Il est nécessaire de distinguer viol et violence gynécologique

Publié le 25/06/2022

Affaire Crysoula Zacharopoulou : les touchers vaginaux sont-ils vraiment des viols comme les autres ?

Paris, le samedi 25 juin 2022

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Dans certains établissements de santé et dans un nombre croissant de cabinets de gynécologie médicale, les touchers vaginaux qui avaient tendance à être quasiment systématiques ne le sont plus, même dans le cadre du suivi des grossesses (ce qui n’est pas sans étonner les moins jeunes de nos lecteurs !). Les touchers vaginaux sont fréquemment conditionnés aux résultats d’investigations préalables : interrogatoire de la patiente et échographie notamment. Quand ces étapes ne mettent pas en évidence de besoin réel de réaliser un examen vaginal, ce dernier n’est plus nécessairement mis en œuvre.

Par ailleurs, les conditions de l’examen se sont également modifiées. L’utilisation des étriers paraît notamment en recul. En outre, on privilégie pour la recherche de certaines infections vaginales les auto-prélèvements. Cette évolution est d’abord le fruit d’une réflexion sur la pertinence médicale de pratiques automatiques. Mais elle est également la conséquence de la prise en considération des récits de certaines femmes, qui ont témoigné de leur souffrance provoquée par des examens réalisés parfois sans ménagement et dont elles ne comprenaient pas toujours le sens et la portée (méconnaissant sans doute le fait que la douleur provoquée lors d’un toucher vaginal [le cri du Douglas !] ou rectal est en soit un signe utile recherché par le médecin en quête d’un diagnostic urgent). Quelques praticiens, tel le docteur Martin Winckler, ont accompagné ces patientes en choisissant de considérer que leur parole devait toujours être entendue, même quand semblait se dessiner un hiatus impossible à dépasser entre la nécessité de l’examen médical et le ressenti subjectif de certaines. Dans cette lignée, un collectif d’étudiants en médecine signait en décembre 2021 une tribune dénonçant la persistance de ce qui est souvent désormais appelé par certains violences obstétricales et gynécologiques.

Plaintes pour « viol » contre une femme médecin

Ce texte faisait notamment allusion au Pr Emile Daraï, médecin à l’hôpital Tenon, spécialiste de l’endométriose, accusé par plusieurs patientes de « viols ». Or, l’actualité fait écho à cette affaire avec la mise en cause d’une femme médecin ayant travaillé avec le professeur Daraï, le Dr Chrysoula Zacharopoulou. Cette dernière, également spécialiste de l’endométriose, a notamment remis à Emmanuel Macron un rapport sur cette pathologie, souvent associée à une longue errance diagnostique, qui a inspiré au Président de la République la trame d’un plan spécifiquement dédié à cette maladie. Nommée au sein du gouvernement d’Elisabeth Borne, secrétaire d’État chargée du Développement, de la Francophonie et des Partenariats internationaux, Chrysoula Zacharopoulou vient de faire l’objet de deux plaintes pour viol déposées au mois de mai. Les deux patientes qui ont témoigné à la radio (RTL) et à la télévision (Quotidien) évoquent un médecin désagréable, pratiquant un toucher vaginal et rectal sans recueil express du consentement et ne cachant pas une forte irritation face aux pleurs des patientes.

Quid des « vrais » viols ?

Le terme de « viol » s’agissant d’une femme suscite la circonspection. De fait, comme dans le cas du professeur Emile Daraï, les actes visés n’ont aucune connotation sexuelle. Cependant, s’agissant de pénétration (touchers vaginaux et rectaux) c’est, en se fondant sur le texte du code pénal, l’incrimination de « viol » qui est retenue par la justice. Pour certaines militantes féministes, le recours à ce terme est regrettable et celui de « violences gynécologiques » devrait lui être préféré (mais il ne s’agit pas d’une incrimination pénale reconnue). En effet, elles considèrent qu’il existe à travers une telle acception un risque que le combat et les souffrances des personnes ayant été victimes d’un acte sexuel non consenti soient mises au second plan. La juriste Christine Le Doaré, militante féministe s’indigne par exemple sur Twitter : « Qualifier un examen gynécologique de viol, déposer plainte sept ans après, quand la gynéco devient ministre, c’est décrédibiliser le crime de viol, nous prendre pour des cruches, attaquer le suivi de la santé des femmes ». De son côté, le Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF) tout en se disant très attentif aux plaintes exprimées par les femmes (une charte sur le recueil du consentement a de fait été adoptée) se déclare « inquiet de l’usage actuel du mot viol pour qualifier des examens médicaux, notamment gynécologiques, réalisés sans la moindre intention sexuelle. Nous appelons les pouvoirs publics à ouvrir une réelle discussion à ce sujet entre magistrats, avocats, représentants des patientes, philosophes et médecins de notre spécialité, médecins généralistes mais aussi urologues, gastroentérologues, radiologues, chirurgiens, sages-femmes, toutes celles et ceux qui, dans l’intérêt des patientes, pratiquent des examens vaginaux ou rectaux. La loi définit la notion de viol comme « tout acte de pénétration sexuelle, de quelque nature qu’il soit, ou tout acte bucco-génital commis sur la personne d’autrui par violence, contrainte, menace ou surprise », dans le but de protéger les personnes mais elle aboutit de plus en plus souvent à ce que les examens médicaux puissent être qualifiés de viol », écrit le CNGOF.

Le consentement bafoué

Pourtant, le recours au vocable de « viol » est revendiqué par des militantes qui dénoncent les violences obstétricales et gynécologiques. Ainsi, Martin Winckler argumentait il y a plusieurs années : « Dire que la maltraitance médicale n’est pas (comparable) à un viol, c’est établir une hiérarchie entre ce qui est « acceptable » ou ne l’est pas dans le comportement médical, en prenant le sexuel comme repère, alors que la violence qu’elle soit sexuelle ou non, est toujours de la violence ». Les deux éléments constitutifs d’un viol seraient réunis : la pénétration et surtout l’absence de consentement. Confirmant que ce deuxième point est ce qui justifie aux yeux de certains la qualification de viol, la sage-femme homme utilisant le pseudo « Le Passeur » sur twitter décrypte sans nuance : « C’est un principe fondateur : en médecine on peut faire plein de trucs bizarre, mais ce qui fait que c’est sans problème c’est d’expliquer avant, de demander l’autorisation et de vérifier le consentement et le confort pendant ». Or, ce qui est spécifiquement reproché aux deux praticiens de Tenon, homme et femme, c’est un défaut clair dans le recueil du consentement avant et pendant l’examen.

Où l’on reparle du patriarcat

Mais, s’interrogent certains observateurs : dans le cadre d’une consultation médicale, gynécologique qui plus est, quand une patiente s’installe dans les conditions d’être examinée, le consentement ne peut-il pas être « présumé » ? Ne serait-il pas même du « devoir » des médecins que de répondre à l’attente des patientes, qui semble découler de la demande de consultation, d’être examinées pour qu’un diagnostic puisse être établi et dans la mesure du possible un traitement mis en place ?

A ce que certains (probablement nombreux parmi nos lecteurs) considèrent comme des observations « de bon sens », les réponses sont multiples. D’abord, à l’instar de ce qui s’observe dans les rapports sexuels, à aucun moment le consentement ne peut être considéré comme pressenti : il doit toujours être explicite et régulièrement recueilli au cours de l’acte. Par ailleurs, le fait d’avoir besoin d’être soigné ne crée pas de blanc seing pour le soignant. Au contraire, il s’agit d’une situation de vulnérabilité qui semble imposer de façon plus stricte encore un consentement parfaitement éclairé. D’autres vont plus loin et jugent que ces observations sont le signe qu’un système « patriarchal » guide la relation entre les médecins et les femmes. Dans cette conception, les praticiens sont soupçonnés de minimiser les souffrances et les attentes de leurs patientes parce que femmes et de passer outre l’importance du consentement en considérant que leur expérience et leur connaissance sont des gages suffisants. L’idée que c’est un désir de domination homme/femme qui se joue est parfois si ancrée que la militante Marie-Hélène Lahaye est même allée jusqu’à s’interroger sur les motivations qui pousseraient les hommes à devenir gynécologue et sage-femme !

Non les médecins ne sont pas des violeurs comme les autres

Avec le cas de Chrysoula Zacharopoulou (qui ne devrait pas conduire à une mise en examen), on mesure les limites d’une telle grille de lecture (même si les femmes peuvent elles aussi être les auteurs de crimes sexistes). Il apparaît donc plutôt qu’il faille interroger plus largement la relation médecin/malade qui même en l’absence d’actes aussi intimes que les touchers vaginaux et rectaux est toujours un rapport inégal. La vulnérabilité des patients, parce que malades, parce qu’ignorants les mécanismes à l’origine des pathologies, peut en soi faciliter les « abus de pouvoir ». Ces derniers, qui restent rares, doivent évidemment être mis en évidence et dénoncés. Néanmoins, ces manquements parfois ressentis comme des « abus de pouvoir » sont loin d’être toujours « conscients ». Ce sont bien plus certainement le résultat de multiples phénomènes. D’abord, l’héritage de pratiques : d’ailleurs les étudiants auteurs de la tribune publiée en décembre 2021 soulignaient l’influence de « traditions » délétères transmises lors de leur formation. Ces gestes réalisés sans ménagement peuvent également trahir une gêne du praticien (gêne qui conduit à nier celle de la patiente), un besoin de rapidité (en raison d’une surcharge de travail), une concentration sur l’objet du diagnostic plutôt que sur le confort de la patiente ou un mécontentement passager et inhabituel (le directeur de l’AP-HP, Martin Hirsch, a d’ailleurs souligné que le Dr Zacharopoulou n’avait jamais fait l’objet d’aucun signalement). Ces différents éléments permettent néanmoins d’observer ces actes d’une façon qui restreint la pertinence du terme de viol.

Est-ce que ça s’apprend ?

L’application d’un tel filtre n’empêche nullement de mettre en place les mesures qui permettront de limiter (sans éliminer complètement, les humains mêmes médecins restant des humains faillibles) le nombre de personnes se sentant démunies face à des examens qu’elles ont vécus avec brutalité. Ces mesures relèvent sans doute de l’éducation. Dans leur tribune, les étudiants insistaient : « Nous demandons plus de formations pour les étudiant·e·s mais aussi pour les médecins titulaires tenu·e·s de nous enseigner les notions de bientraitance, de consentement aux soins et de bonnes pratiques pour limiter les violences et les discriminations médicales (comme recommandé dans le rapport du Haut Conseil à l’Égalité datant de 2018). Pour cela des cours de sciences humaines et sociales, donnés par des enseignant·e·s-chercheur.euse·s du domaine et par des usager.e·s du système de soin, ainsi que des cours par des soignant·e·s d’autres fllières (par exemple : sage-femmes en gynecologie-obstétrique, kinésithérapeutes en médecine-physique et réadaptation…) sont indispensables pour sortir les étudiant·e·s et médecins de l’entre-soi du milieu médical ». On pourra bien sûr juger que l’humanité nécessaire pour comprendre que certains gestes peuvent être fortement appréhendés par des patients vulnérables ne devrait pas nécessiter de faire l’objet d’une « formation », notamment auprès de personnes se destinant à « prendre soin » des autres (et subsidiairement qu’il est contre-productif de décourager la lecture en utilisant l’écriture inclusive !).

Dérive politique

Parallèlement, comprendre sans nier la réalité d’actes regrettables (condamnables ?) que ces derniers ne peuvent être appréhendés comme des « viols » car ils sont très majoritairement dénués de la conscience de potentiellement nuire, c’est éviter une forme de dérive politique dans la dénonciation, dérive qui dessert sans doute la « cause ». Ainsi, beaucoup n’ont pas manqué de remarquer que les plaintes déposées contre Chrysoula Zacharopoulou concernent des « faits » remontant à six et sept ans… et que les victimes ont opportunément choisi la voie juridique au moment où le médecin devenait secrétaire d’Etat. Ce calendrier affaiblit inévitablement le message que ces dénonciations pourraient porter en les transformant en un tract politique opportuniste. Le résultat d’une telle manœuvre pourrait être non pas d’offrir l’occasion d’une réflexion sereine sur les relations médecin/malade et sur la nécessité d’en corriger les déséquilibres intrinsèques mais de créer chez les praticiens le sentiment d’un acharnement contre leur pratique. C’est en tout cas le sentiment de Lunise Marquis. Maire adjointe du 12ème arrondissement jusqu’en 2020, elle a été l’une des premières femmes à évoquer publiquement son endométriose et les longues années passées sans diagnostic. Elle a conduit de nombreuses actions pour « sortir » cette maladie de l’ombre. Pourtant, aujourd’hui, alors que la pathologie tend à être au cœur d’une mobilisation « politique » et face à la mise en cause de Chrysoula Zacharopoulou, elle déplore sur Twitter : «Quand je vois ce qui est en train de se passer, ce dévoiement total d’une cause, je suis (…) écœurée. Vous faites peur aux patientes. Vous remettez en cause la médecine. Il y a un mouvement puissant qui ne veut plus qu’il y ait d’examens cliniques en gynécologie. Ces personnes veulent revenir sur le code pénal (…). Réveillez vous ! Nous sommes là au cœur du séparatisme. De cette volonté de faire plaisir à des gourous sur les pratiques non médicales pour soi disant soigner. Les premières victimes seront les femmes. L’autre séparatisme, c’est commencer par refuser d’être auscultées par des hommes, puis on glisse en remarquant qu’existe l’imagerie, donc pas d’auscultations également par des femmes (…). Des pseudos féministes exultent, c’est leur moment. Elles sont là prétendument pour vous, qualifient un examen médical en viol, tordent le consentement dans tous les sens. Ces féministes là ne pensent qu’à elles (…). Elles utilisent vos souffrances, la perception que vous avez eu, la douleur et la solitude qu’amènent les maladies gynécologiques ». A la lueur de ce témoignage on perçoit que ce nous évoquions dans les premières lignes de cet article, soit la raréfaction des examens gynécologiques cliniques est peut-être également le résultat d’un désir des médecins de se protéger d’éventuelles mauvaises interprétations et plaintes, soit un mouvement potentiellement dommageable pour la qualité du suivi des femmes. Un mouvement que redoute clairement le CNGOF.

On pourra relire :

La tribune des étudiants : https://www.francetvinfo.fr/sante/politique-de-sante/tribune-violences-medicales-des-etudiants-en-sante-denoncent-l-impunite-des-medecins_4884511.html

Le fil Twitter de Christine Le Doare :https://twitter.com/ChLeDoare

Le communiqué de presse du CNGOF : https://mhc-finnpartners.hosting.augure.com/Augure_FinnPartners/default.ashx?WCI=EmailViewer&id={ff4f20ad-4e4e-4d0e-8310-ee4865a8edcf}

Les notes de Martin Winckler (http://martinwinckler.com/spip.php?article1137), Cris et Chuchotements ( http://www.cris-et-chuchotements.net/article-j-ai-ete-reste-et-resterai-un-medecin-mal-adroit-mais-bien-traitant-122781455.html)

Le fil du Passeur, https://twitter.com/OrCrawn/status/1539881592977592322

Le fil de Lunise Marquis,https://twitter.com/Hyper_Calme/status/1540080645338193925

Léa Crébat

Quand on pénètre un vagin sans consentement, même pour soigner, c’est un viol » : un débat qui « va trop loin » pour les gynécologues

Par Sandy Bonin le 07-07-2022

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Alors que la secrétaire d’Etat Chrysoula Zacharopoulou, gynécologue de profession, fait l’objet de trois plaintes pour viol, le Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF) alerte sur l’usage de ce terme pour qualifier un acte médical. Pourtant, avec 200 témoignages de victimes reçus chaque mois, le Collectif Stop aux violences obstétricales et gynécologiques tire la sonnette d’alarme et appelle à ce que le consentement soit respecté. La Dre Joelle Belaisch-Allart, présidente du CNGOF et Sonia Bisch, fondatrice et porte-parole de StopVOGfr, confrontent leur point de vue pour Egora.  

« Ça n’est pas possible de travailler quand la femme pense que tout est une violence »

Dre Joelle Belaisch-Allart, présidente du Collège national des gynécologues et obstétriciens français (CNGOF) 

Egora.fr : Le collectif Stop aux violences obstétricales et gynécologiques recense de plus en plus de témoignages de femmes. Comment les gynécologues vivent cette période où ils sont pointés du doigts et mis sur le banc des accusés ? 

Dre Joelle Belaisch-Allart : Nous entendons parfaitement le mal-être des patientes, et je ne vais pas dire que nous en soyons heureux. Nous considérons d’abord que ces plaintes concernent une minorité de gynécologues. L’opprobre retombe sur tout le monde et je ne pense pas que cela concerne 100% des gynécologues. Nous avons quelques enquêtes, notamment celle sur le réseau Aurore de Lyon, qui dit que quasiment 95% des femmes sont heureuses de leur suivi obstétrical et de leur accouchement. Mais nous entendons la souffrance des femmes. Ce qui nous pose souci, c’est l’usage du mot viol pour qualifier un examen médical.  

Violences durant l’accouchement : un gynécologue visé par 15 témoignages

Effectivement, la question de la qualification de viol au sujet d’un examen gynécologique revient sur la scène médiatique avec l’affaire concernant la secrétaire d’Etat Chrysoula Zacharopoulou. Vous dites que le terme « viol » n’est pas approprié. Par quoi le remplacer ? 

A titre personnel, je n’aime pas le mot « violence » parce qu’il contient le mot « viol ». Par contre, l’absence de bienveillance de certains médecins, la malveillance est peut-être un terme excessif, mais l’absence d’empathie, nous la reconnaissons. C’est pour cela que nous avons créé la charte de l’examen de la consultation gynécologique et obstétricale qui a été publiée en octobre. Nous voulions rappeler qu’il s’agit d’une consultation particulière. Un toucher vaginal ne peut pas être comme une auscultation cardiaque ou la pose d’un stéthoscope sur la poitrine, ça n’a rien à voir. C’est une consultation qui touche à l’intimité des femmes, qui nécessite de la bienveillance et de l’empathie. Nous en avons parfaitement conscience.  

D’un autre côté, on ne peut pas accepter cette notion de viol, dans laquelle il y a la notion de menace, de surprise, de contrainte, de violence. Quand une femme va chez le gynéco, elle y va volontairement. Quand la femme se déshabille et monte sur la table d’examen gynécologique, il n’y a ni contrainte, ni menace, ni surprise. C’est là où il commence à y avoir une certaine incompréhension. 

Ce qui semble ressortir des témoignages, c’est surtout l’absence de prise en compte de la douleur, le sentiment d’être prise par surprise… 

Quand une femme est sur la table d’examen en position gynécologique, comment employer le mot « surprise ». Nous avons entendu la parole des femmes et nous avons pris en compte sans protester. Mais là si on proteste, c’est parce que l’accusation de viol visant une femme, cela va trop loin. C’est pour cela que nous avons commencé à réagir. Tous les médecins ont peur. Nous recevons des courriers de membres du Collège qui nous demandent « Maintenant comment on fait ? Est-ce que je dois avoir une infirmière ? Une secrétaire ? Faut-il faire signer un consentement ? » 

Que leur répondez-vous ? 

Nous leur répondons d’afficher la charte dans toutes les salles d’attente. Il faut que toutes les femmes en aient pris connaissance avant. C’est clairement noté, si elles ne veulent pas être examinées, elles doivent le dire quand elles rentrent en consultation. Il faut demander un consentement oral.  

J’ai l’impression qu’au départ ce qu’on fait les associations, c’était très bien. Cela visait à défendre les femmes. Et nous l’avons entendu ainsi. Mais là, ça va trop loin et il y a deux écueils. Le premier, c’est que les patientes qui n’ont jamais eu de problèmes se disent que les gynécologues sont méchants et ne vont plus vouloir y aller. Elles vont donc renoncer aux soins et à la prévention, en particulier du cancer du col de l’utérus. Le deuxième écueil est que les médecins eux-mêmes se disent ‘non je ne vais pas toucher la patiente’. C’est ce qu’il ressort des congrès. On examine tous de moins en moins. Or il y a des pathologies où il faut examiner. Sinon, on risque de passer à côté de quelque chose de grave. On craint de voir revenir des cancers du col à un stade avancé. Si on n’ose plus mettre de spéculum ou faire des frottis, que va-t-il se passer ? On va voir des femmes qui vont saigner lors des rapports. Et quand le cancer du col est dépisté par un signe clinique, c’est beaucoup plus grave et l’espérance de vie est nettement plus faible.  

Nous disons donc aux usagères, attention, vous êtes peut-être allées trop loin. On vous a entendu, c’est bien, il y a eu une prise de conscience de la profession. Mais n’accusez pas de viol. Il faut arrêter d’utiliser ce mot. On voit bien en politique que dès que l’on voit détruire quelqu’un, on l’accuse de viol. Accuser de viol une femme, c’est trop.  

Comment expliquer toutes ces plaintes de femmes ? 

Nous n’avons pas d’explications et nous pensons qu’il faut un débat de société sur ce sujet. C’est l’objet de notre manifeste publié dans le Journal du Dimanche. Il faut un débat avec les avocats, les magistrats, les juristes, avec le corps médical, et pas seulement les gynécologues, et bien entendu, au premier rang, avec les patientes.  

Nous avons besoin de ce débat pour sortir de la notion qu’un examen médical peut être considéré comme un viol.  

Violences gynécologiques :  »Il est possible qu’on évolue vers un consentement écrit » avant tout examen, estime le président de l’Ordre des médecins

Le président de l’Ordre propose un consentement écrit avant les consultations, qu’en pensez-vous ? 

Nous avons écrit dans la charte qu’il valait mieux un consentement oral. Si le Conseil de l’Ordre est favorable à un consentement écrit, et qu’il faille en arriver là, il va de soi qu’on le fera. Mais je crains que cela ne veuille pas dire grand-chose. La patiente pourra dire : « Je n’avais pas compris qu’il s’agissait de ça… » Je pense que…

les maîtres-mots sont le dialogue et l’explication. Et ça n’est pas toujours facile actuellement. 

Le message a-t-il été assez entendu par les professionnels ? Est-ce enseigné dans les facultés de médecine ? 

Oui, c’est enseigné dans toutes les facultés alors que ça n’était pas le cas lors de ma génération. Les choses ont complétement changé. Il y a désormais des jeux de rôle par exemple.  

Craignez-vous que ce climat décourage les étudiants à s’engager dans cette spécialité ? 

Nous sommes déjà dans une situation critique notamment en obstétrique. Les jeunes médecins s’orientent vers une voie où il n’y a pas de gardes la nuit ni les jours fériés, et qui est moins à risques. On forme des gynécos et des sages-femmes mais ils se détournent de l’obstétrique. Je vois des jeunes qui arrivent en larmes parce que la patiente a eu une épisiotomie ou une déchirure. C’est normal que cela arrive. Ça n’est pas possible de travailler quand la femme pense que tout est une violence.  

On a le sentiment que les plaintes visent moins les sages-femmes… 

J’ai malheureusement beaucoup accompagné une de mes sages-femmes attaquée au Conseil de l’Ordre et qui a été relaxée. Elle en est sortie détruite et elle a abandonné la salle de naissance. On parle un peu moins des sages-femmes, peut-être parce qu’elles sont des femmes, mais l’expérience de la ministre montre qu’être une femme ne protège en rien.  

Quelles sont vos solutions ? 

Il y a premièrement le débat. Ensuite, il y a des recommandations pour la pratique clinique de l’examen gynécologique et pelvien qui vont sortir début 2023, lors de notre prochain congrès. Nous allons ainsi définir dans quelles conditions l’examen est utile. Nous savons déjà tous que quand une jeune fille vient pour une première demande de contraception, si elle n’a aucun problème, on peut lui donner sa pilule sans l’examiner. Nous allons aussi essayer de déterminer dans quelles conditions c’est indispensable, mais non obligatoire, d’examiner. 

La charte est toujours très importante. Elle a d’ailleurs été reprise par l’Assistance publique, avec quelques modifications.  

Il faut bien-sûr prendre en compte le malaise des femmes mais là nous considérons que les choses sont allées trop loin.  

« Il y a cette croyance du côté des médecins que s’ils veulent soigner, ils ne font pas de mal »

Sonia Bisch, fondatrice et porte-parole de « Stop aux violences obstétricales et gynécologiques » (StopVOGfr) 

Egora.fr : Comment est né ce collectif et depuis quand existe-t-il ?  

Sonia Bisch : J’ai créé le collectif en 2017. Nous accompagnons, conseillons et soutenons les victimes de violences obstétricales et gynécologiques. Nous recueillons leur parole et avec leur accord nous diffusons leur témoignage de manière anonyme sur les réseaux. On souhaite que les professionnels de santé puissent avoir un retour sur leur pratique médicale et qu’ils se rendent compte de l’impact qu’ont ces violences de manière concrète sur la vie des victimes et de leur famille. Nous voulons que les victimes n’aient plus honte et que les violences ne soient plus taboues. Le Gouvernement doit mettre en place des mesures (voir encadré). Nous médiatisons des actions. Et nous militons beaucoup pour faire participer les patientes à la formation médicale. Cela existe au Canada depuis 30 ans. 

Ça existe aussi en France… 

Oui ça existe aussi en France, en addictologie par exemple. Mais ça ne se fait pas encore en gynécologie. 

Dénonçant la gestion de l’affaire Daraï, deux médecins démissionnent du Collège national des gynécos

Vous dites que vous médiatisez des actions, que faites-vous concrètement ? 

Nous avons par exemple participé à la médiatisation de l’affaire Daraï. Nous avons diffusé des témoignages d’étudiants témoins des violences qu’il aurait commises. En partageant ces témoignages, nous en avons reçu beaucoup d’autres. Ça a fait boule de neige. Il y a actuellement 26 plaintes au pénal contre lui pour viol, viol sur mineur et viol en réunion. Malgré tout ça, il est encore en poste à l’hôpital Tenon. Il a juste été suspendu de ses titres de chef de service et de responsable pédagogique. Il peut toujours opérer et exercer.  

Nous militons contre ces violences car nous savons qu’elles ont un impact dramatique sur les victimes. Lorsqu’on en parle autour de nous, on se rend compte que les victimes ne sont pas des cas isolés. Cela concerne beaucoup de femmes. 

Combien de témoignages avez-vous recensés ? 

Nous avons lancé l’appel à témoignages il y a un peu plus de deux ans et nous recevons en moyenne…

200 témoignages par mois. Nous sommes une quinzaine dans le collectif, toutes bénévoles, et nous sommes débordées.  

Comment expliquez-vous cette multiplication de témoignages ? C’est la vague Me too qui s’étend à la pratique médicale ? 

En 2014, il y avait déjà le #payetonutérus qui recensait les violences gynécologiques. Les violences vont des propos déplacés au viol, jusqu’aux actes médicaux à vif et au non-respect du consentement.  

On constate effectivement le même mécanisme que Me too. Ça n’est pas la libération de la parole, mais plutôt celle des oreilles. Les femmes savent qu’à Stop VOG elles sont entendues, on ne va pas les traiter de chochottes, d’hystériques ou de menteuses. On les soutient sans être dans le jugement.  

Que conseillez-vous aux patientes ? 

Nous les informons surtout. Nous leur expliquons quels sont les recours et quelles sont les thérapies. Les patientes souffrent souvent d’un stress post-traumatique qui est rarement diagnostiqué par les professionnels qui font du déni sur les violences obstétricales et qui ne connaissent pas les conséquences. Pourtant, il s’agit souvent d’un stress post-traumatique qui est le même que pour les victimes d’attentats de guerre ou d’inceste. C’est pour cela que les victimes parlent de viol. Il n’y a pas d’intention sexuelle à avoir.  

Comprenez-vous l’inquiétude du Collège des gynécologues sur l’appellation viol ? 

Je vois un décalage entre l’inquiétude et les vies brisées. La première cause de mortalité des femmes l’année qui suit la naissance de leur enfant et le suicide (Insee). Les victimes, elles, ne sont pas juste inquiètes. Elles souffrent de traumatismes de viol. Nous ne savons plus quoi faire pour qu’il y ait une prise de conscience de la profession. Ces violences, ils les appellent comme ils veulent, mais la loi française est claire par rapport à la définition du viol. Ça n’est pas marqué que c’est hors cabinets gynécologiques.  

Moi je perçois que dans notre société, il y a un profond respect du médical. J’ai créé ce collectif après avoir subi moi-même des violences à l’accouchement. Et quand on vous répond « vous êtes en vie, votre bébé aussi, de quoi vous plaignez-vous ? » ; on se dit qu’il y a une impunité quasi-totale de ces violences.  

Il n’y a encore eu aucune peine pour des violences gynécologiques et obstétricales. Je veux bien qu’ils soient inquiets mais bon… 

Violences gynécologiques : le collège des gynécos alerte sur l’usage du mot « viol »

La question est plus sur le terme de « viol »… 

Oui, mais c’est la réalité. Quand les victimes disent qu’elles sont violées, ça n’est pas pour embêter les gynécos. C’est un traumatisme dans leur corps. Il y a cette croyance du côté des médecins que s’ils veulent soigner, ils ne font pas de mal. On peut faire du mal à quelqu’un sans le vouloir. Si pour les professionnels de santé, un vagin ça n’est pas sexuel, il faut rappeler que ça n’est pas leur point de vue qui compte mais celui des patientes. Quand on pénètre un vagin sans consentement, même pour soigner, en se disant « elle ne veut pas mais elle me remerciera », c’est un viol. Le traumatisme du viol est physique. La victime ne se pose pas la question de ce qui se passe dans la tête du professionnel, mais de ce qu’elle vit dans son corps.  

Pour la Dre Bellaisch-Allart, une femme installée sur un table d’examen gynécologique est consciente et accepte l’examen… 

Le consentement n’est jamais implicite, même si on passe la porte d’un cabinet gynécologique. Sinon en se mariant, on consent à tout. En montant chez un homme, on consent à tout. Et on ne consent surtout pas à une césarienne à vif, à un spéculum mis de manière violente même en hurlant d’arrêter. J’ai l’impression qu’il y a un profond déni, et c’est peut-être lié au sexisme de notre société. Les femmes ne doivent pas se plaindre. 

Comment lever les malentendus ? 

Il y a une loi française, un code de déontologie, la loi Kouchner de 2002, qu’est-ce qui est si compliqué dans le respect du consentement ? Si une patiente a mal, on arrête. C’est simple. Aucun consentement est implicite. Aucun médecin n’est au-dessus des lois. Les patientes doivent être prises en considération comme des êtres humains. Notre médecine est très technique et elle oublie parfois l’humain. On ne soigne pas par la violence. 

Il faudrait aussi que les personnes déviantes puissent être dénoncées par leurs confrères, ce qui n’est aujourd’hui pas possible à cause de la confraternité. Dans le cas du gynécologue d’Antony, il était appelé le « boucher » par ses confrères. Tout le monde savait. Si les médecins arrêtaient de se protéger entre pairs, ça donnerait beaucoup plus de confiance.  

Si le Collège des gynécos n’invitait pas le Pr Daraï, visé par 26 plaintes au pénal, dans son grand congrès, ça aiderait aussi les patientes. Le Collège pourrait dénoncer fortement les violences gynécologiques plutôt que de se poser la question sur le viol. Inviter le Pr Daraï, c’est un pied de nez fait à toutes les victimes. Nous ne sommes pas contre la gynécologie ni contre la médecine. Il ne faut pas oublier que les victimes sont des patientes. Les médecins ont peur d’avoir des procès. Pour l’éviter, il suffit juste de respecter le consentement. 

Beaucoup le font… 

Oui bien entendu, tous les médecins ne sont pas violents. Comme tous les hommes ne sont pas des violeurs. Moi ce qui me pose question, et je reviens encore à l’affaire Daraï, c’est comment se monsieur est encore en poste. Dans quel autre domaine, cela serait possible ? Le pouvoir médical écrase les victimes. Et ces actes sont impunis en France. Les médecins s’inquiètent, ils devraient plutôt s’inquiéter pour les victimes. Le serment d’Hippocrate, c’est d’abord de ne pas nuire. Martin Winckler explique très bien qu’il y a un déséquilibre dans la relation de soins. Aujourd’hui il y a une non prise en compte de la réalité de ces violences. C’est un mauvais message envoyé aux patientes.  

Il Les propositions de l’Association Stop VOG
1: Enrichir la formation initiale et continue en médecine gynécologique; instaurer des partenariats soignant.e.s / soignées dans l’intérêt de la démocratie sanitaire et de l’humanisation des soins; diagnostiquer et soigner l’endométriose et l’adénomyose en se servant des dernières connaissances scientifiques.
2: Lancer une campagne d’information grand public sur les violences obstétricales et gynécologiques.
3: Sensibiliser les jeunes aux VOG et au parcours de soins gynécologiques.
4: Évaluer le niveau de satisfaction des femmes concernant leur parcours obstétrical et/ ou gynécologique.
5: Créer un numéro vert pour renseigner et accompagner les victimes de VOG.
6: Créer un observatoire de la naissance (incluant la fausse-couche) pour accompagner le changement du système.
7: Améliorer l’accueil des victimes des VOG par les personnels de police et de gendarmerie; former ceux-ci à la réalité du viol gynécologique.
8: Remédier à la pénurie de médecins experts sensibilisés aux VOG auprès des tribunaux.
9: Faire cesser l’impunité des VOG et l’omerta.
10: Suspendre de manière temporaire tout médecin/professionnel de santé visé par des plaintes au pénal.
11: Réformer les Conseils des ordres médicaux en incluant la participation des patientes.
12: Renforcer le droit à l’avortement.
13 : Améliorer la prise en charge et la recherche en matière d’endométriose et d’adénomyose.
14 : Démocratiser l’accouchement à domicile.
15 : faciliter l’accès des sages-femmes libérales aux plateaux techniques.
16 : Favoriser le développement des maisons de naissance.
17 : Démocratiser l’accompagnement en continu des femmes lors de leur accouchement en maternité.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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