« Islamo-gauchisme » à l’université : « Le concept de “privilège blanc” n’est pas sans pertinence »
TRIBUNE
Parler de « dévoiement militant » à propos des études sur le décolonialisme ou des recherches croisant race et classe sociale dans les universités françaises constitue une analyse à courte vue, estime le sociologue Alain Policar.
Publié hier à 16h14, mis à jour à 10h31 Temps de Lecture 4 min.
Tribune. Des intellectuels de renom reviennent, dans une tribune publiée dans Le Monde du 23 février, sur la polémique concernant les propos de la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, Frédérique Vidal, selon lesquels l’université serait gangrenée par l’islamo-gauchisme.
Conscients de l’extrême difficulté à définir le concept, ce dernier étant, d’après le CNRS, un slogan politique ne correspondant à aucune réalité scientifique, utilisé, le plus souvent, dans le but de discréditer ceux qu’il est supposé désigner, les auteurs de la tribune susmentionnée considèrent désormais que le problème, dans l’enceinte universitaire, est le « dévoiement militant de l’enseignement et de la recherche ».
Si le reproche était fondé, il serait évidemment nécessaire de s’en préoccuper. Mais les signataires se contentent de pétitions de principe. Ils affirment que « se développent de façon inquiétante pléthore de cours, articles, séminaires, colloques qui ne sont que du militantisme déguisé en pseudo-science à coups de théories fumeuses et de néologismes tape-à-l’œil (“blanchité”) ».
Il y aurait donc « urgence à rendre le monde universitaire à sa mission : produire et transmettre des connaissances, dûment étayées et vérifiées, et non pas des convictions politiques, fussent-elles animées des meilleures intentions ». Il y a, au moins, deux arguments consistants contre cette analyse.
Lire aussi « Islamo-gauchisme » : histoire tortueuse d’une expression devenue une invective
Le premier concerne la réelle place des études qui dérangent nos signataires et, corrélativement, la place laissée aux autres approches en sciences sociales, de façon à garantir le pluralisme, valeur sur laquelle nous ne pouvons que nous accorder. Dans la revue en ligne Telos, le 5 janvier, Olivier Galland, fortement hostile au décolonialisme et très empathique à l’égard des travaux de Pierre-André Taguieff, s’interroge : « A quel point l’université française est-elle touchée par la culture de l’effacement et l’esprit d’intolérance qui l’accompagne ? »
Fractures sociales
Après examen, s’il souligne qu’elle est « loin d’être à l’abri », il ajoute que les exemples examinés « ne suffisent pas à dire qu’elle serait dès à présent entièrement acquise à une nouvelle forme de sectarisme idéologique ».
Il précise surtout qu’une « recherche systématique du terme “décoloniale” dans les quinze universités de la région parisienne montre que cet objet d’étude n’est présent que dans quelques-unes d’entre elles (Paris-VIII, Paris-X, université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines, par exemple), mais sous la forme d’assez rares journées d’études ou de colloques ».
Le point de vue d’Olivier Galland va dans le même sens que celui des organismes de recherche, unanimes à affirmer que nul n’est empêché de conduire les travaux qu’il souhaite au sein de l’université française.
Le deuxième argument est tout aussi décisif. Il tient à la supposée inanité de quelques concepts récents, tels que celui de « privilège blanc », lesquels seraient le signe indubitable de la prééminence des études dites « décoloniales ».
Lire aussi « L’inquiétante familiarité de la race » : la quête d’« éthique humaine » d’Alain Policar
Ce faisant, les auteurs semblent vouloir occulter l’existence de fractures raciales en France au nom du mythe de l’égalité républicaine. Ils expriment également la difficulté à comprendre que les discriminations à fondement racial exercent aussi leurs effets sur celles et ceux qui en tirent des bénéfices.
« Privilège blanc »
Dès lors, la « blanchité », plus qu’une allusion à la couleur, désigne la façon dont certaines entités sont construites et placées en position de privilège. A cet égard, comme l’écrivain américain James Baldwin (1924-1987) l’avait bien vu, il faut souligner ce que le racisme fait à la population dominante : il l’« ensauvage », selon l’expression de Césaire, il brutalise l’ensemble de la société. La « blanchité » devient alors – Cheryl Harris, professeure des droits civils à l’UCLA (Université de Californie à Los Angeles), a insisté là-dessus – une propriété.
Episode 3 « Etre blanc ou noir » : comment la recherche tente de décrypter nos perceptions
Dans cette perspective, le concept de « privilège blanc » n’est pas sans pertinence. Certes, les reproches qui lui sont adressés ne sont pas totalement infondés, le principal d’entre eux étant de rendre difficile, par la disqualification des « privilégiés », la solidarité exigée par l’antiracisme. Mais aussi d’ignorer, au sein de l’ensemble des « privilégiés », l’existence des inégalités. En outre, il serait paradoxal de stigmatiser, au nom de lr’antiracisme, une partie de la population.
Mais s’il faut se refuser à disqualifier la notion, c’est parce qu’elle désigne un fait et, comme le souligne l’écrivaine Cloé Korman, un fait social : « Le “privilège blanc” sert à nommer le groupe non discriminé à côté de ceux qui le sont. Ceux qui sont “avantagés”, ceux qui connaissent le goût de la chance : cette idée que des choses heureuses ou normales arrivent par hasard. »
Lire la tribune : Une centaine d’universitaires alertent : « Sur l’islamisme, ce qui nous menace, c’est la persistance du déni »
Ce que dit ici Cloé Korman est parfaitement généralisable : l’introduction de certains termes, comme « racisé » ou « féminicide », ne fait que rendre visibles des préjudices déjà existants. Et « ne pas accepter certains mots peut aussi signifier ne pas vouloir entendre ceux qui les ont choisis. (…) Et c’est précisément ce refus d’écouter, de croire, auquel il est temps de mettre fin ».
Le principe de « colorblindness », lequel appartient au registre de l’« universalisme » de surplomb, a montré ses limites. Cet axiome d’anonymat, comme le nomme l’économiste américain Glenn Loury, néglige le poids de l’histoire et d’un ordre politico-juridique au sein duquel les inégalités sont naturalisées. La « race » reste un principe de vision et de division du monde social : l’ignorer, c’est consentir à la perpétuation des injustices.
Alain Policar est chercheur associé au Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof), auteur de « L’Inquiétante Familiarité de la race. Décolonialisme, intersectionnalité et universalisme » (Le Bord de l’eau, 2020).