Pascal Crépey épidémiologiste, analyse les dernières annonces du gouvernement. 

Covid-19 : « Le rythme de l’amélioration va dépendre de nos comportements »

Calendrier de déconfinement progressif, élargissement de la cible vaccinale… L’épidémiologiste Pascal Crépey analyse les dernières annonces du gouvernement. 

Propos recueillis par Delphine RoucautePublié le 01 mai 2021 à 09h30 – Mis à jour le 02 mai 2021 à 06h08  

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A Nantes, le 1er avril.
A Nantes, le 1er avril. LOIC VENANCE / AFP

https://www.lemonde.fr/planete/article/2021/05/01/covid-19-le-rythme-de-l-amelioration-va-dependre-de-nos-comportements_6078744_3244.html

Selon Pascal Crépey, enseignant-chercheur en épidémiologie et biostatistiques à l’Ecole des hautes études en santé publique à Rennes, la réouverture de lieux fréquentés par du public est une bonne nouvelle, mais les autorités devraient mieux prendre en compte le risque de contamination, notamment dans les salles de restaurants, qui doivent rouvrir en juin.

Quel regard portez-vous sur le calendrier de déconfinement dévoilé jeudi 29 avril par Emmanuel Macron ?

Ce qui est certain, c’est qu’il y avait besoin de relâcher la pression au niveau de la population. On constate qu’énormément de gens qui se retrouvent à l’hôpital se sont contaminés en faisant des écarts aux recommandations. Cela fait maintenant plus d’un an que la crise épidémique dure et la population française a de plus en plus de mal à respecter les recommandations sanitaires. On connaît les règles, on sait globalement dans quelle situation on se met en risque d’être contaminé, mais on prend malgré tout ce risque. Il est devenu nécessaire de créer des espaces de liberté un peu sécurisés, en gardant un certain nombre de précautions, car ces espaces se créent déjà dans des conditions de sécurité sanitaire bien moindres.

De ce point de vue, les premières mesures vont dans le bon sens : rouvrir les musées et les terrasses sont des situations qui sont relativement peu à risque de contamination. Et il est toujours préférable que les gens se retrouvent en terrasse que les uns chez les autres, dans des espaces confinés. Si ces premières étapes ne sont pas considérées comme le signal d’un relâchement général, il est même possible que ces ouvertures permettent à la population d’être d’autant plus respectueuse des autres recommandations. Donc cela peut favoriser au contraire le contrôle de l’épidémie.

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Cette levée, à partir du 3 mai, des mesures de restriction, n’est-elle pas un peu prématurée au vu de la situation sanitaire ?

Je suis un peu plus inquiet vis-à-vis des étapes suivantes, notamment l’étape du 9 juin qui prévoit de décaler le couvre-feu à 23 heures et de rouvrir les salles intérieures des cafés et restaurants. Si le niveau d’incidence reste très élevé, la probabilité qu’une personne infectée se trouve dans un restaurant va être très élevée. Or, les restaurants et bars sont les endroits où les gens ne portent pas de masque et rien n’est préconisé par les autorités sur l’aération de ces lieux. Si une personne infectée excrète des aérosols pendant une heure ou deux dans une salle fermée et mal ventilée, avec ou sans masque, distance de sécurité ou non, cela risque de créer des contaminations.

Par ailleurs, le passe sanitaire n’est pas nécessaire pour l’accès à ces lieux. Rien n’est dit sur des mesures d’identification des chaînes de contact. Si le passe sanitaire ou l’application TousAntiCovid avaient été rendus obligatoire pour l’accès à ces lieux, cela aurait permis, en cas de contamination, de faciliter l’extinction du cluster, et donc de permettre de garder le contrôle sur la dynamique de l’épidémie.

La population a été très défiante vis-à-vis des applications de contact tracing, mais il faut essayer de comprendre pourquoi. On n’a pas fait assez pour expliquer à quel point ces applications étaient importantes pour lutter contre l’épidémie et à quel point elles étaient sécurisées et assuraient un niveau d’anonymat extrêmement fort. Au point que même nous, chercheurs, nous sommes incapables d’utiliser ces données qui auraient été très précieuses. Au final, on perd un peu sur tous les tableaux, à l’heure actuelle, avec cette application relativement peu utilisée : environ 14 millions de téléchargements, et encore, beaucoup de gens la désinstallent ou ne l’activent pas.

Un parc du centre de Nantes, le 1er avril. LOIC VENANCE / AFP

Le choix de conditionner la stratégie de déconfinement aux indicateurs sanitaires vous paraît-il aller dans le bon sens ?

Quatre cents nouveaux cas pour 100 000 habitants, c’est un taux d’incidence très élevé. Il y a de fortes chances qu’au 19 mai, tous les départements soient en dessous de ce seuil. Le problème, c’est que ce seuil d’incidence est aussi très dépendant du nombre de tests effectués. Si on divise par deux le nombre de tests effectués, on divise par deux l’incidence. Donc, si globalement, il y a un sentiment général que l’épidémie est derrière nous et qu’il n’y a plus besoin de prendre des précautions, on peut craindre que la population se fasse moins tester et que, mécaniquement, l’incidence baisse sans pour autant que ce soit le reflet d’une dynamique de baisse de l’épidémie. Ce seuil est un filet de sécurité beaucoup trop bas.

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Concernant les autres indicateurs [hausse brutale du taux d’incidence ou menace de saturation des services de réanimation], si les hôpitaux recommencent à être en tension et à s’approcher de leur niveau de saturation, ça veut dire que la situation est hors de contrôle depuis déjà plusieurs semaines. Donc, qu’au moment où on prendra une décision pour reprendre la main sur l’épidémie, il faudra encore attendre deux à trois semaines pour que la tension baisse dans l’hôpital. Là, pour le coup, le filet est au ras du sol.

Il est dommage de ne pas avoir contrebalancé ces bonnes nouvelles de réouvertures par des objectifs sanitaires atteignables mais réalistes. Là, on a un peu mis sous le tapis la stratégie de lutte contre l’épidémie. Ces espaces de liberté auraient pu être un peu plus fortement conditionnés à des gains d’un point de vue sanitaire, cela aurait permis à la population de garder en tête que la lutte n’est pas finie, qu’il est important de rester sur ses gardes.

Que pensez-vous du débat actuel sur l’ouverture de la cible vaccinale ? Est-ce que la stratégie par tranche d’âge est toujours adaptée ?

Elargir la cible vaccinale est une bonne chose. L’ouverture de la vaccination à la population des 18-55 ans souffrant d’au moins une comorbidité est une mesure très forte. En l’occurrence, la comorbidité la plus fréquente, c’est l’obésité définie comme un indice de masse corporelle supérieur à 30. Ce n’est pas une part négligeable de la population.

Les stratégies de vaccination ont été mises en place avec ces priorisations par âge et par comorbidité sur la base des données qu’on avait à l’époque, à savoir des données sur l’efficacité des vaccins contre la maladie, mais pas de données sur leur efficacité contre la transmission du virus. Si on prend en compte les nouvelles données sur ce point, ce qu’on a fait avec l’équipe de Simon Cauchemez de l’Institut Pasteur, on se rend compte que finalement, on n’a pas de moins bons résultats vaccinaux en arrêtant la priorisation par âge et comorbidité. Cela reste une stratégie très efficace.

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Néanmoins, si on a du mal à vacciner les populations ciblées, et donc si la vaccination risque de ralentir, il faut vraiment se poser la question de l’ouvrir à des populations plus motivées pour se faire vacciner. Mais cela ne veut pas dire non plus qu’il ne faut plus essayer d’atteindre ces populations les plus à risque, à la fois parce qu’elles sont âgées, mais aussi peut-être parce qu’elles sont éloignées du soin. Prendre rendez-vous sur Internet, aller se faire vacciner, ça montre quand même un certain niveau de motivation. Donc, si on ne veut pas voir les vaccinodromes se vider de personnes à vacciner, il faut ouvrir la cible.

Etes-vous optimiste pour les mois qui viennent ?

Pour le mois qui vient, oui. Ma plus forte inquiétude, c’est cette troisième étape du plan de déconfinement [à compter du 9 juin]. J’imagine que d’ici là, on aura peut-être le temps d’ajuster le tir. Je ne voudrais pas que l’on se retrouve avec un plateau du type de celui qu’on a connu en décembre-janvier, qui continue d’exercer une forte pression sur les hôpitaux et de coûter un nombre de vies humaines très important. On a quand même des raisons d’espérer que la situation s’améliore grâce à la vaccination et aux effets climatiques. Mais ce qui est à peu près certain, c’est que la situation va s’améliorer lentement. Le rythme de l’amélioration va dépendre de nos comportements et va dépendre de ce plan de réouverture des activités.

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Il faut absolument éviter le plateau et rester sur une pente descendante. C’est pour ça que le seuil de 400 nouveaux cas pour 100 000 habitants n’a pas beaucoup de sens. J’aurais aimé voir des objectifs à atteindre plutôt que des seuils de sécurité.

Delphine Roucaute

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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