« La guérilla sur le vaccin annonce l’émergence outre-Manche d’un concurrent étonnamment hostile »
CHRONIQUE
Sous l’effet du Brexit et du Covid-19, les relations entre l’UE et le Royaume-Uni ne cessent de se détériorer. Au point que ce dernier n’hésite pas à renier ses engagements. Mais cette bataille finira par affaiblir les deux rives de la Manche, prévient dans sa chronique Philippe Bernard, éditorialiste au « Monde ».
Publié aujourd’hui à 03h55, mis à jour à 06h54 Temps de Lecture 4mn

Chronique. Vu du Pas-de-Calais, rien n’a changé en apparence : les jours de grand beau, la ligne blanche des falaises de Douvres se détache toujours entre flots et ciel chargé. Après tout, la Manche n’est-elle pas un simple chenal qui traverse l’Europe comme la Seine Paris ? Un « channel » dont l’écrivain Maurice Leblanc a imaginé qu’on pourrait, un jour, le traverser à pied sec ?
Dans la réalité, tout se passe au contraire comme si, sous les effets conjugués du Brexit et du Covid-19, la Grande-Bretagne dérivait. Comme si une frontière qui avait fini par s’effacer, Union européenne (UE) et tunnel aidant, se marquait chaque jour davantage. Pour le citoyen ordinaire, les manifestations en sont innombrables : formalités douanières alourdies, rayons vides dans les Marks & Spencer, triplement des frais d’inscription dans les universités britanniques, fin du ballet incessant des Eurostar (pour cause de Covid-19) dont l’exploitant est au bord de la faillite.
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Tout cela ne constituerait que l’écume, prévisible, d’un Brexit choisi et assumé par les Britanniques, sans une aigreur croissante dans les relations entre l’UE et le Royaume-Uni. Sitôt consommée, la rupture a débouché non pas sur une coexistence pacifique, mais sur une escalade de la tension. Comme si le règlement formel du divorce si péniblement conclu n’avait permis ni d’établir de nouvelles relations durables ni de dépasser le besoin des deux parties de rendre l’autre responsable de ses difficultés ou de ses erreurs.
Capacité de nuisance
Mise devant le fait accompli, l’Union s’est allégée d’un membre connu pour sa capacité de nuisance en interne. Elle fait face désormais à une guérilla politique qui annonce peut-être ce que les Européens redoutent : l’émergence à ses portes d’un concurrent, certes de taille moyenne, mais étonnamment hostile. Un Royaume-Uni dont la raison d’être serait de se démarquer, voire de s’opposer à l’UE. Les relations entre l’UE et le Royaume-Uni « continuent de se détériorer à une vitesse vertigineuse (…) », résume Mujtaba Rahman, expert du cabinet de conseil Eurasia group.
L’encre de sa signature n’était pas sèche que Boris Johnson la reniait
La conclusion in extremis d’un accord de libre-échange n’a nullement fait cesser les hostilités. L’encre de sa signature n’était pas sèche que Boris Johnson la reniait en refusant d’exercer les contrôles sur l’arrivée de marchandises en Irlande du Nord. D’aspect technique, cette volte-face relance la hantise centrale des Européens depuis le Brexit : que l’Irlande du Nord, rattachée au Royaume-Uni mais qui reste dans le marché unique de l’UE, serve de sas d’entrée illégale dans l’Union pour les marchandises. Le mépris de M. Johnson pour ses engagements a fait s’évaporer le peu de confiance qui restait et mis en lumière l’ironie de ses sempiternelles références à ses « amis européens ».
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L’affaire de la vaccination a porté à incandescence un conflit déjà ouvert. Triomphante, la stratégie conduite par Downing Street a offert à son locataire un dérivatif aux multiples déconvenues du Brexit : isolement diplomatique, exportations en chute de 20 % sur le long terme, City supplantée par Amsterdam comme première plate-forme boursière européenne. Sans oublier les 127 000 morts, à la fin mars, du Covid-19.
Rude conception de l’« amitié »
Les 57 % d’adultes vaccinés ? C’est grâce au Brexit, serinent les tabloïds à leurs millions de lecteurs : « L’Union européenne ne peut pas nous arrêter : nous aurons tous notre vaccin d’ici à juillet », claironne le Daily Express pour qui « la guerre des vaccins » s’explique par « une volonté de revanche » de l’UE. La mise en cause de l’innocuité du vaccin AstraZeneca et les menaces d’interdiction d’exportation de l’Europe sont présentées comme autant d’actes hostiles, de justification du nationalisme vaccinal, et du bien-fondé du Brexit. « Avec ses menaces sur les vaccins, éditorialise l’europhobe Telegraph, Bruxelles sacrifie notre amitié. »
Les ministres du gouvernement Johnson ont eux-mêmes une rude conception de l’« amitié » avec l’Europe. Dominic Raab, à la tête du Foreign Office, accuse l’UE de se comporter en dictature quand elle cherche à protéger son approvisionnement en vaccins. Le ministre de la santé, Matt Hancock, affirme que le contrat signé par Londres avec AstraZeneca « prévaut » sur celui signé par l’UE. Pour lui, l’épisode démontre que, contrairement à la frileuse Europe, le Royaume-Uni est un pays « d’où on peut exporter partout dans le monde ». Boris Johnson a rajouté une louche de cynisme en expliquant le succès vaccinal de son pays par « le capitalisme et la cupidité » – une remarque qu’il a très vite « retirée ».
L’idée selon laquelle la différence peut faire le succès marque des points
La concomitance du Brexit et du fossé vaccinal avec le continent conforte le choix de la « divergence » par rapport à l’UE. L’option ultralibérale d’un « Singapore-on-Thames », paradis fiscal aux portes du continent, n’est plus sur la table avec le grand retour de l’Etat pour cause de Covid-19. Mais l’idée selon laquelle la différence peut faire le succès marque des points. Face au refus d’ouvrir le marché européen à la City, Lord Hill, ancien commissaire européen, conseille de « se libérer des règles de l’UE ».
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Choix idéologique ou tactique politique, le conflit avec l’UE n’est pas près de s’apaiser. Boris Johnson a besoin de masquer les effets délétères du Brexit en insistant sur les échecs de l’Union européenne. Même après la rupture, l’europhobie reste une valeur sûre pour les nationalistes anglais et une assurance de popularité pour le premier ministre. Le fiasco vaccinal de l’UE est pour lui providentiel.
L’ennui est que la coopération entre les deux rives de la Manche n’est pas une option
L’ennui est que la coopération entre les deux rives de la Manche n’est pas une option. La géographie l’impose ; l’histoire l’illustre amplement. Les Britanniques ne peuvent prétendre renforcer leur place dans le monde en injuriant leurs voisins. Et les Européens s’affaibliront s’ils snobent leurs cousins grands-bretons. Après la bataille de chiffonniers, il faudra bien trouver la voie d’une entente sinon cordiale, du moins raisonnable. Sinon, comme l’a répété le négociateur du Brexit Michel Barnier, l’avenir risque de s’écrire en deux mots : « lose-lose ».
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