La maternité à l’épreuve de la postmodernité
TRIBUNE
Entre hypermédicalisation de leur grossesse et retour au naturel, les femmes doivent pouvoir choisir le parcours qui leur convient, en lien avec les soignants, estime le gynécologue obstétricien Yves Ville, dans une tribune au « Monde ».
Publié aujourd’hui à 18h00, mis à jour à 18h00 Temps de Lecture 3 min.
Le vécu de la grossesse et de l’accouchement est une construction complexe même dans le cas où « la mère et l’enfant vont bien ». La capacité à donner la vie s’élabore physiquement et émotionnellement en intégrant des événements intimes personnels et familiaux parfois enfouis. Mélange de force et de fragilité, ce processus génère des attentes et des craintes, avec des réponses fortement dépendantes de l’environnement médical, mais aussi social et sociétal.
Une revendication féministe aujourd’hui qui s’oppose au courant historique de ce mouvement prône le retour au naturel dans la gestion de la grossesse, l’organisation de l’accouchement et les liens mère-bébé. Dès 2010, la philosophe Elisabeth Badinter mettait en garde contre cette idéologie culpabilisante faisant nécessairement passer l’épanouissement féminin par la maternité, dans Le Conflit. La femme et la mère [Le Livre de poche, 2011]. Cette glorification du naturel fait chorus avec l’exercice physiologique de la maïeutique par les sages-femmes et avec la dénonciation des violences obstétricales. L’influence des réseaux sociaux, qui est constitutive de la postmodernité, est considérable dans tous ces domaines.
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La norme sociale concède à l’hyper-modernité toutes les formes d’assistance médicale à la procréation (PMA) pour ne se cliver qu’autour de la grossesse pour autrui. Une simple prise de sang, le dépistage prénatal non invasif (DPNI), est vendue, dans tous les sens du terme, avec l’illusion d’éliminer tout risque génétique. Cet eugénisme individuel trouve sa repentance collective en évitant de réaliser une amniocentèse qui risquerait d’entraîner une fausse couche. Une échographie, si possible en 3D, permet de vérifier que le fœtus est indemne de malformation, et offre en même temps aux futurs parents la première photographie de leur futur bébé. Par contraste, le suivi de grossesse est essentiellement un apprentissage de la parentalité. L’enfant demandera à naître lorsqu’il sera prêt. L’intervention médicale, à l’exception de la péridurale, est considérée comme un échec ou une maltraitance, tout comme l’allaitement artificiel.
Les femmes qui ne se reconnaissent pas dans cette prescription de la maternité sont dénigrées, considérées par la norme sociale comme dénaturées, voire maltraitantes. Leur culpabilisation a récemment été aggravée par la psychiatrisation du thème complexe des 1 000 premiers jours de la vie. Des femmes sont cependant en droit d’exiger la certitude de l’absence d’anomalie chromosomique en réalisant une amniocentèse, de choisir la date de leur accouchement et de décider si celui-ci doit être réalisé par voie basse ou par césarienne. Si tel choix particulier est fondé sur une compréhension des enjeux ou sur une intolérance profonde à certains risques, si faibles soient-ils, elles devraient être écoutées et entendues.
Comment évolue la norme médicale ?
Aujourd’hui, la majorité des accouchements sont médicalisés, du fait d’un déclenchement du travail (20 %), d’une extraction instrumentale – forceps… – (20 %), d’une épisiotomie (15 %) ou d’une césarienne (20 %). Ces statistiques sont appelées à augmenter car les risques médicaux des femmes enceintes sont à la hausse : 21 % ont plus de 35 ans, et 5 % plus de 40 ; plus de 20 % ont une endométriose ou des ovaires polykystiques ; 3 à 5 % ont recours à la PMA. Enfin, le surpoids (20 %) et l’obésité (12 %) sont devenus endémiques.
Ces profils à risque sont à l’origine de nombreuses complications que la médecine moderne tente d’atténuer : hypertension, diabète, hémorragie, lésions graves du périnée et incontinence pour les mères ; hypotrophie, macrosomie, souffrance cérébrale et mort périnatale pour l’enfant… Mais ils sont l’une des raisons pour laquelle la mortalité maternelle reste relativement élevée (10 pour 100 000 naissances), comme le montre la dernière enquête nationale, malgré les progrès médicaux.
En France, la durée normale de la grossesse est toujours fixée à 42 semaines alors que 95 % des femmes auront accouché avant ce terme. Les pays anglo-saxons ont, eux, revu cette limite à 40 semaines
Ces changements du phénotype de la grossesse, ainsi que la pollution environnementale, concourent par ailleurs à accélérer le vieillissement du placenta au cours du dernier mois de grossesse. Près d’un fœtus sur 300 décède au cours du 3e trimestre. En France, la durée normale de la grossesse est toujours fixée à 42 semaines alors que 95 % des femmes auront accouché avant ce terme. Les pays anglo-saxons ont, eux, revu cette limite à 40 semaines. Depuis dix ans, les études concordent pour montrer une diminution du recours aux forceps, à l’épisiotomie et à la césarienne lorsque l’accouchement est déclenché à 39 semaines d’aménorrhée en l’absence de tout autre risque plutôt qu’en laissant la grossesse se poursuivre. L’argumentaire pour une grossesse « devenue » physiologiquement plus courte est de deux ordres. Le poids fœtal augmente de 150 à 200 grammes par semaine dans le dernier mois et rend l’accouchement plus difficile. Lorsque le placenta s’épuise, il réduit les apports en oxygène au fœtus, en particulier pendant le travail.
La médicalisation de la grossesse, emblématique de la modernité, est de plus en plus souvent vécue comme une intrusion dans une expérience idéalisée par une communauté féminine dont l’expérience est plus valorisée que les avis d’experts, ce qui est consubstantiel à la postmodernité. Entre ces extrêmes, toutes les femmes devraient pouvoir identifier les repères qui leur permettront d’embrasser le parcours de santé ou de soins qui leur convient. Les soignants doivent faciliter ce choix et s’assurer qu’il est fait en conscience et assumé, et non consécutif à la pression d’une nouvelle norme sociale. Ce pourrait être une base contractuelle de la bienveillance obstétricale.
Yves Ville, professeur de gynécologie-obstétrique, Université de Paris, chef de service de la maternité de l’hôpital Necker-Enfants malades.
Le Monde