La disparition progressive du Commissariat général au plan sous le poids de l’idéologie libérale,

Par Olivier Berruyer • 21/08/2022 • Économie

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« L’IDÉOLOGIE LIBÉRALE COURT-TERMISTE A TUÉ LA PLANIFICATION » – François Stasse

Pour l’ancien conseiller de François Mitterrand, la France est confrontée à un véritable choix de société, pressé par la baisse inexorable de la croissance en France et en Occident. Dans cet entretien exclusif réalisé par Olivier Berruyer en 2013, François Stasse revient sur la disparition progressive du Commissariat général au plan sous le poids de l’idéologie libérale, et raconte le tournant économique de mars 1983.

François Stasse (1948 -) est un économiste de formation, diplômé de l’Institut d’Études Politiques et Docteur d’État en Sciences économiques. Laissant sa carrière universitaire derrière lui, il devient conseiller technique chargé des questions économiques et financières à la Présidence de la République lors du premier mandat de François Mitterrand, entre 1981 et 1984. Plus tard, en 1996, il est nommé au Conseil d’État.

Olivier Berruyer : Après une brève carrière d’économiste à l’université, vous êtes entrés au Commissariat général au plan. Pouvez-vous expliquer à quoi servait le plan à cette époque ?

François Stasse : Je suis effectivement économiste de formation et, par le hasard de la vie et des rencontres, je suis entré au Commissariat au milieu des années 1970, c’est-à-dire à une époque où il était encore une plaque tournante assez importante de l’administration économique et sociale du pays.

Le plan avait deux missions. La première était de produire des prévisions économiques à moyen terme, en complément de celles produites par la direction du budget, la direction de la prévision, de l’INSEE et du ministère des Finances. La seconde était d’étudier, également sur le moyen/long terme, un certain nombre de questions économiques, sociales, démographiques et environnementales. Par exemple, nous avons travaillé sur la question des perspectives énergétiques de la France après le premier choc pétrolier de 1973.

« L’idéologie libérale a répandu un court-termisme généralisé, que je crois être extrêmement dangereux pour les équilibres de la planète. »

Olivier Berruyer : Regrettez-vous la disparition du plan ?

François Stasse : Bien sûr. Cette administration a décliné au fur et à mesure que l’idéologie libérale s’est développée dans tout l’Occident d’abord, puis dans le monde entier ensuite. Je le regrette beaucoup, parce qu’un des aspects les plus importants de la crise actuelle est que cette idéologie libérale a répandu un court-termisme généralisé, que je crois être extrêmement dangereux pour les équilibres de la planète. C’est ce qui a tué la planification d’État.

Comment avez-vous vécu ce passage au libéralisme en France ?

Je ne peux pas dire que je l’ai vécu, car, contrairement à ce que beaucoup de journalistes ou d’hommes politiques hostiles ont défendu, le tournant de mars 1983 n’avait rien de libéral. Dans les dix mesures, aucune n’est d’inspiration libérale.

Le plan de 1983 constituait un plan de rétablissement des équilibres fondamentaux de l’économie, non seulement des finances publiques, mais aussi de l’équilibre du commerce extérieur, concernant la balance commerciale et la balance des paiements. Ce qui s’est passé ensuite, notamment après la fin du gouvernement Mauroy en 1984. Selon moi, le véritable tournant libéral est arrivé plus tard.

Pouvez-vous nous raconter les débuts du premier mandat de François Mitterrand ? Existait-il une homogénéité dans la conception de l’économie par le nouveau pouvoir en place ? Y avait- il encore des débats sur les questions économiques ?

Le Président avait été élu sur un programme : les fameuses 110 propositions (dont je ne partageais pas entièrement les positions sur les orientations économiques). Cette base avait été constituée avec un soubassement stratégique extrêmement fort sur le plan politique. La volonté de Mitterrand de conduire une politique sociale qui permettait d’asseoir la domination du Parti socialiste sur la gauche et — plus précisément sur le Parti communiste — était un élément déterminant de cette stratégie.

Sur le plan de la stratégie politique, l’Histoire lui a donné raison : cela a réduit durablement le poids du Parti communiste au sein de la gauche. Mais, sur le plan strictement économique, j’estimais avec d’autres qu’il y avait un sérieux problème. Un véritable décalage conjoncturel entre la France et ses voisins, spécialement l’Allemagne, s’était constitué. Ce décalage s’est encore accentué au cours du deuxième semestre de l’année 1981 et 1982. Ce décalage, qui n’était plus tenable, a conduit au plan de mars 1983.

« En mars 1983, nous devions faire un choix : soit sortir du Système Monétaire Européen à nos risques et périls, soit se maintenir dans le système en menant une politique de rigueur. »

Quelle est la genèse de ce tournant de mars 1983 ?

La France ne pouvait pas continuer ainsi, en Europe, sur le plan du déséquilibre économique. Il fallait soit sortir du Système Monétaire Européen (SME) à nos risques et périls, ou se maintenir dans le système en menant une politique de rigueur.

Beaucoup de conseillers de Mitterrand, notamment à l’extérieur de son équipe de l’Élysée, lui conseillaient de sortir du SME, lui promettant qu’il serait alors plus libre de ses mouvements et de mener la politique qu’il avait envie de mener. D’autres à l’intérieur de son équipe, dont je faisais partie, considéraient que les risques d’une sortie seraient énormes : fuite des capitaux, flottement du Franc, renchérissement considérable du coût des importations, chute brutale de notre parité monétaire – ce qui forcerait, inévitablement, à prendre des mesures de redressement extrêmement dures. Le 25 mars 1983, nous avons décidé de nous maintenir dans ce système.

Un autre élément important a pu déterminer le choix qui a été fait en 1983 : la fin des accords de Bretton Woods et le début du flottement des monnaies. En Europe, il y a eu, en réponse, le Système Monétaire Européen. Y avait-il, à l’époque, des réflexions plus larges sur un système monétaire international ?

La monnaie était uniquement perçue comme un instrument de réalisation du projet européen. Ni Élisabeth Guigou (qui était plus en charge que moi des questions monétaires compte tenu de son portefeuille de compétences) ni moi n’avons eu des projets spécifiquement monétaires, de construction d’un autre système, etc. Cette initiative européenne était totalement rattachée à la volonté du Président et à nos propres convictions, puisque nous étions tout à fait acquis au rêve européen. Dans ce cadre, la monnaie n’était qu’un pan de l’édifice.

François Mitterrand a saisi l’occasion de la chute du mur de Berlin pour faire un pas décisif dans cette direction. Mais dès mars 1983, il était absolument clair que si nous cassions l’instrument de solidarité européenne que Giscard et Schmitt avaient mis en place, il y aurait une grave répercussion sur l’unité politique de l’Europe. Nous avions ce point très clairement à l’esprit.

En tout cas, il y avait peu de réflexion sur un système qui dépasse les frontières européennes. Au fond, il y avait déjà eu Bretton Woods et quelques réflexions sur la monnaie (comme celles sur la « monnaie marchandise » portée par Pierre Mendès France) qui n’avaient pas prospéré. Nous avions subi la décision de Nixon en 1971 et nous avions riposté avec le SME.

Que pensez-vous aujourd’hui des effets du flottement des monnaies et de l’absence de coopération internationale en la matière ?

J’ai l’impression que, contrairement à ce qu’on pouvait imaginer au milieu du siècle précédent, il est difficile de réfléchir à cette question c’est-à-dire sans prendre en compte l’équilibre politique mondial. Il est évident que ce sujet ne peut pas se traiter indépendamment des négociations qui ont lieu à l’OMC, ou à l’ONU sur la pondération des grandes nations au Conseil de Sécurité, etc. La monnaie n’est qu’un aspect de l’équilibre général des pouvoirs entre les grandes nations et les grands pôles économiques.

« Lorsque le premier choc pétrolier eut lieu en 1973, la fin des Trente Glorieuses a sauté aux yeux de mes collègues du Commissariat au plan. »

Peu après la fin de Bretton Woods, nous avons connu la fin des Trente Glorieuses avec le choc pétrolier de 1973. Quel regard portiez-vous sur l’état et les perspectives de l’économie française de l’époque, en comparaison avec les économies concurrentes ?

Cette question était très bien étudiée. Au Commissariat au plan, nous avions beaucoup travaillé sur les conséquences de la fin des Trente Glorieuses, les conséquences du premier choc pétrolier, les conséquences de l’évolution démographique, les hypothèses d’une réduction de la durée du travail, etc.

Ainsi, lorsque le premier choc pétrolier eut lieu en 1973, la fin des Trente Glorieuses sautait aux yeux pour mes collègues du Commissariat au plan. Le choc pétrolier a établi une ponction de 3 % du PIB sur l’économie française, ce qui constitue un choc absolument majeur. Or, lorsqu’il faut payer 3 % de la richesse nationale aux pays du Golfe du jour au lendemain, il faut adapter la compétitivité de l’économie pour faire face à cette situation.

Au Commissariat, nous disions qu’il fallait consacrer une part de l’épargne nationale, qui était importante à l’époque, à l’investissement pour augmenter la compétitivité de l’économie et faire face au choc extérieur majeur qui venait de se produire. C’est d’une assez grande banalité sur le plan économique – quoique nous avions vécu, depuis plusieurs décennies, sous l’autorité intellectuelle de la théorie générale de Keynes. Il aurait fallu rééquilibrer le logiciel de pensée au bénéfice de toutes les écoles de l’offre et de la compétitivité de l’offre. Ça a été fait, mais pas suffisamment – et nous le payons encore aujourd’hui.

L’insuffisance dans l’adaptation pourrait s’expliquer par des facteurs historiques. C’est sûrement lié à l’histoire de la formation de l’État dans notre pays. La France n’existait pas avant l’apparition de l’État, création de la monarchie française. Aussi, le peuple français attend beaucoup de l’État. Nous avons une relation quasiment filiale avec lui. Les Français, dès lors, n’imaginent pas que l’on puisse remettre en cause un avantage qu’ils ont obtenu de l’État.

Les mentalités allemandes sont différentes. Que l’on accepte de vivre durablement en déficit en ce qui concerne les dépenses de fonctionnement comme l’assurance maladie, l’assurance chômage, le régime des retraites, etc., un Allemand ne le comprend pas. En France, au contraire, nous cherchons des recettes supplémentaires et nous nous endettons pour ces dépenses de fonctionnement.

« La question des dépenses de santé est un véritable choix politique, voire un choix de société. »

Les dépenses de santé vont probablement continuer à augmenter. Peut-on véritablement les réduire ou les rationaliser ?

C’est un véritable choix politique, voire un choix de société. Il est vrai qu’avec le grand âge, il y a de multiples facteurs d’augmentation des coûts, notamment liée à l’augmentation des pathologies. La recherche biologique augmentera, etc. Pour des raisons objectives, nous devons admettre que la santé va coûter de plus en plus cher.

Mais, si l’on raisonne à l’intérieur d’une masse de dépenses publiques qui fait 100 %, si la santé occupe une place plus importante, cela signifie que d’autres fonctions collectives devront régresser. Mais lesquelles ? Outre la santé, nous avons également un sérieux problème avec le logement ou les retraites. Dans ce cas, comment faire ?

Il faut ajouter à cela la baisse de la croissance. Depuis la fin des Trente Glorieuses et le premier choc pétrolier, la croissance par habitant a connu une dégringolade permanente. Pourquoi croit-on pouvoir encore retrouver une croissance alors qu’elle baisse sans cesse depuis ?

Le premier économiste venu sait que, pour qu’il y ait de la croissance, il faut d’une part une croissance démographique sur le long terme et, d’autre part, des progrès de productivité. Ces deux facteurs étaient particulièrement forts pendant les trente ou quarante années qui ont suivi la fin de la guerre. Cependant, il n’y a aucune raison pour que ces deux facteurs continuent indéfiniment de progresser à un très haut niveau. Il est normal qu’il y ait eu un ralentissement. C’est d’autant plus logique qu’un nouveau facteur est intervenu : le facteur écologique. Les ressources se raréfient et la planète est en train d’étouffer sous les effets pervers de la croissance économique.

Notre avenir est un avenir de croissance faible. Or, nous avons été habitués à une croissance de 5 % pendant trente ans. Il est dur de se désintoxiquer et d’admettre que cela n’arrivera plus.

Propos recueillis par Olivier Berruyer le 3 avril 2013.

Photo d’ouverture : Conférence de presse de la Première ministre britannique Margaret Thatcher et du Président américain Ronald Reagan après leur rencontre dans le Bureau Ovale., Washington DC, 29 septembre 1983 – mark reinstein – @Shutterstock

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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