L’abstention aux élections législatives et le désinvestissement au travail peuvent s’analyser comme les deux faces d’une même crise nourrie par le sentiment de dépossession des classes moyennes et populaires (Alain Supiot)

Le Figaro, no. 24236
Le Figaro, samedi 23 juillet 2022 2288 mots, p. 24 Opinions


« Des urnes au travail, nous assistons à la sécession des gens ordinaires »


Le professeur émérite au Collège de France*, grand penseur de l’État social reconnu pour ses ouvrages sur le travail et auteur de La Gouvernance par les nombres (Fayard, 2015), livre son regard sur l’actualité française. Pour lui, l’abstention’ aux élections législatives et le désinvestissement au travail peuvent s’analyser comme les deux faces d’une même crise nourrie par le sentiment de dépossession des classes moyennes et populaires aussi bien sur le plan politique qu’économique et social. À cela s’ajoute une désafQliation culturelle rendue, selon lui, inévitable par « le rouleau compresseur de la globalisation » , qui nie les spéciQcités culturelles, anéantit la singularité des modèles nationaux et atomise les individus. Pour sortir de cette crise, Alain Supiot préconise de faire vivre les deux composantes, économique et politique, de la démocratie : « donner à tous ceux qui travaillent les moyens de peser sur ce qu’ils font » et restaurer le débat politique dégradé en exercice de communication et de pure gestion technique.
Devecchio, Alexandre, Bernier, Martin


LE FIGARO. – Vous écrivez qu’à la sécession des élites, théorisée par Christopher Lasch, répond aujourd’hui une sécession des gens ordinaires. Les dernières élections législatives, et, dans une moindre mesure, l’élection présidentielle, conNrment-elles votre diagnostic ?


Alain SUPIOT. – Christopher Lasch a été le premier à mettre en lumière ce sentiment de sécession des élites, de perte de tout contrôle démocratique, qui est l’un des ferments de la profonde crise institutionnelle que nous traversons. La France n’y échappe pas, en raison notamment de la place nodale qu’y occupe l’État, objet de toutes les attentes et cible de toutes les critiques. Ayant le sentiment de n’avoir plus aucune prise sur les décisions qui les concernent, les « gens ordinaires » , ceux des classes moyennes et populaires, sont enclins à faire à leur tour sécession. S’il fallait dater l’origine de cette désaffection, il faudrait remonter au traité de Maastricht. Toutefois, la rupture intervient quelques années plus tard, lorsque la classe dirigeante refuse de s’incliner devant le résultat du référendum sur la Constitution européenne, rejetée en 2005 par près de 55 % des votants. En 1992, l’État perd la main sur certaines de ses attributions essentielles, notamment budgétaires et monétaires ; après 2005, les Français réalisent qu’ils ont perdu la main sur l’État, dont le destin se décide désormais ailleurs que dans les urnes. Il n’est dès lors pas surprenant que les électeurs, notamment les plus jeunes, fassent défection dans les bureaux de vote.


Les retraités votent toujours, mais les actifs décrochent ou refusent de voter pour les partis installés.

Il faut pour le comprendre se rappeler les liens profonds qui, depuis les origines de la démocratie, unissent représentation politique et représentation théâtrale. Aller au théâtre était du reste une obligation civique dans l’antique démocratie athénienne. Une représentation politique réussie suppose que le public puisse se reconnaître dans les personnages qui sont sur la scène. Sinon, le théâtre dégénère en guignol. Il est alors possible d’en rire, et, de fait, « Les Guignols de l’info » ont connu un grand succès. Si ce décrochage des acteurs et du public perdure, celui-ci se lasse, sifge ou déserte, à l’exception de vieux abonnés qui s’accrochent à leur place… L’heure n’est plus alors à la rigolade, et d’ailleurs on supprime « Les Guignols » .
Cette scène politique ne constitue cependant qu’un aspect de la démocratie, qui possède aussi depuis toujours une dimension économique et sociale. Les premières bases de la démocratie athénienne furent posées par Solon, il y a 2 500 ans, pour rétablir la paix civile, menacée par l’accaparement des richesses par un petit nombre de ploutocrates qui réduisaient le grand nombre des Athéniens à l’esclavage ou à l’exil. Il y parvint en allégeant le fardeau de la dette et en reconnaissant à tous ceux qui vivent de leur travail une dignité égale à celle des possédants. À l’époque des Lumières, Montesquieu prévient qu’ « il faut que les lois, divisant les fortunes à mesure que le commerce les grossit, mettent chaque citoyen pauvre dans une assez grande aisance, pour pouvoir travailler comme les autres ; et chaque citoyen riche dans une telle médiocrité qu’il ait besoin de son travail pour conserver ou pour acquérir » . Cette dimension économique de la démocratie a ressurgi au XXe siècle, avec le New Deal aux États-Unis, ou avec notre « République sociale » issue du programme du Conseil national de la Résistance et consacrée par le préambule de la Constitution. Cela a conduit à généraliser après-guerre le « pacte fordiste » : on échange de la subordination au travail contre de la sécurité économique. Cette vision réduite de la justice sociale a été très tôt critiquée par la philosophe Simone Weil, mais aussi par de Gaulle, qui dénoncera « ceux qui se croient habiles » en limitant la participation des travailleurs à son volet Qnancier, alors qu’il voulait l’étendre à la gestion des entreprises.
À partir des années 1990, la perte de souveraineté monétaire et budgétaire de l’État et la dévitalisation de la démocratie sociale et économique sont allées de pair. La globalisation a mis les entreprises au service de la Qnance et les États en situation de concurrence Qscale, sociale et écologique. Les actifs – indépendants comme salariés – ont ainsi perdu sur les deux tableaux : ils n’ont plus de prise sur le pouvoir politique, assujetti aux disciplines d’un marché devenu total ; et pas davantage sur le pouvoir économique, qui, émancipé de la tutelle des États, réduit le travail à l’état d’instrument de « création de valeur » pour les actionnaires. Il n’est donc pas surprenant que la sécession des gens ordinaires se fasse sentir sur ces deux tableaux : par l’abstention ou le vote protestataire, et par le désinvestissement du travail.


Peut-on réellement parler d’injustice sociale dans un pays qui a pratiqué le « quoi qu’il en coûte » et qui, de manière générale, consacre autant d’argent à la dépense publique et à la redistribution ?


Ce débat est parfaitement légitime et mérite d’être posé, mais il faudrait qu’il le soit de façon sérieuse. L’horizon des réformes de la Sécurité sociale est l’ouverture des « marchés » gigantesques des assurances-maladie et vieillesse aux investisseurs privés, laissant à l’État la charge d’une protection minimale pour les impécunieux. Dans une telle division du travail entre le marché et l’État, le modèle social français est condamné à disparaître. La Sécurité sociale a été conçue en France sur un modèle hybride, on a interdit à l’État de se servir dans ses caisses pour se Qnancer. Si l’État avait respecté cet interdit fondateur, les comptes de la Sécurité sociale seraient en excédent depuis 2019. Mais, durant le dernier quinquennat, il a pris l’habitude de l’enfreindre ; une partie de la note des « gilets jaunes » a ainsi été payée par la Sécurité sociale, et il en sera de même de l’extension de la « prime Macron » destinée à compenser la baisse du pouvoir d’achat. On prive la Sécurité sociale de ressources à des fins politiques, et ensuite on dit qu’il n’y a pas d’ « argent magique » pour payer les infirmières.

Malgré l’importance des prélèvements obligatoires, les services publics ne fonctionnent plus. N’est-ce pas la double peine ?


La dégradation des services publics est un fait d’évidence ; et leur disparition dans des zones dites « périphériques » précipite celles-ci dans un cercle vicieux de désertiQcation : quel médecin voudra s’installer là où ne se trouvent plus ni école, ni poste, ni gare ? Un rapport de France Stratégie a mis en évidence que la France consacre moins d’argent que ses voisins pour le fonctionnement de l’État et des services publics, mais davantage dans le domaine de la protection sociale et des crédits d’impôt.


De bonne foi ou par intérêt personnel, nos classes dirigeantes ont pensé que leur mission n’était plus de développer un projet politique propre à notre pays, mais de l’adapter aux contraintes de la globalisation. Ce tournant majeur a entraîné la désindustrialisation du pays ainsi qu’une mutation complète de notre République sociale. Elle est devenue un amortisseur social des dégâts de la globalisation. C’est ce qu’on a appelé la « politique d’accompagnement » . Le but n’est plus d’assurer en amont une distribution plus juste entre les revenus des actionnaires et ceux des salariés, il est d’assurer en aval une redistribution minimale en direction des éclopés de la globalisation.


On passe d’un modèle de sécurité sociale fondé sur le principe de solidarité à une protection sociale fondée sur la charité publique. Sous la présidence de M. Hollande, on a ainsi réservé aux familles les plus pauvres le bénéQce de certaines prestations. La solidarité entre ménages avec et sans enfants disparaît, tandis que ressurgit la logique caritative qui a précédé l’invention de l’État social. Redevenu charitable, l’État distribue des chèques, bientôt des bons alimentaires ou d’essence aux nécessiteux, plutôt que de rétablir la primauté des revenus du travail sur ceux de la rente, ou d’imposer aux multinationales de contribuer au Qnancement des systèmes de solidarité dans les pays d’où elles tirent leurs proQts. Ainsi prise en tenaille entre la baisse de ses ressources et l’augmentation de ses bonnes oeuvres, la République sociale s’endette. Argument est alors pris de cette dette pour réduire encore davantage son périmètre à des missions charitables et privatiser les services publics.


Vous avez parlé de dépossession économique et démocratique. N’y a-t-il pas aussi un sentiment de dépossession culturelle ? Dans la mondialisation, les deux questions ne sont-elles pas liées ?


Elles le sont, à l’évidence, et c’est pourquoi on s’égarerait en isolant les facettes physique, sociale, culturelle, politique, ou économique de l’insécurité. Ce ne sont pas les repliements identitaires qui nous préserveront de ce rouleau compresseur de la globalisation, car ils sont inévitablement porteurs de violence. Il faudrait plutôt opposer à la globalisation, le projet d’une mondialisation fondée sur la coopération entre des peuples riches de leur diversité. C’est de cette approche dont l’Union européenne devrait être l’avant-garde. Mais ceci supposerait de pouvoir se reconnaître dans des dirigeants capables de prendre appui sur le meilleur de leurs traditions culturelles pour inventer le monde de demain. Or le moins qu’on puisse dire est que ce n’est pas le chemin emprunté par les classes dirigeantes françaises, qui, contrairement à leurs homologues anglaises ou allemandes, semblent avoir perdu toute conQance, si ce n’est toute conscience, de la culture dont elles sont les héritières. L’actuel président de la République n’a-t-il pas déclaré lors de sa première campagne électorale qu’ « il n’y a pas de culture française » ? À l’échelon de l’Union européenne, un monopole de fait est aujourd’hui conféré à la langue du Brexit. En France, cette servitude culturelle volontaire sévit partout, sur toutes les enseignes commerciales et même dans les services publics. Si vous entrez dans un bureau de poste, là où on en trouve encore, vous êtes accueillis par un panneau « Ma French Bank » , géniale trouvaille de communicants formés, je suppose, dans des écoles de commerce ! Le déracinement est plus généralement le fruit de l’idéologie contractualiste, qui tend à pulvériser les sociétés en une collection de monades indifférenciées, animées chacune par le seul calcul de son intérêt. Cette vision est explicitement celle du président Macron, qui, en 2017, avait solennellement fait part au Parlement réuni en Congrès à Versailles de son intention de faire de la France une « République contractuelle » . Dans ses Lettres persane s, Montesquieu juge ridicules ces spéculations sur l’origine contractuelle des sociétés, tant il est évident que le premier lien social est la Qliation, dont l’anthropologie a depuis éclairé la grande variété des structures. Vouloir contractualiser toute espèce de lien social conduit donc sans surprise à un processus de désafQliation généralisé.


Comment réconcilier les élites et les gens ordinaires ?

En faisant vivre les deux composantes, économique et politique, de la démocratie ! Il faudrait donner à tous ceux qui travaillent les moyens de peser sur ce qu’ils font et la manière dont ils le font. Les personnels de santé sont mieux placés pour penser l’organisation de l’hôpital que les cabinets conseils payés à prix d’or pour leur expliquer comment travailler. Il y a une forte demande en ce sens chez de nombreux jeunes, qui ne rêvent pas d’être milliardaires mais de faire oeuvre utile. Frances Haugen, cadre supérieure chez Facebook, a illustré cette aspiration, en choisissant d’alerter sur des algorithmes nocifs pour la santé mentale plutôt que d’y poursuivre une carrière rémunératrice. Pour réconcilier les classes dirigeantes et les gens ordinaires, il faudrait aussi restaurer le débat politique, que le néolibéralisme dégrade en exercice de communication ou de propagande auprès de peuples présumés ignorant les principes d’une saine gestion technique. Cette conception est l’avatar contemporain de l’idée léniniste d’une avant-garde éclairée guidant les masses inconscientes des lois de l’histoire et de l’économie. Déjà Renan défendait « la légitime ambition de gouverner scientiQquement la société » , et Engels annonçait le remplacement du gouvernement des hommes par l’administration des choses. Mais, sous un tel « gouvernement scientiQque » , la fonction politique disparaît ; ce qui reste, c’est la pédagogie et les punitions : vous êtes face à des ignares, donc il faut leur expliquer comment ça marche et mettre au pas les fortes têtes. On ne va pas rendre la vaccination obligatoire pour les personnes à risques, mais on va les emm…, leur « pourrir la vie » , si elles ne se vaccinent pas. D’où l’attirail comportementaliste aujourd’hui en vogue, avec les « nudges » au niveau individuel, la « compliance » dans les entreprises, les « mécanismes automatiques » de la gouvernance de la zone euro, sans parler du « crédit social » à la chinoise, réalisation la plus grandiose de ce nouveau régime normatif. Le formalisme juridique, qui Qxe des cadres dans lesquels vous exercez votre liberté, est incompatible avec cette « gouvernance scientiQque » qui traite les humains comme des êtres programmables, ce qu’ils ne sont pas et ne seront jamais.


*Alain Supiot a récemment publié « La Justice au travail » (Seuil, 2022) et présenté une réédition des « Lettres persanes » à l’occasion du tricentenaire de l’oeuvre de Montesquieu (Points, 2021). Retrouvez la version intégrale de cet entretien sur FigaroVox Premium.
Illustration(s) :
Fabien Clairefond
Note(s) :
adevecchio@leQgaro.fr (mailto:adevecchio@leQgaro.fr) mbernier@leQgaro.fr (mailto:mbernier@leQgaro.fr)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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