Urgences: 133 services connaissent désormais de graves problèmes de fonctionnement, dont 11 CHU (centres hospitaliers universitaires) et 2 CHR (centres hospitaliers régionaux)

La première ministre annonce des solutions immédiates pour sauver les urgences cet été

Élisabeth Borne a retenu toutes les recommandations de la « mission flash » sur les urgences. La population devra passer plus systématiquement par le 15, mais elle n’en fait pas une étape obligatoire avant d’accéder aux urgences. Les médecins de ville et les personnels hospitaliers obtiennent des revalorisations.

Caroline Coq-Chodorge

1 juillet 2022 à 19h31 https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=QijQjcUy0giC5MnXXH3WQmAOUpAVuJLTXEebD0H8UY3Bsz96JhDl0TRp0ZQbUIHPCAhA8yMk6vDOZiX8J61jzxZmp9ycz

Le docteur François Braun a rendu, jeudi 30 juin, sa « mission flash » sur les urgences, contenant 41 recommandations. La première ministre Élisabeth Borne a annoncé, vendredi 1er juillet, à l’occasion d’un déplacement au centre hospitalier de Pontoise (Val-d’Oise) que ses 41 recommandations étaient toutes retenues. Elles constituent une « boîte à outils » à disposition de tous les territoires et de tous les professionnels de la santé, a-t-elle indiqué. Elle retient trois axes. Le premier est « que chacun puisse prendre le réflexe du 15 et ne pas venir systématiquement, automatiquement aux urgences ». L’annonce de la première ministre reste cependant floue : la mission Braun recommande que les urgences, comme à Bordeaux et à Grenoble, reçoivent des patient·es préalablement trié·es par le 15 ou un infirmier d’accueil, chargés de renvoyer les cas les moins graves vers les médecins de ville. 

Ceux-ci sont encouragés financièrement, par une valorisation de 15 euros de leur consultation, s’ils accueillent des patient·es dont ils ne sont pas les médecins traitants. Les maisons médicales de garde doivent élargir leurs horaires et ouvrir le samedi matin. Enfin, à l’hôpital, les heures de travail de nuit seront immédiatement revalorisées, de + 100 % pour le personnel paramédical et de + 50 % pour les médecins.

Nous republions ci-dessous notre article du 30 juin, préalable à ces annonces.

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Les conclusions de la « mission flash » sur les urgences en péril à la veille de l’été, commandée le 29 mai par la ministre de la santé, ont été remises jeudi à Élisabeth Borne. Des « solutions pragmatiques, rapidement applicables », étaient réclamées. Un mois plus tard, alors que le ministère est semi-vacant depuis la défaite de Brigitte Bourguignon aux législatives, l’introduction insiste sur l’urgence : cette « crise atteint des proportions qui peuvent mettre en danger dès cet été la permanence et la continuité des soins ».

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133 services d’urgences en grande difficulté

Rédigé par le docteur François Braun, chef du service des urgences du centre hospitalier régional (CHR) de Metz-Thionville et président du Samu-Urgences de France, le rapport présenté à Matignon dresse d’abord un état des lieux affligeant. Fin mai, 120 services étaient en difficulté. La situation s’est depuis aggravée puisque 133 services connaissent désormais de graves problèmes de fonctionnement, dont 11 CHU (centres hospitaliers universitaires) et 2 CHR (centres hospitaliers régionaux), indique le rapport.

Dans le service des urgences du centre hospitalier de Périgueux, en novembre 2020. © Photo Romain Longieras / Hans Lucas via AFP

« Quasiment tous (119 sur 133) souffrent d’une pénurie de médecins urgentistes qui amène à supprimer des lignes de présence médicale, principalement la nuit », précise le document. Or cette solution est « mortifère », car elle accroît encore l’activité des médecins restants et « les pousse à leur tour à quitter le service ».

La dégradation des soins va bien au-delà des urgences. Selon une enquête menée dans 200 centres hospitaliers, « l’immense majorité des établissements craignent des difficultés majeures dans l’offre de soins qu’ils apportent, à court ou même très court terme. Plus de la moitié ont déjà mis en place une déprogrammation » des opérations ou des consultations, faute de soignant·es ou de lits disponibles.À LIRE AUSSILa carte des urgences qui vacillent : quatorze CHU sont à présent touchés 

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Selon une autre enquête, menée en juin par l’intersyndicale Action praticiens hôpital auprès de 7 500 médecins de l’hôpital public, les trois quarts considèrent « l’hypothèse d’un départ de l’hôpital public dans les cinq ans », en raison de la pénibilité de la permanence des soins, c’est-à-dire le travail de nuit et de week-end.

La non-revalorisation de ces heures de travail les plus pénibles est le très grand raté du Ségur. Le docteur Braun demande au gouvernement un engagement financier sans attendre. La valorisation des heures de travail de nuit et de week-end des personnels médicaux et non médicaux doit être doublée, immédiatement. Le sujet sera aussi sur la table de la conférence santé prévue à la rentrée. Les urgences pédiatriques, gynéco-obstétricales et psychiatriques, elles aussi en très grande difficulté, ne doivent pas être oubliées. 

Pour les patient·es, ce rapport annonce possiblement une révolution : la fin de l’accueil sans condition aux urgences. Leur accès devrait être régulé, de jour et nuit, pose François Braun, au moins pour l’été. Les malades seraient trié·es et les cas les moins graves réorientés vers la médecine de ville. Cette régulation incomberait au 15 ou à un infirmier d’accueil posté à l’accueil des urgences. La baisse de fréquentation devrait être importante, estime le docteur Braun, puisque des études estiment que de 20 à 30 % de l’activité d’un service d’urgences consiste à prendre en charge des pathologies non urgentes qui pourraient être vues par un médecin généraliste.À LIRE AUSSIUn bénévole de la protection civile accueille les patients aux urgences de l’hôpital Pellegrin, à Bordeaux.Comment le CHU de Bordeaux a broyé ses urgentistes

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Le terrain a été très largement préparé par deux grands CHU : Bordeaux régule ses urgences la nuit depuis le 17 mai et Grenoble depuis le 27 juin. Et cette organisation « donne satisfaction tant aux patients qu’aux soignants », se félicite le rapport.

C’est effectivement ce qu’a expliqué au Monde le chef de service des urgences de l’hôpital Pellegrin à Bordeaux, Philippe Revel : « Nous avons pu réduire l’activité de 25 % à 30 %. Nous avons moins de patients qui attendent, moins de malades dans les couloirs et de meilleures conditions de travail pour les soignants. » Pour le chef de service, cette nouvelle règle a permis « de ne sélectionner aux urgences que les patients qui en ont vraiment besoin ». Il assure qu’il ne « reviendra pas en arrière » et qu’il envisage d’étendre ce fonctionnement en journée. 

Une rupture de service public qui va mettre la population en danger.

Communiqué de l’Amuf

Mais dans ce service d’urgences bordelais sous haute tension, le chef du SamuÉric Tentillier tient un tout autre discours : « Oui, il y a une diminution modérée des entrées des patients ambulatoires, admet-il. Ce sont les patients qui arrivent spontanément sur leurs pieds et dont les établissements privés raffolent car ils sont les plus rentables… » Mais le problème principal n’est, à ses yeux, pas réglé : l’absence de lits pour les cas les plus graves à hospitaliser, qui continuent à stagner sur des brancards. 

Et le 15 se retrouve confronté à une forte augmentation du nombre d’appels, alors que les assistants de régulation médicale, « que l’on a maltraités », estime le docteur Tentillier, quittent en nombre le service. Un porte-parole des paramédicaux des urgences de Bordeaux est plus sévère encore : « À nos yeux, aucun problème n’a été réglé. Il n’y a pas de perspective de recrutements médicaux, pas de perspective d’ouverture de lits ou de changement de politique. Il ne faut pas s’étonner de voir le personnel fuir l’hôpital. » 

L’autre syndicat d’urgentistes, l’Association des médecins urgentistes de France (Amuf), a aussi réagi vivement. Pour lui, la régulation des urgences est « une rupture de service public qui va mettre la population en danger. En effet, demander aux patients d’appeler le 15 avant de se rendre aux urgences va provoquer un engorgement de standards qui sont déjà aujourd’hui surchargés […]En clair, après l’effondrement des services d’urgences, nous allons assister cet été à celui des Samu-centres 15 ! »

Qui assurera la permanence des soins ? 

Autre difficulté : si les urgences renvoient les patient·es en masse vers la médecine de ville, celle-ci doit pouvoir répondre à l’afflux. Or 10 % de la population n’a pas de médecin traitant. Et depuis 2002, les médecins libéraux ne sont plus tenus de participer à des gardes de nuit ou de week-end. Dans plus de la moitié du territoire français, il n’y a pas, ou pas assez, de médecins de garde.

Petite lueur d’espoir : libéraux et hospitaliers semblent avoir, au moins pour la forme, enterré la hache de guerre. Le 27 juin, la plupart de leurs organisations syndicales ont signé un communiqué commun, plutôt historique. Ils s’engagent désormais, au nom d’une « responsabilité collective et concertée », à assurer cette permanence des soins, que ce soit en ville ou à l’hôpital, à la condition qu’elle soit mieux financée. Mais il n’est toujours pas question d’obligation. 

L’inertie du système peut néanmoins rester la plus forte. Dans son rapport, François Braun relève que la plupart des mesures du dernier plan pour les urgences, qui date de 2019, « ne sont pas encore suffisamment appropriées et mises en œuvre sur le terrain ». Que ce soit le contrôle de l’intérim médical, l’admission directe des personnes âgées sans passer par les urgences, ou l’installation de maisons médicales de garde à proximité des urgences. Les Français et les Françaises ne peuvent donc qu’espérer, un peu, que l’accès aux soins, un droit fondamental, reste assuré en tout lieu et à toute heure.

Caroline Coq-Chodorge

Voir aussi:

https://environnementsantepolitique.fr/2022/07/01/elisabeth-born-retient-les-41-mesures-de-la-mission-flash-du-docteur-francois-braun-aucune-ne-solutionne-la-faillite-de-la-garde-liberale-des-soins-de-proximite-et-le-manque-de-lits-hospitaliers/

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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