Covid-19 : les chiffres de la mortalité de cet été prouvent-ils que « l’épidémie est terminée » ?
De nombreux internautes ont partagé un texte soutenant que le Covid-19 ne représenterait plus aucun danger en France depuis la fin du mois de mai.
Par Assma Maad Publié le 04 septembre 2020 à 11h54 – Mis à jour le 04 septembre 2020 à 13h21
C’est une petite musique qui se fait entendre sur les réseaux sociaux, et dans l’esprit d’un certain nombre de Français : l’épidémie de Covid-19 serait derrière nous. Ce discours a connu une certaine popularité la fin du mois d’août sur Facebook, avec texte encadré relayé des milliers de fois.
Ce que dit la rumeur
Le message annonce que l’épidémie de Covid-19 « est terminée depuis fin mai »,avec pour « preuve » les chiffres de la mortalité, toutes causes confondues, émanant de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee) aux mois de juin et juillet, au cours des trois dernières années :
« Nombre de morts en France toutes causes confondues uniquement pour les mois de juin + mois de juillet : 2018 = 93 358. 2019 = 94 600. 2020 = 92 700. »
Sur cette publication, partagée dans des pages consacrées au professeur Didier Raoult, en soutien aux « gilets jaunes », ou au sein de groupes antimasques, il est précisé qu’« en juin-juillet 2020, il y a 2 000 morts de moins qu’en 2019 ». Ce qui expliquerait qu’il n’y ait pas eu de surmortalité liée au coronavirus cet été, et donc que l’épidémie serait derrière nous.
Les chiffres avancés sur cette image sont vrais, mais la conclusion qui en découle est erronée.

POURQUOI CES CHIFFRES DE DISENT RIEN SUR LA FIN DE L’ÉPIDÉMIE
- Des chiffres provisoires et décontextualisés
Pour suivre l’évolution de la mortalité en France, l’Insee publie des statistiquessur le nombre de morts, toutes causes confondues. Que montrent-elles ?
– aux mois de juin et juillet 2018, il y a bien eu 93 358 décès dans le pays (45 027 en juin, 48 331 en juillet) ;
– sur la même période en 2019, 94 600 décès (46 500 en juin, 48 100 en juillet) ;
– sur la même période en 2020, 92 700 décès (46 100 en juin, 46 600 en juillet).
Ces données attestent qu’il n’y a en effet pas eu de surmortalité au cours de ces deux mois par rapport aux années précédentes. Sur ce point, le texte dit vrai.
Mais ces chiffres sont à prendre avec des pincettes. L’écart des « 2 000 morts de moins qu’en 2019 », qui sert ici de preuve de l’absence de surmortalité liée au Covid-19, est à mettre au conditionnel. Les statistiques de 2020 sont encore provisoires. Ces chiffres « vont probablement augmenter avec l’enregistrement des décès transmis tardivement », fait savoir l’Insee au Monde.
Autre précision : les données sur les décès publiées par l’institut correspondent au nombre de morts toutes causes confondues, donc sans possibilité de distinguer les décès associés au Covid-19 des autres. Avant de tirer une quelconque conclusion, il faudrait analyser les statistiques par cause de décès pour comprendre quelles catégories ont baissé. Il est tout à fait possible que la mortalité due au coronavirus ait augmenté, et que la mortalité totale ait baissé, que la mortalité liée à d’autres causes, tels que les accidents de la route ait diminué, ou que les changements de comportement imputables aux nouvelles normes sanitaires aient réduit certaines causes de décès. Impossible d’en déduire quoi que ce soit sans recontextualiser ces chiffres. Toutes ces hypothèses appellent donc à la prudence.
De plus, le choix d’isoler la période estivale n’est pas très représentatif pour évoquer cette épidémie sur le plan des chiffres, comme l’affirme Santé publique France (SPF) au Monde :
« La période estivale est la période où la mortalité est la plus basse de l’année en France. La mortalité en été est fortement influencée par les périodes de fortes chaleurs. »
La comparaison d’une année avec les précédentes « doit s’interpréter au regard des événements caniculaires qui surviennent sur le territoire ». Or, en 2019, la France avait connu deux épisodes de canicule particulièrement précoces et intenses en juin et juillet.
- Une épidémie qui progresse en France « de manière exponentielle »
Il est trompeur d’affirmer que l’épidémie est « terminée » depuis la fin du mois de mai. Un rapide retour en arrière s’impose. La majorité des morts du Covid-19 en France (30 706 au 3 septembre) sont survenus au printemps, lors de la première vague meurtrière pour les personnes âgées ou présentant des comorbidités. Une décrue des contaminations s’est amorcée après le confinement.Evolution de la mortalité en France
Nombre de décès quotidiens, toutes causes confondues, du 1er mars au 24 août.2018201920205001 0001 5002 0002 5003 0001er mars15 mars1er avril15 avril1er mai15 mai1er juin15 juin1er juillet15 juillet1er août15 aoûtSource :Insee
Depuis mi-juillet, le nombre de personnes positives est reparti à la hausse. Les indicateurs montrent que les contaminations se développent davantage au sein des tranches d’âge les plus jeunes. Si cette hausse doit être analysée avec prudence, il a été observé que les jeunes développent moins de formes graves. Ce qui ne signifie pas qu’ils ne peuvent pas transmettre le virus aux plus vulnérables, et qu’une recrudescence de l’épidémie ne risque pas de survenir à l’automne.
Les signaux sont inquiétants. Depuis le mois de juillet, les dépistages ont été multipliés « par un peu plus de deux », et le nombre de cas « a été multiplié par douze », détaille SPF dans son point épidémiologique du 3 septembre : « L’épidémie progresse en France de manière exponentielle et cette progression ne s’explique pas par l’augmentation du dépistage. »
Le taux de positivité continue actuellement sa progression en France, atteignant 4,4 %. Le nombre de patients atteints du Covid-19 en réanimation augmente, avec dix-huit personnes supplémentaires au cours des dernières vingt-quatre heures (elles sont 464 au total).
Autant d’éléments qui attestent que l’épidémie n’est pas « terminée » depuis fin mai. Auprès du Monde, Santé publique France le redit :
« Nos points épidémiologiques montrent bien que le virus circule toujours dans la population et sur tout le territoire. Même si l’impact, en termes de mortalité, est limité depuis le mois de mai, le virus circule de plus en plus depuis plusieurs semaines avec près de 5 000 cas enregistrés par jour en ce moment. »
Enfin, l’impact d’une épidémie ne se mesure pas seulement à l’aune de la mortalité, mais à travers un ensemble d’indicateurs. La mortalité informe de « la sévérité de l’impact de l’épidémie sur la population », souligne SPF. Il faut aussi analyser « les recours aux soins d’urgences, les admissions en hospitalisation, ou les résultats des tests biologiques ».
En résumé, ce texte publié sur les réseaux sociaux s’appuie sur des chiffres exacts, mais décontextualisés, utilisés pour servir un discours dangereux qui va à l’encontre de la situation sanitaire actuelle.Notre sélection d’articles sur le coronavirus
Retrouvez tous nos articles sur le coronavirus dans notre rubrique
Sur l’épidémie :
- Visualisez l’évolution de l’épidémie en France et dans le monde
- Asymptomatiques, résistance du virus… ce que la science ignore encore du coronavirus
- D’où vient le coronavirus ? Comment s’en protéger ? Toutes nos réponses à vos questions
- Le SARS-CoV-2 est-il sorti d’un laboratoire ? Le point en vidéo
- Pourquoi tant de contaminations et si peu de morts en France ? Nos explications
Et aussi :
- Normes, prix, entretien, alternatives… ce qu’il faut savoir sur les masques
- Dans quelles villes ou départements le port du masque est-il obligatoire ?
- Pourquoi la crise économique due à l’épidémie est unique (vidéo)
- Gare aux mauvais conseils et aux fausses rumeurs : on vous aide à faire le tri
Retrouvez tous les articles de vérification des Décodeurs dans notre rubrique.
- Installez notre extension gratuite pour les navigateurs (Chrome/Firefox) pour savoir en un clin d’œil si les sites que vous consultez sont fiables
- Testez les sites sur notre moteur de recherche
- Retrouvez nos conseils pour éviter les fausses informations