Vaccins contre le Covid-19 : sous pression, les laboratoires veulent éviter la levée des brevets
Emmenés par l’Inde et l’Afrique du Sud, une centaine d’Etats demandent à l’OMC la levée des droits de propriété intellectuelle. Les laboratoires, eux, privilégient des accords de production ponctuels.
Par Zeliha ChaffinPublié aujourd’hui à 02h53, mis à jour à 10h36
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Faut-il lever les brevets sur les vaccins contre le Covid-19 ? Mercredi 5 mai, la demande de l’Inde et de l’Afrique du Sud d’introduire une dérogation temporaire aux accords sur les droits de propriété intellectuelle (ADPIC) devait à nouveau être discutée lors d’une réunion du conseil général de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Si elle venait à être adoptée, cette disposition permettrait à n’importe quelle entreprise pharmaceutique de produire les précieux vaccins en utilisant la technologie développée par ses concurrents.
Concrètement, les Etats octroieraient à des acteurs locaux des licences, sans que les détenteurs des brevets aient leur mot à dire. Cela permettrait de multiplier les sites de production, et ainsi de réduire l’écart qui se creuse entre les pays riches et vaccinés – où est fabriqué l’essentiel des sérums aujourd’hui – et les nations les plus pauvres, qui peinent cruellement à mettre la main sur des doses.
Les défenseurs de l’idée considèrent cette demande d’autant plus fondée que « les fabricants ont bénéficié de milliards d’euros d’aides publiques pour développer leurs vaccins », explique Maurice Cassier, chercheur au CNRS. « Aucun n’est purement le fruit des recherches industrielles, tous ont profité de décennies de recherches académiques. »
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Dossier très politique
Depuis sept mois, ce dossier très politique divise les 164 Etats membres de l’institution genevoise. La requête de l’Inde et de l’Afrique du Sud, soutenue par une centaine d’Etats, continue de se heurter à l’opposition de certains pays du Nord. Parmi les réfractaires se trouvent, entre autres, les Etats-Unis, l’Union européenne (UE), dont la France, le Royaume-Uni et la Suisse, qui abritent les principaux groupes pharmaceutiques aujourd’hui en première ligne contre le coronavirus. « Ces derniers sont tiraillés entre la nécessité de répondre à l’urgence sanitaire et la défense de leurs industries pharmaceutiques », observe l’économiste Samira Guennif, chercheuse au Centre d’économie de Paris-Nord et maîtresse de conférences à l’université Sorbonne-Paris-Nord.
Ces dernières semaines, les appels d’ONG, de scientifiques et d’hommes politiques se sont multipliés pour convaincre les Etats récalcitrants de reconsidérer leur position. Le 15 avril, une tribune signée par une centaine de lauréats du prix Nobel et d’anciens chefs d’Etat et de gouvernement exhortait ainsi le président américain, Joe Biden, à soutenir la proposition de suspension des brevets à l’OMC. Sans renier leur position, les Etats-Unis ont récemment infléchi leur discours, laissant entendre que toutes les options pour augmenter la production mondiale de vaccins, y compris la levée des brevets, étaient sur la table.
Une subtilité de langage qui hérisse les industriels, farouchement opposés à toute levée de leurs monopoles. « Nous entendons les interrogations, légitimes, des pays, mais l’idée que les brevets brident la production est fausse. Tout est mis en œuvre pour que les acteurs compétents se mobilisent pour fabriquer ces vaccins. Près de 300 accords de production, qui impliquent parfois des concurrents, ont été mis en place à cet effet depuis un an », observe Frédéric Collet, président du LEEM, le lobby français des entreprises pharmaceutiques.
Les entreprises qui voudraient se lancer dans la production de ces vaccins ne seraient pas en mesure de livrer leurs premiers lots avant la fin de l’année
D’autant que, selon les industriels, ce dispositif ne permettrait pas de régler le défi de la production de masse qui se pose aujourd’hui. « Les vaccins sont des produits biologiques complexes à mettre au point », martèlent-ils, et nécessitent, outre le savoir-faire de techniciens hautement qualifiés pour en assurer la qualité, des outils de production et des équipements de pointe (bioréacteurs, centrifugeuses, chambres froides…). « S’affranchir des brevets ne permettra pas à des pays ou des acteurs qui ne sont pas des spécialistes d’être capables de fabriquer dans des conditions de confiance », prévient M. Collet.Lire aussi L’Afrique face au Covid-19 : 220 millions de vaccins Johnson & Johnson livrés à partir de l’été
Ces adaptations indispensables des chaînes de fabrication prennent par ailleurs du temps. Les entreprises pharmaceutiques qui souhaiteraient se lancer dans la production de ces vaccins ne seraient pas en mesure de livrer leurs premiers lots avant la fin de l’année, voire en 2022. « Cela prendrait du temps, mais du point de vue des Etats qui savent qu’ils n’auront pas accès à des vaccins à court ou moyen terme, cela en vaut la peine », rétorque la sociologue Gaëlle Krikorian, qui travaille sur les questions d’accès aux médicaments et de propriété intellectuelle. Et de détailler : « Tout dépend de la coopération des détenteurs de brevets. Soit ils acceptent de réaliser des transferts de technologie, c’est-à-dire de fournir la recette de cuisine des vaccins, soit les entreprises devront reconstituer le processus de fabrication. Dans le premier cas, cela peut mettre trois mois, dans l’autre de neuf à douze mois. »
« Troisième voie »
Outre les délais, les fabricants de vaccins pointent aussi les difficultés supplémentaires d’approvisionnement que l’arrivée de ces nouveaux concurrents créerait. « Nous sommes déjà sous tension pour nous approvisionner. Donc, s’il y a plus d’acteurs qui demandent des matières premières, ça n’améliorera pas la situation », estimait le patron de Moderna, Stéphane Bancel, lors d’une table ronde organisée par la Fédération internationale des fabricants et associations pharmaceutiques (IFPMA), le 23 avril. La biotech américaine a néanmoins indiqué, dès octobre, qu’elle ne poursuivrait pas ceux qui utiliseraient ses brevets sur le coronavirus pour fabriquer des vaccins durant la pandémie.
Des sociétés pharmaceutiques de pays comme l’Inde, le Bangladesh ou l’Afrique du Sud affirment pourtant avoir la capacité de produire en quelques mois si les fabricants occidentaux acceptent de partager leur technologie. « Nous disposons de tous les réacteurs et outils de purification nécessaires à la production de vaccins à ARNm. Si nous obtenons l’antigène, la production peut commencer immédiatement (…), nous pouvons délivrer environ 500 millions de doses par an », plaidait Abdul Muktadir, président de l’entreprise bangladaise Incepta Pharmaceuticals dans un entretien sur le site Health Policy Watch, le 1er avril.
Dans une tentative de synthèse, la patronne de l’OMC, Ngozi Okonjo-Iweala, a poussé ces derniers mois l’idée d’une « troisième voie », en appelant les Etats et les industriels à identifier de nouvelles capacités de production et en encourageant la conclusion d’accords de licence volontaires, à l’instar du partenariat entre AstraZeneca et le Serum Institute of India. « Cela revient globalement à la voie habituelle : on ne se fâche pas avec les détenteurs de brevets et on compte sur leur bonne volonté », regrette Gaëlle Krikorian.
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Les industriels n’ont pas hésité à saisir la perche qui leur était tendue. Ainsi, le patron de BioNTech, Ugur Sahin, déclarait récemment étudier des partenariats avec des entreprises du continent africain. Ils pourraient éviter la levée des brevets, « qui est le pire scénario pour les entreprises pharmaceutiques, car cela réduirait leurs marges financières », souligne Mme Guennif.
*Vaccins contre le Covid-19 : Pfizer et Moderna engrangent les milliards de dollars
Les deux entreprises américaines prévoient d’engranger respectivement 26 milliards et 18 milliards de dollars en 2021 grâce à leurs vaccins à ARN messager.
Par Zeliha ChaffinPublié aujourd’hui à 10h57, mis à jour à 14h36
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Après la folle course aux vaccins, l’heure est aux premiers bilans pour les laboratoires pharmaceutiques. La pandémie a créé un nouveau marché colossal pour les fabricants de vaccins. Si tous ne profitent pas de la crise sanitaire, certains industriels voient leurs ventes – et leurs profits – s’envoler grâce à la pandémie.
Sur les trois premiers mois de 2021, le vaccin à ARN messager de Pfizer – développé en partenariat avec l’allemand BioNTech avec lequel il partage pour moitié les profits – a ainsi rapporté 3,5 milliards de dollars (2,9 milliards d’euros) au géant américain. Soit bien plus que ce que gagne le laboratoire pharmaceutique en un an grâce à la vente de certains de ses produits stars. Une très bonne affaire donc. D’autant que l’industriel, qui a déjà expédié plus de 430 millions de doses dans le monde, continue d’amasser les contrats auprès des Etats pour en fournir de nouvelles.
Fort de ces performances, Pfizer a revu les prévisions de ses ventes de vaccins anti-Covid à la hausse. Au lieu des 15 milliards de dollars anticipés pour l’ensemble de l’année, le groupe estime qu’elles atteindront plutôt 26 milliards de dollars.
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Son compatriote, Moderna, n’est pas mal loti non plus. La biotech, qui a débuté ses livraisons aux Etats-Unis au même moment que Pfizer, compte gagner 18 milliards de dollars avec son vaccin en 2021. Un changement radical pour cette jeune entreprise, qui, jusqu’à présent, n’avait jamais réalisé de bénéfices. Son patron, le Français Stéphane Bancel, est aujourd’hui milliardaire, avec une fortune estimée à 3,5 milliards d’euros. Tout comme Ugur Sahin, le fondateur et dirigeant de BioNTech.
Ces deux biotech, inconnues du grand public il y a encore un an, ont vu les cours de leurs actions exploser grâce à la pandémie. La capitalisation boursière de Moderna a été multipliée par 3,5 en un an, pour atteindre 69,5 milliards de dollars. Celle de BioNTech s’élève à près de 43 milliards de dollars. De quoi réjouir les actionnaires. A côté de ces résultats flamboyants, les ventes de vaccins d’AstraZeneca (275 millions de dollars) et Johnson & Johnson (100 millions de dollars) font pâle figure.
Perspectives prometteuses
A l’inverse de leurs rivaux, ces deux laboratoires – qui ont développé des vaccins à adénovirus – ont fait le choix de vendre leurs doses à prix coûtant le temps de la pandémie. Mais la survenue de plusieurs cas rares de troubles thromboemboliques a jeté le doute sur cette technologie. Et les difficultés de production d’AstraZeneca, qui accumule les retards de livraison dans les commandes auprès de l’Union européenne (UE), n’ont pas arrangé les affaires du groupe anglo-suédois.
La vaccination pourrait aussi prochainement s’étendre aux adolescents et aux enfants, et donc grossir encore le potentiel de vente des industriels
Une occasion en or pour Pfizer, BioNTech et Moderna de s’imposer comme les fabricants de référence auprès des Etats, alors que les perspectives du marché s’annoncent prometteuses. « Sur la base de ce que nous avons vu, nous pensons qu’il est probable que la demande pour notre vaccin contre le Covid-19 sera durable, comme c’est le cas pour les vaccins contre la grippe », constatait, mardi 4 mai, le PDG de Pfizer, Albert Bourla. La vaccination pourrait aussi prochainement s’étendre aux adolescents et aux enfants, et donc grossir encore le potentiel de vente des industriels. D’autant plus que les concurrents sont encore plutôt rares – même si de nouveaux vaccins pourraient prochainement être autorisés –, ce qui laisse le champ libre aux premiers arrivés. Notamment sur les prix.
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Les fabricants des vaccins pourraient ainsi se montrer plus gourmands lors des négociations de nouveaux contrats. Selon des indiscrétions du premier ministre bulgare, Boïko Borissov, rapportées par le site Euractiv, le 11 avril, le coût du vaccin Pfizer serait passé de 15,50 à 19,50 euros dans les nouvelles négociations entre l’UE et le fabricant. De quoi assurer de belles rentes à l’industrie.
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