Contrer la vague complotiste, restaurer la confiance pour convaincre les anti-vaccins

L’épidémie de Covid-19 et la popularité des théories complotistes en France

Le documentaire « Hold-up » en est l’exemple le plus récent : les thèses conspirationnistes sont devenues « mainstream »

Par Lucie Soullier et Abel Mestre  Publié le 17 novembre 2020 à 06h57 – Mis à jour le 17 novembre 2020 à 14h55

https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/11/17/l-epidemie-de-covid-19-revelatrice-de-la-poussee-des-theories-complotistes-en-france_6060009_823448.html

SEVERIN MILLET

L’apogée du complotisme devenu mainstream. Depuis la mise en ligne, le 11 novembre, du documentaire militant Hold-up, la vague conspirationniste ne cesse de déferler en France, débordant des réseaux sociaux pour alimenter « unes » de journaux et plateaux télévisés.

Le film dénonçant un complot mondial autour de l’épidémie de Covid-19 comptabilise des centaines et des centaines de milliers de vues sur Internet, une diffusion difficile à mesurer précisément tant elle se démultiplie rapidement sur différentes plates-formes. Des versions gratuites sont ainsi republiées chaque jour depuis la suppression de la payante. Des extraits tournent sur les réseaux sociaux, s’échangent sur Instagram et même sur Snapchat pour les plus jeunes. Des stars comme Sophie Marceau, appuyée par Carla Bruni, Stomy Bugsy ou une influenceuse à plus d’un million d’abonnés sur Instagram le relaient.

Vérification : Les contre-vérités du documentaire « Hold-up »

Si les premières mèches virales se sont allumées dans les communautés militantes complotistes d’extrême droite ou certains groupes de « gilets jaunes », la diffusion a rapidement dépassé ces sphères pour devenir « grand public ». A tel point que son audience est devenue considérable, bien au-delà de celle des sites qui le décryptent et débusquent ses nombreuses contre-vérités.

Un tel succès interroge. Aussi bien sur la manière dont se diffusent les discours complotistes que sur les réponses à y apporter. Faut-il en parler, au risque de les promouvoir ? Ne risque-t-on pas de propulser sur le devant de la scène des théories méconnues par le plus grand nombre ? Comment chasser les contre-vérités sans être accusé en retour de faire partie du complot ?

Fourre-tout

Dans Hold-up, les recettes habituelles du complotisme sont démultipliées par une production léchée. « Un film conspirationniste, c’est une recette, note Thomas Huchon, journaliste pour le site Spicee et auteur de plusieurs documentaires sur le complotisme et les réseaux sociaux. Il y a la musique qui fait peur, le ton posé, des révélations et preuves cachées que l’on n’a pas le temps de voir, et un mille-feuille argumentatif. A la fin, tu te retrouves écrasé, tu ne peux pas tout déconstruire. »

Ce film ne déroge pas à la règle. Au bout de presque trois heures de fourre-tout alignant pseudo-arguments de bon sens et contre-vérités scientifiques, l’internaute est écrasé par une montagne d’avis et une avalanche d’intervenants. Derrière une façade de diversité, tous vont dans le même sens : une cabale mondiale serait en marche.

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Se côtoient ainsi l’opinion de chauffeurs de taxi, de scientifiques, de figures bien connues de la sphère complotiste présentées comme experts, de politiques comme l’ancien ministre de la santé Philippe Douste-Blazy, ou encore de sociologues reconnus comme Monique Pinçon-Charlot. Ces deux derniers se sont désolidarisés des thèses soutenues par le film après l’avoir visionné. Mais le mal est fait.

Car si ce discours rencontre un tel succès, c’est surtout parce que le terreau était prêt. De nombreuses études montrent que les Français, dont la défiance grandit sans cesse face aux « élites » politiques et scientifiques, sont, en parallèle, de plus en plus perméables aux théories conspirationnistes, lesquelles se propagent de plus en plus vite, de plus en plus loin. En février 2019, une étude menée par l’IFOP pour la Fondation Jean-Jaurès et Conspiracy Watch alarmait : un Français sur cinq était « d’accord » avec au moins cinq thèses complotistes. Et la plus partagée résonne avec la crise sanitaire, puisque 43 % des sondés acquiesçaient à l’idée que « le gouvernement serait de mèche avec les laboratoires pharmaceutiques pour cacher la réalité sur la nocivité des vaccins ».

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Depuis des années, aidé par des militants très organisés sur les réseaux sociaux et une crise de confiance dans les institutions, le complotisme est devenu un agrégateur des ressentiments. L’épidémie de coronavirus – comme toutes les crises – a été un accélérateur de plus, un incroyable marchepied : « Le discours antimasque est tout de même monté jusqu’à Donald Trump », note ainsi l’historienne Valérie Igounet, directrice adjointe de l’Observatoire du conspirationnisme.

« Viser les “primo-arrivants” »

Alors, pour elle, impossible de « laisser passer ». D’autant moins un film qui a acquis une telle audience si rapidement. « La question n’est pas faut-il en parler, mais comment en parler. » Et là, « on est sur un fil », convient-elle : « Il faut réfuter par des faits, décrypter, montrer qu’ils instrumentalisent une thématique avec un objectif idéologique, mais sans être dans l’accusation ou la moquerie. » Pour cela, le fact-checking reste essentiel. Même si les articles réfutant les fausses informations du documentaire se retrouvent brandis comme autant de preuves de « médias à la botte [au choix] de l’Organisation mondiale de la santé, de Bill Gates, du pouvoir » ? « Le but n’est pas de rattraper les endurcis, mais d’éviter à d’autres de prendre ce chemin », poursuit l’historienne.

Tristan Mendès France, maître de conférences associé à l’université de Paris, spécialiste des cultures numériques et des théories conspirationnistes, acquiesce : « Le debunkage [la déconstruction des contre-vérités] arrive toujours tard car on doit démonter énormément de choses, mais c’est important. Il faut viser les “primo-arrivants”, faire de la prévention. Cela représente énormément de monde. C’est un travail essentiel pour éteindre les braises, plutôt que le feu. »

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Une étude publiée en mai dans Nature montre que ces « indécis » sont au cœur d’une bataille que les complotistes pourraient bien être en train de gagner. En analysant « la croissance explosive » des mouvements antivaccins sur Facebook, les auteurs concluent que « ces vues domineront dans une décennie ». Comment ? Précisément parce que les « nœuds antivaccins » offrent « un large éventail de récits potentiellement attrayants qui mêlent des sujets tels que les problèmes de sécurité, les théories du complot, la santé, la médecine alternative et aussi, maintenant, la cause et le remède du Covid-19 ». Des contenus de plus en plus commentés et relayés, non plus seulement dans les sphères convaincues, mais par des sceptiques moins radicaux de plus en plus nombreux.

Une forme de complotisme « soft » se répand ainsi, qu’il faut continuer à déconstruire pour éviter le basculement de la majorité indécise et un désaveu démocratique. Même si le combat semble inégal.

« A-t-on la force d’empiéter sur leur terrain ? Je ne sais pas. Ça va demander beaucoup de temps, beaucoup d’énergie. Mais on ne peut pas abandonner »,conclut Valérie Igounet, qui mène de nombreux ateliers avec l’Observatoire du complotisme auprès d’enfants, mais aussi d’enseignants « en demande d’outils ».

Thomas Huchon approuve : « Il faut préparer les gens à se prémunir. Donner des moyens à l’école, faire de l’éducation aux médias, créer une formation spécifique pour les enseignants. En gros, de la prévention pour vacciner contre l’épidémie de fake news. »

Don Quichotte face aux moulins à vent

Iannis Roder, professeur d’histoire en Seine-Saint-Denis, travaille justement de longues heures avec ses élèves sur le sujet. Tous les ans, il leur montre des films de propagande soviétique, sans leur dire. « Ils trouvent tous Staline super avant que je leur montre d’autres sources et qu’ils comprennent qu’ils se sont fait berner. » Mais face au flux, à la viralité, à sa parole noyée dans le flot des réseaux sociaux abreuvant ses élèves d’images et d’informations qu’ils sont incapables de hiérarchiser, le professeur convient être parfois désemparé.

« Je suis énervé par ces bâtons que nous mettent sans cesse dans les roues ces complotistes qui jouent sur du velours avec des esprits facilement accrochés et malléables… C’est destructeur, d’autant qu’on ne part pas à égalité : eux ont des grilles de lecture hypersimplistes, avec des discours rassurants finalement, puisqu’ils apportent des réponses à des choses qui n’en ont pas forcément. Et nous, on fait le pari de la construction de sens, c’est un travail de longue haleine. Forcément, avec mes histoires de sources, je suis moins séduisant que le prêt-à-penser complotiste ! » D’autant qu’il suffit d’une nouvelle vidéo partagée pour tout ruiner, au point que Iannis Roder a souvent l’impression de rejouer Don Quichotte face aux moulins à vent : « Vous vous battez, vous vous battez mais ça revient toujours. Et on n’est pas aidés, il y a beaucoup de moulins à vent… »

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Systématiquement mis en cause dans les discours complotistes, les politiques sont bien placés pour mesurer la difficulté d’une riposte appropriée. Parfois, ils aggravent la situation. « Même s’il est important qu’elle existe, la parole publique peut être contre-productive pour les personnes sensibles aux discours complotistes. Il faut être vigilant à la propagation, estime Laetitia Avia, députée (La République en marche) de Paris, qui critique aussi d’autres acteurs. Sur Hold-up, les réseaux sociaux ont joué un rôle, mais aussi la télévision. CNews l’a mis à l’honneur, sans aucune contradiction. Il y a une responsabilité éditoriale de ces chaînes ».

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Mme Avia, qui a porté la proposition de loi contre la haine en ligne, souligne la responsabilité des réseaux sociaux, mais elle sait mieux que personne qu’en droit, cette question est complexe. Au nom de la « liberté d’expression », le Conseil constitutionnel a retoqué en juin ce que la députée macroniste considérait comme « le cœur du texte » : l’obligation pour les réseaux sociaux de supprimer dans les vingt-quatre heures les contenus signalés comme « haineux ». Car il ne faudrait pas que la lutte contre les « fake news » finisse par n’admettre qu’une « vérité officielle » que l’on ne pourrait pas discuter. L’équilibre est dur à trouver.

L’épisode délétère des masques

Pour Corinne Narassiguin, secrétaire nationale à la coordination du Parti socialiste, le phénomène prend d’autant plus d’ampleur que « certains ont compris qu’il y avait un intérêt politique à surfer sur ces réseaux complotistes. »Dans son viseur : « Les responsables politiques qui n’hésitent pas à mentir délibérément, pour manipuler. » Par exemple ? Marine Le Pen, qui « refuse d’admettre la victoire de Joe Biden ».

Une accusation que dément vivement l’intéressée. « Moi complotiste ? Ce n’est pas sérieux, honnêtement ! » Pour la présidente du Rassemblement national, « le complotisme est utilisé à toutes les sauces, c’est le frère jumeau des crises ». Quant aux études venant régulièrement démontrer la perméabilité particulièrement forte de son électorat aux théories conspirationnistes, Mme Le Pen les récuse.

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Celle qui est déjà candidate à la présidentielle de 2022 a trouvé un autre responsable à cette percée complotiste : le gouvernement. « Ce qui nourrit le complotisme, c’est le mensonge. Comme ceux de l’Etat qui servent à la diffusion de théories tellement outrancières que l’on se demande s’il faut y répondre », avance la chef du parti d’extrême droite en évoquant le revirement autour des masques. Un épisode effectivement délétère pour la confiance dans la parole publique, et très utilisé par les complotistes pour « prouver » le reste de leur thèse.

Les « insoumis », dont l’électorat est également parmi les plus sensible au discours complotiste, ciblent eux aussi le pouvoir. « Le mensonge politique nourrit le complotisme. Typiquement : l’histoire des masques. Qu’est-ce que je peux faire contre ça ? Il me faut quatre heures d’explications pour démonter une vidéo de deux minutes », se désole Ugo Bernalicis, député (La France insoumise) du Nord.

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Au-delà du monde politique, la diffusion du complotisme pose un défi à une multitude d’acteurs qui doivent plus que jamais prendre le temps d’expliquer, de démontrer, sans ostraciser ni caricaturer. Pour éviter la rupture définitive avec une partie des Français.

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Lucie Soullier et  Abel MestreContribuer

*« On ne peut pas balayer les antivaccins et les sceptiques en les réduisant au complotisme »

Pour Antoine Bristielle, professeur agrégé en sciences sociales, « il faut que le gouvernement commence dès maintenant à rassurer ». 

Propos recueillis par Lucie Soullier  Publié le 17 novembre 2020 à 03h25 – Mis à jour le 18 novembre 2020 à 09h15

https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/11/17/antivaccins-on-ne-peut-pas-balayer-les-sceptiques-en-les-reduisant-au-complotisme_6059990_823448.html

Préparation d’un vaccin contre la grippe saisonnière à Gouzeaucourt (Nord), le 13 octobre.
Préparation d’un vaccin contre la grippe saisonnière à Gouzeaucourt (Nord), le 13 octobre. PASCAL ROSSIGNOL / REUTERS

Alors que l’hypothèse de la création d’un vaccin contre le Covid-19 semble de plus en plus se concrétiser après les annonces de Pfizer ou de Moderna, un autre défi se dessine : celui de faire accepter à la population, particulièrement en France, l’efficacité de la vaccination. Pour le professeur agrégé en sciences sociales Antoine Bristielle, « il faut que le gouvernement commence dès maintenant à rassurer ».

D’après l’enquête que vous avez menée pour la Fondation Jean-Jaurès, près d’une personne sur deux affirme qu’elle ne se ferait pas vacciner contre le Covid-19, ce qui place la France parmi les pays les plus défiants face à l’arrivée d’un potentiel vaccin…

En effet, 43 % de la population française n’accepterait pas de se faire vacciner contre le coronavirus, d’après notre étude. A titre de comparaison, c’est 7 points de plus qu’aux Etats-Unis, 12 de plus qu’en Allemagne ou encore 22 de plus qu’au Royaume-Uni.

Ce n’est pas nouveau, cela fait plusieurs années que la France est devenue un des pays d’Europe, voire du monde, les plus sceptiques à l’égard de la couverture vaccinale. On peut d’ailleurs dater la chute du consentement au vaccin au moment de l’épidémie de grippe H1N1. Les nombreuses polémiques lancées alors sur l’opportunité de la vaccination et la révélation de possibles conflits d’intérêts ont enrayé durablement la confiance des Français dans les vaccins.

Lire l’enquête : La France et les épidémies : 2007-2010, l’apogée du principe de précaution

Quelles sont les raisons avancées par ceux qui n’iraient pas se faire vacciner ?

La majorité des « anti » évoque soit des doutes concernant l’efficacité d’un vaccin pour lequel nous n’aurions pas suffisamment de recul (63 %), soit la peur des effets secondaires de la vaccination (46 %). Deux craintes légitimes.

Si la question du vaccin est à l’évidence un terreau extrêmement fertile pour les complotistes, on ne peut pas balayer les sceptiques en les réduisant à cela. Une personne sur deux qui refuserait de se faire vacciner, c’est d’ailleurs une proportion bien supérieure à ce que les complotistes représentent dans la population. Il faut donc que le gouvernement commence dès maintenant à leur parler, à rassurer en expliquant les protocoles qui entourent les vaccins, les mécanismes de contrôle, etc. Ce n’est pas quand le vaccin sera disponible qu’il faudra faire des campagnes. C’est tout de suite.

Qui sont les plus réfractaires au vaccin, selon votre étude ?

Il y a un premier critère d’âge. Plus on est jeune, plus on est contre. Les plus défiants ont entre 25 et 34 ans : ils sont 52 % à refuser l’idée de se faire vacciner contre le Covid-19 dans cette catégorie d’âge, la seule où on dépasse les 50 %. Il y a également une différence significative de genre : les hommes se feraient vacciner à 65 % ; chez les femmes, c’est 50/50.

Sans compter une vraie polarisation chez les électeurs de Marine Le Pen et de Jean-Luc Mélenchon, dont les discours sont les plus populistes – entendu comme une opposition entre un peuple considéré par essence comme vertueux et des élites jugées corrompues. Or différentes études montrent qu’il existe bel et bien un lien entre la défiance envers les institutions politiques et les institutions scientifiques, celles qui vont, en l’occurrence, promouvoir la vaccination.

Une défiance qui monte en flèche ces dernières années…

En effet, les enquêtes témoignent chaque année de la santé de plus en plus mauvaise de notre démocratie. Dans la dernière enquête « Fractures françaises » réalisée par Ipsos-Sopra Steria, pour Le Monde, le Centre d’études de la vie politique française (Cevipof), la Fondation Jean-Jaurès et l’Institut Montaigne, 29 % à peine des Français déclaraient avoir confiance dans les députés et dans les sénateurs, 36 % dans la présidence de la République et seulement 11 % dans les partis politiques.

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Pire : rien que depuis le début de l’épidémie, la confiance dans les scientifiques a baissé de 20 points, passant de près de 95 % à 75 %. La chute est vertigineuse. C’est assez inquiétant, parce qu’il est difficile de faire respecter une politique sanitaire s’il n’y a plus de confiance ni dans les politiques ni dans les scientifiques. Mon enquête montre d’ailleurs que la confiance dans les institutions a un impact énorme sur l’acceptation du vaccin.

Les réseaux sociaux sont également souvent pointés comme la caisse de résonance de cette défiance, et considérés comme responsables du développement des théories conspirationnistes associées au vaccin…

En effet, plus une personne va s’informer sur Internet et les réseaux sociaux, plus elle va avoir tendance à adhérer aux différentes théories conspirationnistes. Or la théorie complotiste à laquelle les Français adhèrent le plus est que « le gouvernement serait de mèche avec les laboratoires pharmaceutiques pour cacher la réalité sur la nocivité des vaccins » : 43 % de nos compatriotes approuvent cette croyance.

Sur les réseaux sociaux, les antivaccins sont très actifs et leurs thèses complotistes y sont amplement partagées. A titre de comparaison la principale chaîne antivaccin, celle de Thierry Casasnovas, comptabilise davantage d’abonnés que les chaînes YouTube de Mediapart, de CNews ou du Figaro… Mais je ne suis pas d’accord avec l’idée qu’il suffirait de réguler les réseaux sociaux pour résoudre le problème. Cela va bien au-delà.

Dans votre enquête, vous pointez justement la responsabilité des médias…

Dans une course à l’Audimat permanente, des chaînes d’information en continu et des radios se sont spécialisées dans la mise en scène de « débats » entre professionnels de la santé aux discours très clivants. Or s’il y a un impact des réseaux sociaux sur l’adhésion au complotisme, les médias classiques ont également une influence. Particulièrement la télévision. A niveau de diplôme, d’âge, de confiance dans les institutions égal, une personne qui s’informe par la télévision a tendance à davantage adhérer aux théories complotistes qu’une personne s’informant par la radio ou les journaux. C’est donc bien que quelque chose se joue sur certains plateaux.Notre sélection d’articles sur le coronavirus

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Lucie Soullier

**« La défiance imprègne notre société » : le discours antimasque, nouveau terreau complotiste

Actifs sur les réseaux sociaux, quelques milliers de militants utilisent leur opposition au port du masque pour nourrir la défiance envers les institutions politiques et scientifiques.

Par Lucie Soullier Publié le 25 août 2020 à 02h27 – Mis à jour le 25 août 2020 à 10h45

https://www.lemonde.fr/politique/article/2020/08/25/le-discours-antimasque-nouveau-terreau-complotiste-des-super-defiants_6049833_823448.html

AUREL

« NON AU MASQUE ! je suis un être libre, jamais je ne me laisserai bâillonner » : 4 200 membres. « Anti masque obligatoire » : 6 900. « Stop à la “masque-arade » : 4 200. Sans atteindre l’ampleur des Etats-Unis ou de l’Allemagne, les antimasque français comptent leurs troupes sur des réseaux sociaux devenus plates-formes de diffusion de leur contre-discours.

En plongeant dans le foisonnement des groupes Facebook contre le port du masque, on croise ainsi une page « Zemmour 2022 » transformée en « Non aux masque » (sic) ; des conspirationnistes radicaux croyant en l’existence d’un complot mondial caché derrière l’épidémie de Covid-19 et auquel le gouvernement français participerait ; des profils se revendiquant « gilets jaunes » et honnissant le « diktat du masque », inutile, selon eux, ne servant qu’à décupler la peur et donc la « soumission » du peuple. Sans oublier les habituels militants issus de l’Union populaire républicaine (UPR), de la sphère antivaccins, des milieux catho conservateurs…

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Un fourre-tout de « super-défiants », comme les qualifie Antoine Bristielle, chercheur à Sciences Po Grenoble. Le professeur agrégé en sciences politiques mène depuis plusieurs semaines une étude (à paraître) auprès d’une douzaine de ces groupes sur Facebook. Plus de 800 membres de ces plates-formes ont répondu à son questionnaire sociologique. Résultat : 42 % n’ont pas voté pour un candidat au premier tour de l’élection présidentielle en 2017 (18 % s’étant abstenus, 14 % ayant voté blanc ou nul et 10 % n’étant pas inscrits sur les listes électorales). Parmi les votants, 27 % ont opté pour Marine Le Pen et 19 % pour Jean-Luc Mélenchon.

« Agréger les ressentiments »

Mais la conclusion la plus politique est peut-être ailleurs : 36 % d’entre eux sont cadres ou issus de professions intellectuelles supérieures, soit près du double de leur part dans la population française. « Ceux qui se revendiquent de ces groupes sont ceux qui se mobilisent, analyse Antoine Bristielle, c’est-à-dire ceux qui ont une idéologie politique à promouvoir et qui sont donc à différencier de la sous-couche de défiance très importante dans la population française. » En bref : une bonne partie des antimasque visibles et actifs aujourd’hui sur les réseaux sociaux ont un agenda politique.

Lire aussi la tribune : « L’adhésion aux différentes théories du complot en est un trait caractéristique des “antimasques’’ »

Magali Della Sudda, chercheuse en sciences politiques au CNRS, acquiesce : « Les groupes que l’on voit aujourd’hui s’emparer de ce discours – qu’ils soient issus du monde écolo-radical avec l’argumentaire de “la nature nous a suffisamment bien dotés”, de la droite radicale ou de groupes religieux – s’accaparent très aisément ce thème qui donne à voir leur rapport spécifique au politique. Ils s’inscrivent dans des courants de pensée individualistes, acquis à l’idée du déterminisme biologique. Ils ont un rapport à l’Etat et à la “soumission” aux discours institutionnels marqué par la défiance. La diffusion de discours antimasque peut donc participer de leur rhétorique et est étroitement liée à leur projet politique. » Un « mouvement » antimasque structuré n’existerait donc pas en soi en France, mais il semble plutôt se superposer, se greffer à d’autres problématiques.

« Si ce discours prend, c’est sur quelque chose qui était déjà là, analyse Sebastian Dieguez, chercheur en neurosciences à l’université de Fribourg et auteur de Total Bullshit ! Au cœur de la post-vérité (PUF, 2018). Cette année de “gilets jaunes” n’est pas anodine, tout comme la montée des populismes dans le monde. Un mouvement de fond plus global les favorise. » Le discours antimasque surfant sur les inquiétudes entourant l’épidémie de Covid-19 n’est, selon lui, qu’un « opportunisme pour des gens qui y voient un moyen d’agréger les ressentiments et de donner corps à d’autres suspicions sur un motif politique ou identitaire ». D’où la place prise par les complotistes dans le phénomène.

Dans l’étude menée par Antoine Bristielle, 52 % des interrogés croient aux Illuminati (contre 27 % dans la population française), 56 % au « grand remplacement » (25 % dans la moyenne française) – rengaine de l’extrême droite selon laquelle une « population française traditionnelle », « de souche » disparaîtrait à la faveur de son « remplacement » par une autre, extra-européenne –, 52 % à un « complot sioniste » (22 % en France)…

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« Le complotisme est un phénomène effervescent, une vaste machine à inclure tout ce qui passe. Aujourd’hui, ce sont les masques, parce que, quand les autorités cherchent à imposer quelque chose, il est facile pour eux de l’agréger à d’autres suspicions », explicite Sebastian Dieguez. D’autant plus après les allers-retours du gouvernement français sur la question, les antimasque ne se privant évidemment pas de relayer sans date ni contexte des extraits d’interviews de certains membres du gouvernement – du ministre de la santé au premier ministre en passant par le directeur général de la santé et la porte-parole du gouvernement – affirmant au début de la crise sanitaire que le port du masque n’était « pas nécessaire »ou n’avait « aucun intérêt pour le grand public ».

Quête de crédibilité

Cet agrégat d’« anti » exploite un même ferment : la défiance grandissante envers les institutions, qu’elles soient ici politiques ou scientifiques. « La défiance imprègne notre société, elle est de plus en plus prégnante. Le discours antimasque et antivaccins est une dérive de plus de cela », résume l’historienne Valérie Igounet. Pour autant, aucune figure tutélaire de ce « mouvement » disparate ne semble émerger, si ce n’est certains témoignages récoltant davantage d’audience, aidés par la boucle des réseaux sociaux. Comme cette vidéo dans laquelle Maxime Nicolle, l’un des visages du mouvement des « gilets jaunes », tient à démontrer l’inutilité de cette protection en soufflant la fumée de sa cigarette à travers le « bout de tissu ».

Si la séquence peut prêter à sourire, elle interroge surtout Valérie Igounet sur ce qu’elle raconte de la quête de crédibilité de ces sphères, et de leur façon toujours plus poussée de la construire. Les arguments pseudo-scientifiques pullulent ainsi dans nombre de vidéos partagées par les antimasque, qualifiées ici de « vérifiables » ou développant là des démonstrations « basées sur des études » introuvables de « professeurs » autorevendiqués.

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Parfois, des médecins assermentés viennent même valider ce discours. C’est le cas d’Eve Engerer, docteur généraliste du Bas-Rhin qui a publié sur le Web des certificats médicaux pour permettre aux internautes de s’affranchir du port du masque pour « contre-indication médicale ». Un acte salué par les antimasque, qui ont décuplé la visibilité de ces ordonnances, sur lesquelles ne restait plus qu’à ajouter le nom du patient, en les postant sur certains de leurs groupes.

Le conseil départemental de l’ordre des médecins a lancé une procédure, qui pourrait aboutir à sa radiation. Quant à l’agence régionale de santé, elle affirme avoir « saisi le procureur (…) dans le cadre de poursuites judiciaires, à la mi-août ».

En attendant, dans des vidéos diffusées en direct sur Facebook, la médecin toujours en exercice évoque ce qu’elle nomme les « mensonges » liés à l’épidémie de Covid-19, et relaye nombre de théories conspirationnistes concernant des vaccins qui modifieraient l’ADN ou encore des réseaux pédocriminels d’Etat qui enlèveraient des enfants à leur famille sous prétexte de Covid-19, le tout bardé de références à un « complot sioniste » mondial.

L’enjeu majeur des indécis

Jérôme Fourquet, directeur du département Opinion de l’IFOP, rappelle que le phénomène est ultra-minoritaire en France, les sondages soulignant que deux tiers des Français sont favorables à l’obligation du port du masque dans l’espace public. Ce qui laisse donc un tiers de sceptiques… « Mais, entre être contre parce que vous pensez que ça ne sert à rien et en faire une motivation de vote, il y a un gouffre », estime M. Fourquet, pour qui « l’effet majeur ne risque pas tant de se voir dans des manifestations antimasque ou la formation improbable d’un parti antimasque, mais dans le nombre de gens qui vont se dire : “En fait, ils ne savent rien, je n’y crois plus, j’arrête tout” ».

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Des indécis, qui sont justement au cœur de la bataille en cours, comme l’a montré une étude publiée en mai 2020 dans Nature. En analysant « la croissance explosive » des mouvements antivaccins sur Facebook, les auteurs concluent que « ces vues domineront dans une décennie ». Comment ? Précisément parce que les « nœuds antivaccins » offrent « un large éventail de récits potentiellement attrayants qui mêlent des sujets tels que les problèmes de sécurité, les théories du complot, la santé, la médecine alternative, et aussi maintenant la cause et le remède du Covid-19 ».

Des contenus de plus en plus commentés et relayés, non plus seulement dans les sphères convaincues, mais par des sceptiques moins radicaux mais de plus en plus nombreux. Une forme de complotisme « soft » se répand ainsiqu’il faut continuer à déconstruire pour éviter le basculement de la majorité indécise et un désaveu démocratique, selon le chercheur en neurosciences Sebastian Dieguez : « La force d’un mouvement de colère et de ressentiment, c’est qu’il est très vivace, très impliqué. Il est très dangereux de hausser les épaules et de laisser faire, parce que cela finit par atteindre votre oncle, qui il y a une semaine encore ne savait pas ce qu’était la 5G, mais en a fait tout à coup le combat de sa vie en voyant passer une vidéo sur les réseaux sociaux. »

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Lucie Soullier


***Alain Cambier : « Le complotisme est un mal endémique en temps de pandémie »

TRIBUNE

Alain Cambier Philosophe

Le seul rétablissement des faits ne suffit pas à invalider les thèses conspirationnistes. Il est nécessaire d’en démontrer « le dogme informulé », analyse le philosophe Alain Cambier dans une tribune au « Monde ».

Publié le 19 avril 2020 à 00h54 – Mis à jour le 19 avril 2020 à 09h17   Temps deLecture 4 min.

https://www.lemonde.fr/idees/article/2020/04/19/alain-cambier-le-complotisme-est-un-mal-endemique-en-temps-de-pandemie_6037057_3232.html

Tribune. A l’ère de la post-vérité, il n’est pas étonnant de voir fleurir le conspirationnisme, mais quand s’ajoute à ce contexte une crise sanitaire majeure, les thèses complotistes resurgissent avec encore plus de virulence. Le complotisme est un mal endémique en temps de pandémie.

Le confinement favorise l’expression des théories les plus délirantes sur les réseaux sociaux qui deviennent le refuge d’un monde parallèle uni par une défiance maladive. Ainsi, une pandémie atteint non seulement les corps, mais aussi les esprits, en les rendant alors incapables de discriminer le vrai et le faux. Lutter contre ce mal que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a appelé « infodémie » peut s’avérer cependant aussi difficile que le combat contre un virus inconnu.

Le « fact checking » ne suffit pas

Il peut sembler efficace de recourir au fact checking, mais cet expédient est-il suffisant ? Le rétablissement des faits est certainement une procédure thérapeutique nécessaire, mais qui souvent souffre de la confusion entretenue entre fait et événement. Un événement est de l’ordre du vécu, alors qu’établir un fait relève du connu et exige le respect de protocoles épistémiques. L’événement est ce qui advient au présent et nous suspend à notre avenir, alors qu’établir un fait – comme participe passé – suppose qu’il ait déjà eu lieu et que l’on puisse l’étudier avec suffisamment de recul.

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Alors que l’événement sidère parce qu’il nous apparaît subjectivement comme un effet sans cause, objectiver un fait implique de restituer patiemment des relations causales entre différents états de choses. Un fait établi est voué à s’inscrire didactiquement dans une chaîne de documents, alors qu’un événement qui nous touche affectivement nous incite à élever des monuments. Bref, la démarche critique exigée pour transformer un événement en fait consiste à neutraliser la surcharge émotionnelle qu’il provoque : or la stratégie du complotiste est, au contraire, d’ajouter de la surprise à la surprise.

Dans le maquis des détails concrets dans lesquels un événement arrive, plus il y a une marge laissée au fantasme, plus il y a alors de chance de venir instiller un soupçon pathogène. En entretenant de façon pernicieuse l’état affectif qu’est la sidération, le complotiste maintient celui qui l’écoute dans un état d’hébétude qui empêche de transformer l’événement en fait et entrave tout effort de connaissance rationnelle.

La propension maladive à travestir les faits

Certes, le travestissement des faits objectifs peut relever de cette sourde volonté commune de ne pas se satisfaire de la réalité et qui nous fait broder sur elle. Ce penchant à déformer la réalité témoigne du wishful thinking, de cette préférence à configurer nos croyances sur le patron de nos désirs, fussent-ils malsains. On pourrait mettre cette attitude en parallèle avec celle de l’enfant qui se délecte de contes effroyables ou de celui qui fréquente le monde fictionnel des romans les plus noirs.

Il est vrai que l’incurie des pouvoirs publics favorise un sentiment de désarroi propice à toutes les extrapolations

Cependant, si l’hystérique peut prendre un malin plaisir à grossir le trait et le mythomane à donner libre cours à ses affabulations, reconnaissons que cette propension à l’hyperbole, face à un événement traumatisant, n’a plus rien de l’innocuité du plaisir de la lecture : on peut plutôt y voir une des formes de ce que les Allemands appellent Schadenfreude (« joie mauvaise »), c’est-à-dire ce sentiment de plaisir morbide que l’on peut éprouver en se réjouissant du malheur des autres, au point de surenchérir sur ce qui arrive. Il est vrai que l’incurie des pouvoirs publics à fournir non seulement des moyens préventifs contre la pandémie, mais aussi des données fiables pour que les citoyens puissent prendre la mesure exacte de la situation, favorise un sentiment de désarroi propice à toutes les extrapolations.

De l’endémie à l’épidémie

Mais, avec les complotistes, encore faut-il aller à la racine du mal, c’est-à-dire à l’intentionnalité obsessive qui les taraude. Il ne s’agit donc plus de pointer une simple propension à se raconter des histoires ou même un symptôme de vésanie, mais bien de diagnostiquer ici une volonté délibérée de fausser la prise en charge d’un événement pour faire passer des messages que jusqu’ici la décence obligeait à taire.

Comme l’avait déjà souligné Primo Levi, dans sa préface à Si c’est un homme [1947; Julliard, 1987], l’enjeu est bien ce « dogme informulé » que le complotiste cherche à imposer de toute force : « Le plus souvent, cette conviction sommeille dans les esprits, comme une infection latente. » Or quel est ce « dogme informulé » qui soudain est promu par le complotiste ? Rien d’autre que la xénophobie, l’antisémitisme et tous les stigmates de l’intolérance… Ainsi accuse-t-on pêle-mêle le virus d’être « chinois » ou le fruit empoisonné d’une « conspiration judéo-maçonnique », etc.

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Le paradoxe est que, si le SARS-CoV-2 est un virus inconnu, les préjugés délétères que le complotisme s’efforce de répandre ne sont malheureusement que trop bien connus : l’« infodémie » à laquelle nous assistons est le symptôme d’une involution qui consiste à réactiver des préjugés archaïques. Chaque situation exceptionnelle – qu’elle soit due à des attentats ou une pandémie – devient alors le moment propice pour que ce mal endémique resurgisse et que, de nouveau, ces « dogmes informulés » soient érigés au rang de prémisses majeures de syllogismes paranoïaques, pour justifier des haines ciblées.

Toute thérapie est vouée à échouer contre le virus du complotisme si elle ignore le ressentiment viscéral qui innerve sa circulation. Pour Spinoza l’attachement scrupuleux à la vérité était déjà la condition de notre hygiène mentale : « L’âme est soumise à d’autant plus de passions qu’elle a plus d’idées inadéquates. » Même si les sciences ne fournissent que des « vérisimilitudes » – c’est-à-dire des vérités qui ne sont que probables et susceptibles de s’autorectifier –, leur apport est cependant capital pour garder raison. Face aux élucubrations toxiques, rappelons que le souci de la vérité fait partie intégrante du souci de soi.

Alain Cambier est docteur en philosophie, chercheur associé au laboratoire « Savoirs, textes, langage » (STL Université de Lille), professeur chargé de cours à Sciences Po Lille et auteur de « Philosophie de la post-vérité » (Hermann, 2019).Notre sélection d’articles sur le coronavirus

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Alain Cambier(Philosophe)

****Coronavirus : comment la rhétorique complotiste détourne la science en période d’épidémie

Par William Audureau

Publié le 08 avril 2020 à 11h37 – Mis à jour le 08 avril 2020 à 17h30

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2020/04/08/comment-la-rhetorique-complotiste-detourne-la-science_6035969_4355770.html

ENQUÊTE

« Citoyens enquêteurs », militants extrémistes ou politiciens populistes citent des études scientifiques à l’appui de leurs propos parfois conspirationnistes.

La crise due au nouveau coronavirus a été polluée par de nombreuses infox s’appuyant sur des études scientifiques incomplètes, bancales ou tronquées.
La crise due au nouveau coronavirus a été polluée par de nombreuses infox s’appuyant sur des études scientifiques incomplètes, bancales ou tronquées. STR / AFP

Des références à une étude prépubliée puis retirée, un brevet biologique interprété de travers, ou encore des liens vers de pseudo-portails scientifiques au contenu orienté… Depuis le début de la crise sanitaire, d’innombrables faux articles et vidéos complotistes citent des études savantes à l’appui de leur démonstration. Et avec succès.

Très populaires sur les réseaux sociaux, ces messages ont rallié 26 % des Français à la thèse conspirationniste du virus créé en laboratoire, selon un sondage IFOP/Conspiracy Watch« On est dans la pantomime de discours scientifiques sérieux. Et, pour beaucoup de gens, cela fait illusion », déplore Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch, site d’information spécialisé dans la lutte contre le complotisme.

Prenons un exemple qui a largement circulé sur les réseaux sociaux et ailleurs : un vrai-faux journal télévisé, qui explique que le virus responsable du Covid-19 n’aurait rien de naturel, mais aurait été créé par un laboratoire financé par le milliardaire George Soros afin d’anéantir les populations chinoise et japonaise. Il convoque deux experts médicaux, une liste de brevets en génie biologique, et une étude pointue de 2007 sur l’enzyme humain auquelle s’accrochent les coronavirus.

Et si cette théorie fumeuse était accréditée par la science ? Il faut prendre le temps de creuser pour s’apercevoir que non : les spécialistes n’en sont pas ; les brevets montrés n’ont aucun rapport ; l’étude pointue a été lue de travers. Qu’importe, ce montage vidéo, mis en ligne par le site conspirationniste suisse d’extrême droite Kla.tv, a figuré, au début de mars, parmi les liens les plus partagés en France sur Facebook.

Un classique du complotisme…

La référence aux études scientifiques est une figure rhétorique classique des théories conspirationnistes, explique Marie Peltier, historienne et autrice d’Obsessions : dans les coulisses du récit complotiste (Inculte, 2018).

« Il s’agit pour les idéologues du complot à la fois de critiquer tous les discours d’autorité, notamment scientifiques, et en même temps de s’en servir pour discréditer les discours qui sont hostiles à leurs thèses. Le tout entraînant le lecteur dans un très grand nombre de références, souvent contradictoires, qui entretiennent un véritable doute paradigmatique. »

Julien Giry, docteur en science politique de l’université Rennes-I, fait remonter cette stratégie aux thèses complotistes apparues dans les années 1960, après l’assassinat de John Fitzgerald Kennedy, « avec des citations, des titres universitaires, des notes de bas de page »…

… revitalisé par l’explosion des prépublications

La grande nouveauté, c’est l’évolution récente de la pratique universitaire, avec sa course au nombre de publications et surtout l’explosion dans les années 2010 des plates-formes ouvertes, comme BioRxiv, où sont envoyés d’innombrables articles qui n’ont pas été validés par des pairs, comme l’exigent les revues à comité de lecture.

« On peut y mettre des études beaucoup moins solides et n’importe qui peut aller les chercher et les interpréter à sa manière, sans avoir la rigueur ou la compétence nécessaire pour distinguer une simple étude de quatre pages d’une analyse scientifique d’ampleur revue par les pairs », s’inquiète Alexandre Moatti, historien des sciences à l’université Paris-Diderot, auteur d’Alterscience : postures, dogmes, idéologies (Odile Jacob, 2013).

C’est ainsi qu’à la fin de janvier, sur le site BioRxiv, une préétude indienne sur des « insertions à la similitude étrange » entre le SARS-CoV-2 et le VIH (virus de l’immunodéficience humaine) a été repérée et mondialement reprise par la complosphère afin de promouvoir la thèse d’un virus créé en laboratoire. Elle a depuis été déjugée par les spécialistes et ses propres auteurs, mais continue d’être citée comme référence par les partisans de la thèse d’un virus de laboratoire.

Des experts qui gonflent leurs titres

Cette mobilisation de la science est en effet à sens unique. « Le savoir est exclusivement mis en avant quand il va dans le sens de la thèse voulue, constate Julien Giry. Le reste est écarté au prétexte que ce seraient des agents ou des idiots utiles du complot. Un tri est opéré. »

Les sites Internet et les chaînes YouTube conspirationnistes ont même leur propre carnet d’adresses d’experts qui pourraient approuver leurs thèses, dont la légitimité est volontiers exagérée. « Ces scientifiques hétérodoxes s’expriment en dehors de leur sphère d’expertise ou gonflent leurs titres. Ils sont présentés comme des génies visionnaires, alors que leurs positions sont souvent ultramarginales, voire inexistantes, dans le monde scientifique », précise M. Giry.C’est le cas d’Andrew Wakefield, figure antivaccin, qui est en réalité gastro-entérologue.

A contrario, un ennemi d’un jour peut se transformer en allié de circonstance. Ainsi, alors que les sphères conspirationnistes jettent habituellement l’anathème contre les médias télévisés mainstream, elles ont récemment repris un reportage de 2015 de la télévision italienne RAI sur des expériences de virologues chinois sur des chauves-souris.

« Comme toujours dans le complotisme, ce qu’on discrédite peut par ailleurs devenir un argument quand cela sert notre propre posture, résume Marie Peltier. C’est dans ce rapport d’ambivalence aux discours d’autorité que se niche l’un des nœuds des problèmes de désinformation actuels. »

Les bons scientifiques et les mauvais scientifiques

Cette rhétorique est d’autant plus sournoise que, au contraire d’une approche scientifique, elle laisse peu de place à la contradiction et au débat. Comme le formule avec humour Stephan Lewandowsky, professeur à l’université de Bristol :

« Un théoricien du complot reçoit [les preuves allant contre ses idées] comme les preuves d’une conspiration plus large (pour créer un gouvernement mondial ou que sais-je) qui implique le gouvernement, la justice, Soros, et toute personne qui a un jour été dans la même queue de supermarché qu’Al Gore dans les années 1970. »

Ces lectures orientées des travaux scientifiques s’adossent en effet souvent à une vision manichéenne du monde. « Il y a les bons scientifiques et les mauvais », ironise Rudy Reichstadt, qui s’étonne de la violence avec laquelle sont traitées sur les réseaux sociaux les personnes qui critiquent le professeur Didier Raoult, infectiologue décrié par ses pairs pour sa méthodologie, mais très populaire notamment chez certains théoriciens du complot. Ils sont accusés de faire partie d’un grand complot pharmaceutique, voire qualifiés de « scientifiques collabos », s’étrangle M. Reichstadt.

« Raoult est devenu l’homme providentiel pour beaucoup de personnes. Les gens disent qu’il a une solution, point. Il y a là une tentation antiscientifique. »

Des experts victimes de harcèlement en ligne

La rhétorique complotiste, revendicative, imperméable à la critique, semble avoir définitivement gangrené le débat public. Au point de donner lieu à des vagues d’intimidations décomplexées. En février, le compte Twitter du site conspirationniste d’extrême droite Zero Hedge avait été suspendu pour harcèlement. Il avait accusé un chercheur chinois de l’Institut de virologie de Wuhan d’avoir créé le virus responsable du Covid-19, publié ses informations personnelles et invité sa communauté à « lui rendre visite ».

En France, Karine Lacombe, une des multiples scientifiques ayant mis en garde contre le manque de preuves scientifiques de l’efficacité de l’hydroxychloroquine contre le Covid-19, a fait l’objet d’une campagne de harcèlement en ligne liée à ses liens d’intérêts avec des laboratoires pharmaceutiques. Elle a fini par fermer son compte Twitter.

Aux Etats-Unis, le docteur Anthony Fauci, directeur de l’Institut national des allergies et maladies infectieuses, est l’un des premiers à avoir sonné l’alarme et demandé des mesures de confinement d’urgence pour lutter contre le coronavirus – en dépit de la posture rassurante de Donald Trump. M. Fauci, qui est le principal conseiller sanitaire de l’administration américainea fait l’objet de multiples accusations à caractère complotiste sur les réseaux sociaux, rapporte le New York Times, et vit désormais sous protection.A

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« La science est dévoyée tous azimuts »

Derrière ces dérives, une réalité : l’activité complotiste est souvent portée par des objectifs politiques. Mi-mars, le porte-parole du ministère des affaires étrangères chinois, Zhao Lijian, partageait ainsi un lien vers Global Research, faux portail scientifique connu pour diffuser des théories du complot, parce qu’il servait la rhétorique antiaméricaine de la Chine. Pour Marie Peltier, « le complotisme est devenu une véritable arme politique et certains l’utilisent tout simplement à des fins mercantiles ou encore électoralistes ».

Certaines sphères sont spécialistes en la matière. Selon les chercheurs américains en biologie Jedidiah Carlson et Kelley Harris, l’extrême droite est la communauté non universitaire la plus active sur BioRxiv, et la plus influente dans la médiatisation et la décontextualisation d’études scientifiques. En France, les électeurs du Rassemblement national (RN, ex-Front national) sont les plus perméables aux théories du complot, et Marine Le Pen a récemment jugé « de bon sens » de questionner l’origine du virus.

Pour autant, le profil des conspirationnistes ne se réduit pas à un camp politique. « Les antivaccins, on en trouve aussi beaucoup à gauche », rappelle Alexandre Moatti à titre d’exemple. Il importe de distinguer deux types de démarche très différents, estime Julien Giry :

« Les groupes organisés d’extrême droite ont un savoir-faire et une expertise, presque une légitimité à diffuser des thèses complotistes. Mais il ne faut pas les mettre sur le même plan que ceux que j’appelle les “citoyens enquêteurs”, qui partent d’un événement donné, se posent des questions, ce qui est sain, et aboutissent à des hypothèses parfois complotistes. »

Le défi de la médiation scientifique

Entre les deux, un continuum existe, nourri en France d’un an et demi de tensions sociales, de « balkanisation » de l’information et deparole publique contestable. « On ne peut pas dire que le gouvernement est complotiste, mais lui aussi affirme des contre-vérités sous forme scientifique pour masquer une forme d’impéritie, quand il prétend qu’on n’a pas besoin de masques », rappelle Alexandre Moatti, désolé de constater qu’« en ce moment la science est dévoyée tous azimuts ».

Dès lors, quelle médiation scientifique opposer à ce détournement quasi généralisé de la science ? C’est toute la question, alors que l’ère du « tout vidéo » et les algorithmes sensationnalistes de YouTube sont un terreau propice aux montages racoleurs et mensongers. « Ces discours entrent en concurrence avec une vulgarisation scientifique de qualité. Mais il nous appartient à nous tous d’éduquer les gens à faire la différence entre les deux. Et des vidéos de vulgarisation scientifique très bien sur YouTube, cela existe aussi ! », rappelle M. Moatti. Et de citer l’intervention sur France Culture de l’infectiologue Didier Sicard à propos des origines animales du virus comme exemple de pédagogie.

« Les cas les plus extrêmes et caricaturaux ne sont personnellement pas ceux qui m’inquiètent le plus, car on peut relativement facilement les contredire par l’argumentation, estime Marie Peltier. La défiance, elle, ne se contredit pas aussi aisément. »Notre sélection d’articles sur le coronavirus

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Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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