Le mouvement lycéen, un sursaut face au délitement néolibéral
Sous la surface de ses revendications prosaïques, l’actuel mouvement lycéen possède une signification profonde et œuvre puissamment au changement d’époque en cours.
publié le 04/11/2026 https://elucid.media/democratie/le-mouvement-lyceen-un-sursaut-face-au-delitement-neoliberal
Par Éric Juillot

Il est toujours hasardeux et présomptueux d’évoquer la « jeunesse » comme une catégorie homogène et monolithique dont il serait possible d’exprimer en quelques mots les désirs et la volonté. Cependant, l’actuelle mobilisation lycéenne et étudiante, par son ampleur autant que par sa soudaineté, laisse penser que quelque chose se dit, à travers l’événement, qui renvoie à une aspiration profonde et instinctive de la jeunesse de ce pays, au moment historique où nous en sommes collectivement rendus.
Par-delà les aléas habituels de ce genre de mobilisation, par-delà même le caractère exceptionnel que celle-ci présente en matière d’atteinte aux biens ; par-delà les habituelles polémiques stériles et les postures de pur réflexe des uns et des autres, ce qui se joue en profondeur contribue, à sa manière et aux côtés d’autres forces, à la réorientation historique observable en France et ailleurs ces dernières années.
Cette mobilisation est en effet bien plus qu’un rite de passage comme il s’en produit régulièrement à la faveur d’une décision gouvernementale. Elle se produit précisément alors qu’aucune mesure particulière n’a été prise qui aurait pu, par sa charge symbolique, déclencher les passions. Elle s’apparente à un soulèvement sans cause immédiate mais dont les causes profondes, lentement sédimentées, s’agrègent soudain en un mélange explosif. Il n’est pas abusif de considérer que ce mouvement vient de loin, qu’il est le fruit de politiques régressives mises en œuvre avec constance depuis non pas des années, mais des décennies. Il est même, plus profondément, une manifestation de rejet implicite de l’idéologie dominante qui a rendu possible cette politique ; en l’espèce, le néolibéralisme.
Ce mot doit ici être compris dans sa plus large acception : non pas seulement comme une doctrine économique organisant le recul de l’État et son asservissement à des intérêts privés, mais comme un fait de civilisation qui, en quarante ans, a largement reconfiguré l’être-en-société sur la base d’un individualisme radical. Ce dernier était d’une puissance telle qu’aucun contrepoids collectif ne semblait en mesure de brider son puissant effet antisocial. La consécration de l’individu-roi à partir des années 1980 a très largement fissuré les édifices collectifs qui jusque-là encadraient, depuis le milieu du XVIIIe siècle, le déploiement de l’individu par l’affermissement du libéralisme. Aucune des différentes variantes du libéralisme, au XVIIIe, au XIXe et même jusque tard dans le XXe siècle, ne considérait que rien ne devait s’opposer au règne sans limite de l’individu. L’horizon de sens de ce dernier restait borné par l’histoire, l’appartenance à un territoire, à une nation, la soumission volontaire à toutes sortes de normes comportementales héritées qui donnaient à l’individu sa substance et sa dignité. Le libéralisme l’invitait certes à adopter vis-à-vis de ces déterminants englobants une attitude réflexive, un esprit critique dans le sens d’une liberté accrue synonyme de progrès, mais il n’était pas question de liquider toute forme d’héritage. Cette manière de voir a été balayée à compter des années 1980 par le néolibéralisme qui a promu, avec l’individu-roi, le fantasme de son indépendance native et de sa libre détermination, absolue aussi bien que changeante. D’où un flottement identitaire général, que la plupart auront trouvé grisant dans un premier temps, avant que sa dimension gravement anxiogène, l’immense « fatigue d’être soi (Ehrenberg) » qui l’accompagne, ne finisse par entraîner sa remise en cause. Tel semble être le moment historique où nous nous trouvons, le mouvement lycéen en constituant une illustration et un catalyseur.
Casseurs et pilleurs, le péril anomique
La situation se présente cependant de manière paradoxale. La dimension la plus spectaculaire de la mobilisation touche aux violences qui l’accompagnent et notamment à celles du 17 octobre dernier qui ont frappé douloureusement les esprits à travers tout le pays. Cette violence occulte aujourd’hui, par la peur et l’indignation qu’elle suscite, le caractère massif de la mobilisation. Elle en brouille la compréhension, car elle invite à prendre la partie pour le tout. En l’espèce, pourtant, l’immense majorité de ceux qui ont manifesté n’ont pas participé aux violences.
Les émeutiers, de leur côté, se divisent en deux catégories, selon la perception sensée qui a force de loi dans les médias et dans la bouche des responsables politiques : les casseurs et les pilleurs.
Les premiers inscrivent leur violence dans une perspective politique, ou prétendue telle. C’est la violence habituelle de « l’ultragauche » anarchisante qui s’attaque aux symboles de l’État ou du capitalisme, deux figures de l’oppression à combattre. Mais la perspective politique ou idéologique relève chez la plupart des individus concernés d’une posture ou d’un alibi donnant un tour moralement défendable à leur violence. Cet alibi leur permet de masquer le nihilisme de leur entreprise et l’attrait irrésistible que la violence exerce sur eux, une violence qui constitue, chez ces hommes en général jeunes, une fin en soi cathartique et grisante. Ce qui s’exprime à travers elle, sous l’habillage politique, c’est non seulement l’absence de sens mais le renoncement à l’idée même qu’il faut en chercher un à tout prix. La vague référence idéologique sert de caution à ceux qui en ont besoin ; les autres, bien plus nombreux, cassent et attaquent les forces de l’ordre à la recherche d’une adrénaline qui accroît pour un moment leur sentiment d’exister. Ils s’inscrivent bel et bien dans une perspective anomique, puisque les conséquences politiques de leurs actes n’ont pas le moindre impact sur leur esprit. On peut parler à ce sujet de nullité stratégique, puisque l’ultragauche, dans le cadre de sa lutte manichéenne contre l’extrême droite, se montre incapable de comprendre que sa violence, déployée sans frein dans l’espace public, augmente mécaniquement et dans de sérieuses proportions les chances pour l’extrême droite d’arriver au pouvoir. Ceux qui, dans ces rangs, en ont conscience, y voient sans doute la possibilité d’un recours accru à la violence si cette perspective devait se réaliser, ce qui suffit à la rendre attrayante. Les plus politisés peuvent de leur côté théoriser le « Grand Soir » d’un combat final contre le « fascisme » qui justifiera peut-être à terme quelques assassinats ciblés fomentés par des groupuscules créés dans ce but, selon un schéma historique déjà observé, en France et ailleurs.
S’ils ont en commun avec les casseurs un recours débridé à la violence, les pilleurs – ou pillards ? – s’en distinguent pour le reste radicalement. Chez eux, la dimension anomique est encore plus nette. Ce sont les enfants perdus, les naufragés complets du néolibéralisme, auxquels il ne reste rien d’autre que l’appropriation par la force de biens de consommation convoités par leur imaginaire fruste. Qu’il soit possible, pour se les procurer, de les voler en recourant à la violence lorsque des circonstances le permettent, voilà une occasion qui doit être saisie sans scrupule, puisqu’elle ajoute à l’appropriation les joies sombres de la violence et de la destruction, l’ivresse du déconditionnement pulsionnel sous l’effet de la foule et la mise en scène narcissique sur les réseaux sociaux. Autant de marqueurs d’une régression individuelle et collective catastrophique qui place le reste de la société en spectatrice de son possible effondrement : tous peuvent en effet constater que certains secteurs de ladite société se sont déjà objectivement effondrés et chacun, victime de sa peur, peut désormais craindre une contagion à plus large échelle. Les casseurs représentent la forme la plus aboutie, terminale, de la déresponsabilisation de l’individu contemporain : libres et sans attache, tellement peu soucieux du bien commun qu’ils n’en saisissent même plus le concept, livrés à la satisfaction immédiate de leurs appétits bruts et à la jouissance furieuse qu’elle occasionne, méprisant ou ignorant les conséquences politiques de leur action, c’est-à-dire l’inévitable renforcement, là encore, de l’extrême droite. Le parallèle avec le « Lumpenproletariat » dénoncé par Marx au XIXe siècle est tentant. Fraction du prolétariat inapte à la conscience de classe, pure force destructrice, cette sous-catégorie était considérée par le théoricien communiste comme un allié objectif des forces réactionnaires. La même configuration semble à l’œuvre aujourd’hui, à ceci près que le Lumpenproletariat d’autrefois était une conséquence de la misère aiguë d’une fraction des masses laborieuses, tandis que celui d’aujourd’hui est le fruit pourri du délitement socio-politique propre au néolibéralisme.
Au-delà de l’individu : le réinvestissement du cadre collectif
Dans la perspective néolibérale, répétons-le, l’individualisme prend un tour ontologique. Il est si puissant qu’il enjoint l’individu de vivre sous le signe d’une liberté radicale, liberté de faire et, plus encore, liberté d’être. Cela implique concrètement le rejet de toute détermination héritée et englobante non librement consentie, assimilée à un insupportable conditionnement. Cette quête identitaire vers toujours plus de liberté et d’authenticité singulière se heurte à deux impasses.
La première, au niveau individuel, réside dans le caractère nécessairement angoissant de l’absence d’attache et de l’absence de sens. Le flottement perpétuel, l’absence d’ancrage ferme qui caractérise l’individu contemporain n’est pas tenable dans la durée. Il est, à ce sujet, impressionnant de constater que la question du sens, associée à celle de la liberté, est aussi vieille que le libéralisme lui-même. Au début du XVIe siècle déjà, ces lourdes interrogations grevaient le cœur de beaucoup d’humanistes et d’artistes et les inclinaient à la « mélancolie » si bien exprimée par Dürer. Cinq siècles plus tard, le néolibéralisme, après quatre décennies de domination hégémonique, constitue le fond du mal-être contemporain qui accable beaucoup d’individus, souvent adolescents ou jeunes adultes, et que la consommation frénétique des réseaux sociaux est bien en peine de réduire.
Au plan collectif, l’impasse est tout aussi réelle : l’individualisme néolibéral est ouvertement antipolitique. Il s’accompagne du mythe de la « fin des idéologies », altère et brouille la dimension civique de l’existence, rend suspicieux vis-à-vis d’une appartenance nationale perçue comme un enfermement régressif. Les antiennes omniprésentes dans les conversations et les médias à propos du « lien social » – à recréer sans cesse – ou des « valeurs de la République » à faire vivre ne sont que la forme émergée, langagière, de cette incapacité à penser et à assumer le collectif sur une base exclusivement individualiste.
Or, il faut le constater, il y a quelque chose dans l’actuel mouvement lycéen et étudiant qui tranche avec les mouvements précédents. Ce n’est sans doute pas une rupture, mais c’est une inflexion significative. D’abord, au plan des symboles : il est frappant de constater dans les cortèges la présence de nombreux drapeaux tricolores ostentatoirement brandis par les manifestants. À cela s’ajoute la Marseillaise, entonnée à longueur de manifestation par des milliers de personnes. L’usage et le recours à ces symboles, dans une société culturellement néolibérale, n’allait pas de soi. Surtout dans un mouvement initié et animé par la jeunesse, car l’antiquité du drapeau et de l’hymne a peu à voir concrètement avec la force de renouveau et l’orientation vers l’avenir que la jeunesse est supposée incarner. Il est donc ici question d’un changement important, puisqu’avec ces symboles, les manifestants revendiquent un héritage ; ils reconnaissent et assument de s’inscrire à la suite d’une longue histoire qu’ils se font fort – de nombreuses pancartes en témoignent – de continuer à « écrire » par leur mouvement même. Que ce mouvement, dans ses revendications concrètes, ait une dimension historique, il serait sans doute excessif de l’affirmer. Mais la volonté et l’espoir de lui donner un tel sens démontrent l’aspiration de cette jeunesse à une action collective de portée politique à l’échelle de son pays, dont elle brandit les symboles les plus éminemment politiques. Avec la revendication d’un héritage, c’est à l’incorporation, dans l’esprit des manifestants, du cadre collectif politique par excellence, le cadre national, que nous assistons. Ces jeunes sont en train de naître à la conscience politique dans sa dimension la plus noble et la plus profonde, celle qui rend possible l’existence même de la Cité, par la revendication active de leur inscription en son sein, et par l’aspiration à la voir s’animer.
Il y a donc, dans ce mouvement, une sorte de résurrection de la chose publique, un appel à l’existence d’une véritable puissance publique. Cet appel a ceci de spectaculaire, répétons-le, qu’il n’a pas été provoqué par une mesure particulière décidée par le gouvernement. Il semble surgir sans cause immédiate, comme sous l’effet d’accumulations antérieures engendrant soudain un « trop-plein » inacceptable. Cela lui confère une profondeur car cela accrédite l’idée qu’il cherche non pas seulement à voir satisfaites des revendications contingentes, mais qu’il appelle à un sursaut collectif en forme de changement d’époque. Il est même possible de le comprendre comme un anti-mai 68. Alors qu’il y a cinquante ans, la jeunesse étudiante se soulevait pour libérer l’individu des entraves, des normes et des contraintes sociales qui pesaient sur lui, les lycéens d’aujourd’hui semblent surtout soucieux d’inscrire leur mouvement dans un cadre qui dépasse de loin leur seule classe d’âge, comme s’ils cherchaient à faire activement naître en eux une existence civique que leurs prédécesseurs ont vécue avec distance et détachement, tel un à-côté de leur existence privée où se jouait l’essentiel.
Il n’est pas certain que ce mouvement, fort de son ampleur et de sa signification profonde, suffira à faire sortir de leur torpeur institutionnelle des responsables politiques et administratifs résignés depuis des décennies à gérer le déclin inhérent au « meilleur des mondes » néolibéral. Mais il n’est pas interdit de voir en lui une promesse d’avenir, et donc un espoir pour notre pays.