort » au regard de la dégradation des écosystèmes. 

Les partisans d’une continuité avec la gauche historique

Si la députée souligne le côté « vieux jeu » d’une partie du discours de Bruno Latour, ce dernier s’est aussi fait attaquer pour des raisons diamétralement opposées. D’autres philosophes lui reprochent en effet sa posture excessivement critique à l’égard de la tradition du mouvement ouvrier et de l’héritage marxiste, dont témoigne sa méfiance envers la dénonciation du capitalisme – un terme « trompeur » selon lui

« L’aspect le plus intéressant des écrits récents de Latour, c’est sa promotion des enquêtes à mener concernant nos conditions de subsistance, nous explique Paul Guillibert, auteur avec Frédéric Monferrand d’une recension critique de son dernier ouvrage, dans la revue TerrestresMais on a parfois l’impression que cette quête de nos dépendances se limite à un aspect territorial, et se prive de définir des rapports de domination. »

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Pour les deux auteurs, la recherche par Latour d’une classe écologique, par ailleurs mal définie selon eux, risque de déboucher sur des stratégies confuses, là où il vaudrait mieux travailler à « une recomposition écologique du prolétariat ».

La façon dont le philosophe entend se démarquer de l’histoire de la gauche de classe, tout comme son ignorance totale de la tradition écosocialiste, leur semble dommageable. Outre la force humaine de travail, le capital enrôle aussi « la productivité de la nature », et il y aurait là des intérêts communs à mettre en évidence, autant que des fronts de lutte à organiser. 

 « Ce n’est pas parce que la dimension écologique vient compliquer des clivages antérieurs, liés au monde de la production capitaliste, que ceux-ci perdent de leur pertinence, ajoute Paul Guillibert. C’est la même chose qu’avec le sexisme et le racisme qui ont cours dans le monde du salariat : ils “compliquent” les choses mais ne nous font pas arrêter de penser l’exploitation au travail. » 

La controverse n’est pas purement cantonnée à la scène intellectuelle. Pour justifier son ralliement à l’Union populaire de Jean-Luc Mélenchon, Claire Lejeune expliquait sur notre plateau que la logique de solidarité et de réciprocité que la gauche avait autrefois défendue au sein des sociétés humaines devait être étendue au vivant non humain et aux générations non advenues.   

De la même façon, Alain Coulombel, toujours membre d’EELV, se reconnaît dans cette approche « continuiste », qui consiste à réviser plutôt qu’à rompre avec les grilles de lecture de gauche antérieures à l’écologie politique. « L’idée de société sécessionniste, que pointent des écolos influencés par Latour, pointe des contradictions de classe qu’il faut reconnaître et théoriser comme telles », estime-t-il, tout en défendant la nécessité pour EELV de penser des politiques publiques concrètes pour faire face à l’effondrement. 

David Cormand, lui, continue d’assumer sa différence. « Chez Claire [Lejeune] et Alain [Coulombel], il y a cette idée que le rôle de l’écologie est de réensemencer la gauche. Pour moi, il y a pourtant une fausse route originelle de la gauche d’inspiration marxiste – je mets de côté ce qu’a réellement écrit Marx –, qui a directement lié l’émancipation à la consommation. » À lire son tableau de la scène politique française, l’eurodéputé considère que cette conception n’a pas disparu dans le reste de la gauche, en dépit de la reprise d’éléments programmatiques écologistes.

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Toutes les distinctions que l’on vient de passer en revue ne sont pas forcément aussi tranchées et indépassables qu’elles semblent l’être, et autorisent au minimum des combats communs entre des traditions et des inspirations différentes. Mais leur expression et leur confrontation explicite font défaut sur la scène politique, et même à l’intérieur du parti vert. « Que cette période de congrès soit un temps de l’entre-soi ne me choque pas, affirme à cet égard Enzo Lesourt. Mais il faudrait faire du “bon entre-soi”, pour fixer un terrain de confrontation idéologique où nous serons gagnants. »

*Entre radicalité et reniement: les dilemmes stratégiques des partis verts

Peut-on militer pour un changement radical de modèle, et coopérer avec les vieilles forces politiques productivistes ? C’est la question qui se pose aux Verts européens, comme elle s’était posée dans un autre contexte aux socialistes du siècle précédent.

Fabien Escalona et Romaric Godin

7 mars 2020 à 12h49 https://www.mediapart.fr/journal/international/070320/entre-radicalite-et-reniement-les-dilemmes-strategiques-des-partis-verts

L’allianceL’alliance des Verts autrichiens avec la droite conservatrice restera-t-elle un cas aberrant, ou l’illustration d’une nouvelle normalité pour la famille écologiste ? Cet attelage entre des forces a priori très distantes idéologiquement est relativement inédit en Europe. Les connaisseurs feront valoir les cas islandais et lituanien, où les Verts dirigent des coalitions élargies à la droite, mais il s’agit de petits États dont les différences sont nombreuses avec les paysages politiques d’Europe de l’Ouest.

Plus près de nous, cela fait cependant plusieurs années que l’Allemagne est le théâtre de spéculations sur une éventuelle coalition entre les Verts et les chrétiens-démocrates de la CDU. Dans la région du Bade-Wurtemberg, en 2016, l’hypothèse est devenue réalité : les écologistes locaux ont troqué leur alliance avec la social-démocratie pour un accord avec le parti d’Angela Merkel. Au niveau national, ils sont clairement prêts, pour gouverner, à s’allier à la gauche comme à la droite (voir le premier volet de notre série).

En France, l’effondrement du Parti socialiste a libéré les ambitions de leadership des Verts, qu’ils n’entendent pas sacrifier au profit d’une gauche à laquelle ils ne veulent plus être réduits. À l’occasion des élections municipales, le candidat à la mairie de Paris, David Belliard, s’est même tourné pendant un temps vers le macroniste Cédric Villani, encouragé par un Yannick Jadot dont les clins d’œil au centre-droit ont irritébeaucoup de camarades. Plus consensuel dans le parti, l’objectif de jouer « un rôle pivot dans les coalitions » pourrait bien conduire à une « translation vers le centre »selon l’analyse de la politiste Vanessa Jérôme.

Le dilemme des écologistes est assez clair. Il concerne la compatibilité entre l’idéal qu’ils sont censés poursuivre, et les compromis auxquels leur normalisation est susceptible de les conduire. Autrement dit, l’équilibre à trouver entre la préservation de ce qui a fait leur originalité et leur « force propulsive » dans le champ politique, et les stratégies à mettre en œuvre pour obtenir des victoires rapides alors que l’urgence écologique est toujours plus pressante.

En Autriche, les leaders conservateur et écologiste se sont alliés. © Reuters

À l’origine, le moteur idéologique des Verts consiste à vouloir transformer radicalement nos modes de production et de consommation, afin de conjurer la catastrophe climatique et la disparition du vivant. Leur culture, issue de traditions intellectuelles et militantes spécifiques, remet en cause la quête infinie de croissance, la confiance aveugle en la technique, et la vision du monde anthropocentrique qui dominent dans les sociétés occidentales.

Trente ans après leur émergence, ils agissent dans un monde où la plupart des forces politiques se saisissent de l’enjeu écologique, sans que ce dernier ne donne lieu à des politiques publiques à la hauteur de la situation. Devenus des partis au poids électoral parfois significatif, ils ne sont pas assez forts pour gouverner seuls ni pour dicter leurs conditions à d’éventuels alliés. D’où la tentation de ne plus mettre en avant l’impératif de changement radical, perçu comme minoritaire dans la société, et de viser des compromis permettant d’avancer concrètement sur des besoins précis.

En cela, la situation de la famille écologiste du début du XXIe siècle présente quelques analogies avec celle de la famille socialiste il y a plus d’une centaine d’années. À l’époque, certains partis issus du mouvement ouvrier étaient eux aussi déjà vieux de deux ou trois décennies, et commencaient à s’insérer dans les vies politiques nationales. La question sociale, qu’ils avaient contribué à rendre incontournable, était appropriée par des forces bourgeoises, paysannes ou cléricales, soucieuses de tempérer les velléités insurrectionnelles et d’offrir de nouveaux terrains à la reproduction du capital.

À la différence des Verts d’aujourd’hui, ces socialistes « début de siècle » devaient composer avec des régimes qui restaient à démocratiser sur le plan des institutions politiques – la République française faisant alors exception. Organisés en Internationale, leurs intenses débats théoriques avaient pour référence commune un prêt-à-penser marxiste transformé en véritable orthodoxie, même quand la pratique se révélait beaucoup plus souple. Cela dit, plusieurs figures ont bien défendu une démarche gradualiste et conciliatrice, avec des arguments faisant écho à certains discours contemporains au sein de l’écologie politique.

De cette récurrence de certains choix tactiques, faut-il attendre le même type de résultats ? Avertis de l’expérience des partis sociaux-démocrates, les Verts en ont-ils tiré des leçons au moment de leur naissance ? Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Pour répondre à ces questions, il faut regarder de plus près l’histoire politique du siècle passé et les caractéristiques actuelles des principales formations écologistes.

Il en ressort que les réussites objectives de la social-démocratie ont été obtenues dans un contexte historique précis, guère reproductible, et se sont avérées d’une portée limitée. Alors que les jeunes partis Verts avaient mis en place des mécanismes pour contrecarrer des tendances prévisibles au conformisme et à l’érosion des ambitions de transformation, ces garde-fous ont peu à peu sauté. Au moment où la conscience collective des enjeux climatiques augmente singulièrement, le risque de dilution de l’écologie politique dans les eaux glacées de la mondialisation néolibérale est ainsi plus prégnant que jamais. 

Heurs et malheurs du réformisme social-démocrate

Des années 1890 aux années 1910, en France et en Allemagne notamment, plusieurs épisodes ont cristallisé les tensions internes aux socialistes, pris entre le désir de préserver leur identité et les « nécessités de la politique quotidienne ».

Georg von Vollmar (1850-1922)

En Allemagne, le député bavarois Georg von Vollmar est celui qui a défendu le plus concrètement l’élargissement des alliances aux partis bourgeois afin d’obtenir des réformes sociales, ce qui lui a valu d’être accusé d’« opportunisme ». Les États du sud de l’Allemagne, défendait-il, s’industrialisaient moins vite et requéraient une tactique « interclassiste », tournée vers la paysannerie. Les représentants locaux du SPD n’ont pas hésité à la mettre en œuvre, votant plusieurs budgets de ces Ländergouvernés à leur droite.

Si la direction nationale du parti a condamné ces pratiques, elle l’a fait sans fermeté. En 1912, elle-même a noué un accord secret avec les libéraux progressistesafin de maximiser les sièges gagnés au Reichstag. Lors de ce scrutin, le SPD a en outre pris soin de préciser qu’il n’était « pas révolutionnaire ». Alors que la doctrine du parti restait celle d’un renversement de l’ordre capitaliste, la pratique sociale-démocrate s’est donc faite de plus en plus électoraliste et déférente envers les structures politiques impériales.

Cette pente conformiste a favorisé le vote unanime des crédits de guerre par les députés SPD en 1914. À la fin du conflit mondial, le parti social-démocrate est par ailleurs devenu un pilier du régime républicain de Weimar, au prix de l’écrasement militaire des insurrections de gauche et des tentatives conseillistes qui avait jailli dans l’Allemagne post-impériale. Le SPD a en quelque sorte « enjambé » la situation révolutionnaire de ces années-là, mais par-dessus les cadavres de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, animateurs de l’ancienne aile gauche du parti.

Si la dirigeante spartakiste est restée cohérente dans sa critique de la bureaucratie parlementariste, qui risquait de couper le SPD des masses et de lui faire perdre de vue le but révolutionnaire, on ne peut pas en dire autant de la direction du parti. Pendant toutes les années d’avant-guerre, cette dernière a en effet cultivé un écart schizophrène entre la pratique que nous avons décrite, et la doctrine révolutionnaire qu’il s’agissait de ne surtout pas réviser. Ceux qui ont proposé de le faire, comme Eduard Bernstein dans Les présupposés du socialisme, ont été nettement désavoués. « Ce que tu réclames ne se vote pas dans une résolution, ne se dit pas, mais se fait », lui écrivit un autre responsable.

En France, où la production et les débats théoriques se révélaient bien plus faibles, c’est la querelle du « ministérialisme » qui a cristallisé les désaccords stratégiques. En 1899, le député socialiste indépendant Alexandre Millerand est entré dans le gouvernement du libéral Pierre Waldeck-Rousseau, comme ministre du commerce. Dans ce cabinet, le ministère de la guerre était occupé par Gaston de Galliffet, c’est-à-dire l’organisateur de la répression de la Commune de Paris en 1871.

Alexandre Millerand (1859-1943).

La décision de Millerand, prise dans le contexte de l’affaire Dreyfus et au nom de la « défense républicaine », fut soutenue par Jean Jaurès mais condamnée par les composantes révolutionnaires du socialisme français, animées par Jules Guesde, Jean Allemane et Édouard Vaillant. De son côté, Rosa Luxemburg a ironisé : « “La république est en danger !” : Il était donc urgent qu’un socialiste devienne ministre du commerce »

Le bilan du gouvernement Waldeck-Rousseau s’est révélé maigre. Certes, Millerand a pu réduire la durée de travail quotidienne à 11 heures et hebdomadaire à 60 heures, mais au moment où l’on passait à 10 heures en Allemagne, sans socialistes au gouvernement. Surtout, les enfants et les femmes, dont la journée de travail avait été limitée à 10 heures en 1892, ont vu leur temps de travail aligné sur celui des hommes, et donc… allongé d’une heure. Le reste est négligeable alors même que, conformément à la « tradition républicaine » d’alors, les mouvements sociaux étaient traités par l’envoi de la troupe. 

Jaurès lui-même a reconnu en son temps que le « ministérialisme » n’avait pas débouché sur des résultats probants. Millerand fut exclu de son parti en 1904, et l’année suivante les socialistes s’unifièrent au sein de la SFIO sur un programme de rejet de « l’opportunisme ». Les fidèles à la stratégie de larges alliances, qui n’ont pas suivi ce mouvement, ont préféré s’accomplir dans de longues carrières dans les palais de la République.

Dans une certaine mesure, l’expérience contemporaine lancée en Autriche fait songer au passage de Millerand au pouvoir. À l’interrogation d’alors – peut-on gouverner avec un Galliffet pour glaner quelques réformes sociales ? – fait écho celle-ci : peut-on réduire les impôts de Total pour prix de quelques réformes « vertes » ?

Plus largement, de la même façon que le jeune SPD a atténué ses critiques de l’impérialisme et affiché son caractère modéré avant 1914, les Verts d’aujourd’hui prennent garde d’apparaître plus consensuels que conflictuels, afin de ne pas effrayer le potentiel électeur centriste. Le cas autrichien pose la question des limites à fixer à ces marques d’ouverture : jusqu’où le compromis ne devient-il pas la compromission ?

Les écologistes les plus « pragmatiques » pourront toujours répondre que si l’opportunisme de Millerand a échoué sur le moment, et si le meurtre de Rosa Luxemburg restera une tache indélébile dans l’histoire du SPD, la trajectoire ultérieure de la social-démocratie a donné raison aux partisans d’alliances avec les forces « bourgeoises ».

Il aura fallu du temps. Au début des années 1920, certaines alliances avec les libéraux ont consolidé des transitions démocratiques mais ont buté sur la question sociale. Ce fut le cas en Suède, où ce n’est qu’à partir de 1932 que les alliances entre sociaux-démocrates et agrariens ont reposé sur des compromis et des politiques économiques originales, positives pour la classe ouvrière. Au Royaume-Uni, les travaillistes se sont déchirés lorsque Ramsay MacDonald a noué une grande coalition face à la crise de 1929, sur une base d’austérité. Et en France, le Front populaire, soudé par l’antifascisme, s’est délité en deux années sur les enjeux économiques et sociaux.

Après le déchaînement des guerres, une fois les circonstances devenues plus favorables, il est cependant vrai que l’inclusion de la social-démocratie dans la pratique parlementaire a favorisé le développement de l’État social. Cela a permis d’améliorer la protection et le niveau de vie des travailleurs, de codifier le rapport salarial et d’imposer un certain nombre de contraintes à l’activité économique privée. La social-démocratie n’a pas été la seule à gouverner dans ce sens, mais là où les organisations du mouvement ouvrier ont été les plus fortes, les gains pour les citoyens ordinaires ont été encore plus substantiels. Sans révolution, la question sociale a été, non pas résolue, mais traitée sérieusement à travers une forme d’« humanisation » du capitalisme.

Les alliances des sociaux-démocrates à leur droite se faisaient dans ce cadre, en servant leur agenda de justice et d’égalité sociale. Non seulement parce que même les forces bourgeoises ont fini par communier dans un paradigme économique ménageant un équilibre entre les intérêts du capital et ceux du travail, mais aussi parce que les sociaux-démocrates étaient davantage en position de force que par le passé. Après 1945 et jusqu’aux années 1970, les partis au nord et au centre de l’Europe ont en effet atteint leur apogée électoral.

Durant cette période, l’orientation réformiste a été clairement assumée. Plusieurs décennies après Bernstein, qui obtenait une sorte de victoire posthume, la conviction du bien-fondé d’une stratégie « étapiste » a été exprimée par de nouvelles figures intellectuelles. Anthony Crosland, au Royaume-Uni, a notamment considéré que le dépassement du capitalisme était en train de se produire grâce à l’extension sans heurts de l’État social, avant d’en revenir à des diagnostics plus inquiets durant la décennie 1970.

Mais c’est bien le problème des compromis sociaux-démocrates, que d’avoir tous été défaits au profit du grand tournant néolibéral dont nous payons aujourd’hui le prix social et… écologique. Avec le recul, on sait maintenant que la qualité de ces compromis a été rendue possible par une conjonction révolue de facteurs extérieurs. Les taux de croissance étaient exceptionnellement élevés, les recettes keynésiennes s’avéraient efficaces dans des économies peu financiarisées, le tout dans un contexte de rivalité entre le bloc soviétique et le bloc atlantiste.

Toutes ces conditions favorables ont volé en éclats, en raison à la fois de développements internes au capitalisme dans sa configuration fordiste, et de l’offensive menée par les milieux d’affaires et les détenteurs de capitaux, dont les privilèges avaient été entamés mais jamais abolis au cours de cette période. Selon la critique émise par Luxemburg dans les années 1900, on peut aussi considérer que les années de faible confrontation avaient érodé la conscience collective des « subalternes » du système capitaliste, qui n’avaient plus les ressources critiques et organisationnelles pour résister aux attaques néolibérales.

Le résultat est connu : la social-démocratie dans son ensemble s’est reconvertie en se conformant au paradigme néolibéral, en perdant une large part de son originalité et de son électorat populaire. Les Verts d’aujourd’hui ont-ils seulement « le luxe » d’obtenir des gains écologiques significatifs dans le cadre d’un capitalisme cogéré avec des forces historiquement productivistes ?

Sauver la planète ou le capitalisme : il faut choisir

Dans la situation actuelle, l’alliance entre les Verts et les forces néolibérales répondrait à l’idée d’une urgence, celle du réchauffement climatique. Elle se justifierait par le fait que cette urgence conduirait naturellement le capitalisme à s’adapter. Pour sauvegarder leurs profits, les capitalistes devraient en effet prendre en compte les risques écologiques, modifier leurs modes de production et, finalement, continuer de créer de la plus-value dans le respect de l’environnement.

L’écologie politique aurait alors un rôle d’accélérateur de cette évolution, notamment par un système de taxations et d’incitations. La réponse au changement climatique serait alors davantage de marchés libres. En « conscientisant » les consommateurs et en jouant sur les prix, le capitalisme accélèrerait vers un mode « écolo-compatible ». Dans ce cadre, la collaboration avec les forces néolibérales va de soi. Si le moteur de la transition est la modification de la façon dont les entreprises produisent de la valeur, mais pas la façon dont la valeur elle-même est calculée, alors c’est bien d’une politique de l’offre que le monde a besoin. Il faudrait donner au capital les moyens de s’adapter, tout en continuant de créer du profit.

Pour cela, il faut plus que jamais baisser les ponctions sur la production et favoriser l’accumulation de capital, afin que l’entreprise privée puisse investir pour s’adapter. On peut aussi imaginer que la puissance publique investisse afin de créer des infrastructures « écologiques », par exemple énergétiques ou financières, qui seront ensuite utilisées par le secteur privé pour créer du profit. Dans ce cadre, la solution à la question écologique serait donc plus de néolibéralisme. C’est la logique des Verts autrichiens qui ont accepté que dans l’agenda de leur coalition avec la droite, la politique de l’offre soit programmée avant la « taxe carbone », reportée à plus tard. Comme si le préalable à la transition était d’abord la défiscalisation du capital.

Cette vision, qui repose sur un supposé caractère adaptatif à l’infini du capitalisme, pourrait se revendiquer des succès passés de la social-démocratie. Mais il y a fort à parier que l’on se situe ici dans une illusion, au-delà des limites déjà pointées plus haut. 

William Nordhaus.

Du point de vue capitaliste, le changement climatique est perçu comme une « externalité négative ». C’est un élément extérieur au mode de production, qui vient l’entraver. Une politique écologique capitaliste se voit donc contrainte de gérer le climat comme un risque, c’est-à-dire à trouver le point « optimal » où les désordres environnementaux ne viennent plus perturber la capacité du système économique à générer du profit. C’est tout le travail qu’a entrepris William Nordhaus, le titulaire pour 2018 du prix de la Banque de Suède de sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel. Il est ainsi parvenu à identifier une augmentation de la température moyenne du globe de 3 degrés au cours du XXIesiècle comme « optimale ». Sauf qu’une telle augmentation serait désastreuse pour la planète et la biodiversité.

Sans compter que l’adaptation du capitalisme sera nécessairement lente. Il faudra modifier les décisions d’investissement, changer les pratiques, préserver les stocks et les capacités actuelles de production. On voit comment le gouvernement français prend des décisions concernant l’interdiction des plastiques non recyclables à l’horizon 2040. La question que les écologistes conséquents doivent se poser est de savoir si l’urgence justifie des mesures aussi graduelles ou, au contraire, des mesures beaucoup plus fortes. Même dans ce dernier cas, un « verdissement » du capitalisme implique de ne pas s’attaquer à l’impératif d’accroissement qui se loge au cœur de la dynamique capitaliste. 

Dans ce cadre, l’écologie politique serait condamnée à la cogestion du désastre, dans une logique de « moindre mal ». L’alliance entre écologistes et néolibéraux place donc la priorité dans la sauvegarde du capitalisme plutôt que dans la sauvegarde de la planète. Ce n’est pas sans raison que la ministre écologiste autrichienne de l’environnement est flanquée – et c’est la seule dans ce cas – d’un secrétaire d’État conservateur. L’écologie est soumise à la logique capitaliste, comme cette ministre est soumise à la supervision de son confrère néolibéral.

Et cela pose de nouveaux problèmes. D’abord parce que si produire du profit devient plus difficile, la demande des capitalistes, comme prix de leur « verdissement », sera des concessions sociales. L’écologie politique sera renvoyée à un rôle de « gardien du capital », exigeant du monde du travail des sacrifices pour permettre la transition écologique du capitalisme. On se retrouverait dans un schéma inversé des « Trente Glorieuses », où la collaboration entre le capital et le travail s’était faite sur le dos des écosystèmes par un extractivisme débridé.

À ce moment, pour sauver les profits, il fallait en redistribuer une partie mais aussi maintenir un coût des matières premières bas. Ce système ne s’est pas délité sans raison dans les années 1970, au moment où les matières premières se sont renchéries, rendant un tour de vis sur le travail inévitable. Avec l’alliance de la droite et des Verts, cette logique se poursuivrait, cette fois au nom de la « protection de la nature ».

Politiquement, cela conduirait au risque de redéfinir la défense des intérêts du travail contre la politique écologique. Une telle option serait d’autant plus dangereuse qu’elle contribuerait à poursuivre la redistribution des profits vers les plus riches, ceux qui sont capables d’investir. Or, comme le ruissellement des richesses a été une illusion, le ruissellement écologique sera un mirage. Les plus riches continueront à consommer à un fort prix écologique et à valoriser leurs richesses dans des produits financiers rentables et « verdis », qui ne seront rentables que parce qu’ils s’appuieront sur des violences faites au monde du travail.

Les emplois perdus dans les secteurs de production non écologique seront transférés vers un secteur tertiaire où les salaires seront sous pression pour maintenir la rentabilité globale du capital. Dès lors, une grande partie de la population, de plus en plus contrainte financièrement, sera forcée d’ignorer la contrainte écologique. Bref, penser que les profits d’aujourd’hui sont les investissements écologiques de demain reste un pari incertain.

Le fait est que le capitalisme néolibéral, avec sa productivité en ralentissement perpétuel, est en crise. Son « verdissement » peut lui redonner quelques couleurs temporaires. Mais la question de la productivité reste centrale : c’est le moteur principal de la mécanique capitaliste. Une fois les gains de productivité « verts » absorbés, que se passera-t-il ? Il faudra encore trouver d’autres moyens de gagner de la productivité.

Les Verts seront alors confrontés au même dilemme que les sociaux-démocrates dans les années 1970 : faire des concessions sur leurs fondamentaux pour sauver la capacité du capitalisme à produire du profit. Leur fonction politique se limitera à justifier une nouvelle forme d’accumulation du capital. Le bilan qu’a tiré Rosa Luxemburg du ministère Millerand, dans son article « La Crise socialiste en France » (1900), pourrait trouver une nouvelle pertinence : « À des conquêtes illusoires correspondent des pertes concrètes et incontestables. »

Une telle évolution ne serait pas le fruit du hasard ou de la malchance. Si « l’aménagement vert » du capitalisme n’est que l’aménagement du désastre, alors les écologistes ne peuvent guère se contenter d’être les cogestionnaires de ce désastre. Ils devraient au contraire se situer hors de cette gestion, pour constater le désastre et proposer une alternative. Là encore, le parallèle avec la situation de la social-démocratie à la fin du XIXe siècle saute aux yeux. Aménager l’exploitation du travail, ce n’est pas y mettre fin. À un moment ou à un autre, cette réalité de l’exploitation revient, mais l’absence de conscience de cette exploitation permet de transiger avec elle pour sauver le profit.

Rosa Luxemburg (1871-1919).

C’est, une nouvelle fois, ce que soulignait Rosa Luxemburg lorsqu’elle défendait une politique d’opposition radicale de la part des sociaux-démocrates. Dans son article « Une Question tactique » (1899), elle a explicité la nécessité de cette position. « Lorsque, au parlement, les élus ouvriers ne réussissent pas à faire triompher leur revendications, ils peuvent tout au moins continuer la lutte en persistant dans une attitude d’opposition. Le gouvernement, par contre, […] n’a pas de place dans ses cadres pour une opposition de principe ; […] il doit, par conséquent, […] avoir constamment une base de principes communs qui lui donne la possibilité d’agir, c’est-à-dire la base de l’ordre existant, autrement dit la base de l’ordre bourgeois. » Dès lors, un opposant principiel à cet ordre n’aurait le choix qu’entre maintenir son opposition ou « cesser d’être socialiste ». La question risque de se poser de la même façon pour les écologistes. Ils seront condamnés à choisir entre transiger et n’être plus écologistes, ou rester écologistes et s’opposer de manière plus radicale.

Cette difficulté est soigneusement évitée par les partisans des alliances larges. Ces derniers se dissimulent derrière un pragmatisme qui évite soigneusement de dire son vrai nom, celui du ralliement à une logique capitaliste ayant d’autres priorités que le climat, quand bien même elle intégrerait le « risque climatique ». On retrouve ici l’idée que l’opposition est une force de rappel sur laquelle se construit le dépassement de l’ordre existant, notamment par la diffusion de la nécessité de ce dépassement. C’est la fonction d’éducation. Si l’écologie devient l’objet d’un consensus, de tractations politiques, un « plus » que l’on ajoute aux politiques néolibérales, elle deviendra un sujet secondaire avec lequel on peut transiger. Au nom de l’urgence, l’environnement ne deviendra plus la priorité. Ce ne serait pas le moindre des paradoxes.

La « tentation de la droite » et l’affadissement du projet écologiste est-elle une fatalité ? Sans doute pas, comme le montrent les résistances internes chez les Verts français (lire le troisième volet de notre dossier). En tout cas, lors de leur passage à la politique conventionnelle, les écologistes avaient bien conscience du risque. 

Déjouer le modérantisme : les Verts ont essayé

Quand ils se sont construits en tant que partis, les Verts avaient un avantage : celui de pouvoir tirer les leçons de la trajectoire sociale-démocrate, qui a été celle d’une absorption dans les institutions existantes, payée par une dilution de ses ambitions de transformation de l’ordre social. Or, l’écologie politique s’est fondée sur un projet de cette nature, puisque c’est l’ensemble des rapports aux humains et non-humains qui est à reconfigurer selon elle.

Abritant des tendances réformistes mais aussi plus radicales, imprégnés de la culture des « nouveaux mouvements sociaux » des années 1960-70, les partis Verts ont mis en place des règles qui visaient plus de démocratie interne, afin d’éviter la captation de pouvoir par une élite de professionnels de la politique intégrés à l’appareil d’État. Bravant les accusations en amateurisme et folklore « basiste », ils ont plutôt privilégié la participation directe des membres ordinaires aux affaires du parti, la rotation des dirigeants et un leadership collectif, l’interdiction de cumul entre responsabilités dans l’appareil et postes électifs.

À l’inverse, les partis sociaux-démocrates ont très tôt fonctionné avec une prise d’autonomie des parlementaires et membres du gouvernement, ainsi qu’un mode de décision vertical, supposant une forte discipline des cadres, permanents et adhérents ordinaires. Très tôt, une critique du phénomène bureaucratique a pointé ses effets hiérarchiques, modérateurs et démobilisateurs.

C’est en étudiant le SPD du début du XXe siècle que Roberto Michels a écrit un ouvrage classique dans lequel il a développé l’idée d’une « loi d’airain de l’oligarchie » qui frapperait les organisations partisanes en lutte pour la conquête du pouvoir. Selon lui, la nature et les buts du socialisme ne pouvaient pas sortir indemnes de la constitution d’un corps spécialisé dans la gestion et la direction du parti. Plus ce dernier accumule de ressources, plus il est incité à la prudence pour les préserver, si bien qu’il existerait « une relation intime entre la croissance du parti et la croissance du caractère précautionneux et craintif de sa politique ».

Max Weber, un des pères de la sociologie, avait eu cette formule en 1924, toujours à propos du SPD, pour appeler à l’absorber le plus possible dans les institutions représentatives : « Si les contradictions entre les intérêts matériels des politiciens de métier et l’idéologie révolutionnaire pouvaient se développer librement, [alors] on verrait non pas que la social-démocratie conquiert la Cité et l’État, mais que la Cité et l’État conquièrent la social-démocratie. » 

D’une certaine façon, les Verts ont donc pris des dispositions pour contrecarrer ces tendances à l’oligarchie. Que sont-elles devenues ? On sait que dans la plupart des partis, en Allemagne notamment, les Fundis, l’aile la plus radicale, ont été dominés par les Realos. Au-delà de ces équilibres entre factions, les règles elles-mêmes ont été adaptées dans le sens d’une professionnalisation et d’une « élitisation » de la conduite du parti.

C’est ce qu’a documenté de façon systématique, en suivant une quinzaine de partis sur quarante ans, le politiste Benoît Rihoux. Son diagnostic n’est pas unilatéral. Premièrement, la « normalisation » des partis écologistes a suivi des rythmes et des ampleurs différentes selon les pays. Deuxièmement, plutôt que d’une transformation générale de la culture organisationnelle Verts, il faudrait parler d’une transformation différenciée.

Au niveau local, explique-t-il, les adhérents de base continuent à partager un esprit démocratique voire libertaire. Au niveau national, en revanche, le contrôle est exercé par des responsables vivant de la politique, si bien que les partis sont devenus de plus en plus dépendants du financement public. Les élus, en particulier, ont gagné en autonomie par rapport aux membres et à l’appareil. La « tendance générale » décrite par Rihoux est donc bien celle d’une « proximité » de plus en plus claire avec une logique « professionnelle-électorale », à mettre en rapport avec des stratégies d’alliance potentiellement contradictoires avec les fondements mêmes du projet écologique.

Le climat n’obéit pas aux lois du capitalisme

On l’a montré, la condition pour former une coalition entre l’écologie politique et les formations conservatrices et néolibérales ne peut être que l’inversion des priorités. Sur le plan des idées, avec de telles alliances, il s’agit moins de sauver l’environnement du dérèglement climatique que de permettre au capitalisme d’intégrer le risque climatique. De ce point de vue, l’expérience sociale-démocrate est sans appel : la dynamique capitaliste a permis pendant un temps le progrès social, mais son développement a conduit à une véritable involution depuis les années 1980. 

Au demeurant, la violence de la question sociale n’a guère été apaisée par les quelques petites réformes arrachées par Alexandre Millerand ou par le SPD bavarois. Pour que de véritables concessions (aujourd’hui détricotées) soient possibles, il a fallu deux guerres mondiales et la révolution russe. En théorie, les écologistes combattent pourtant pour éviter d’en arriver à des désastres, non pour en gérer les conséquences dans l’intérêt du capitalisme.À LIRE AUSSIEcolos, la tentation de la droite 

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C’est ici, du reste, où s’arrête la comparaison. Le monde du travail pouvait être apaisé par quelques réformes et le développement de la consommation, auxquels s’ajoutait la répression. Le climat, lui, n’est pas aussi malléable. C’est une sphère autonome qu’on ne peut pas acheter. Or, l’ampleur du désastre est déjà telle qu’elle oblige à renverser la priorité et à remettre en cause non seulement le mode de production, mais l’objet de cette production, autrement dit la création de valeur.

Faire du climat une priorité suppose inévitablement de soumettre la société à d’autres lois que la loi du capital. Or, le capitalisme est impérialisme en termes sociaux, il entend, pour sa propre survie, soumettre à la loi du marché l’ensemble des actes humains. Tout écologiste prenant au sérieux l’urgence du moment ne peut donc envisager de solutions durables qu’en dehors d’un tel système.

Une telle voie semble d’autant plus pertinente que le coût humain et social du changement climatique apparaît potentiellement élevé. Modifier la logique de la valeur en la recentrant sur les besoins réels de l’homme et de la nature, davantage que sur ceux du profit, est donc une nécessité. C’est bien pourquoi une forme d’écosocialisme, dépassant un « verdissement » temporaire du capitalisme et des gouvernements néolibéraux devrait être la priorité de l’écologie politique.

Le capitalisme s’appuie sur une double exploitation, du travail et de la nature. Arbitrer entre ces deux exploitations pour préserver un système à bout de souffle économiquement mènerait dans le mur. Assurer l’alliance de ces deux exploitations pour créer une société où travail et nature pourraient vivre ensemble, libérés du besoin du profit, semble encore possible. Mais certainement pas dans le cadre d’une alliance avec des forces plaçant la sauvegarde du profit et la marchandisation de la société et de la nature au sommet des priorités.

Fabien Escalona et Romaric Godin

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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