Un cinglant réquisitoire de la gestion par l’exécutif du mouvement social et plus largement des deux mandats du président de la République.

François Sureau, écrivain et avocat : « La crise actuelle est alimentée par la propension du personnel politique à ruser avec la volonté populaire »

Le défenseur des libertés publiques revient, dans un entretien au « Monde », sur le rôle des hommes et des femmes politiques dans la crise actuelle que traverse la France et le dévoiement d’institutions qui ne fabriquent plus aucune responsabilité politique.

Propos recueillis par Grégoire Biseau et Solenn de Royer

Publié aujourd’hui à 06h00, modifié à 15h49 https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/11/05/francois-sureau-ecrivain-et-avocat-la-crise-actuelle-est-alimentee-par-la-propension-du-personnel-politique-a-ruser-avec-la-volonte-populaire_6806777_823448.html

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François Sureau, à son domicile parisien, le 3 novembre 2026.
François Sureau, à son domicile parisien, le 3 novembre 2026.  KAMIL ZIHNIOGLU POUR « LE MONDE »

Membre de l’Académie française, François Sureau, ex-avocat au Conseil d’Etat et à la Cour de cassation (2014-2021) vient de sortir son dernier livre, L’Heure française (Gallimard, 160 pages, 18 euros). Un temps proche d’Emmanuel Macron, ce défenseur des libertés publiques dresse un cinglant réquisitoire de la gestion par l’exécutif du mouvement social et plus largement des deux mandats du président de la République.

Comment qualifiez-vous la crise actuelle ?

Elle est alimentée par la propension du personnel politique à ruser avec la volonté populaire. Cette propension n’est pas nouvelle, mais elle est devenue plus ouverte, presque avouée, comme une sorte de bras d’honneur constitutionnel.

Au référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen, les Français ont voté non et leur vote a aussitôt été contourné. En 2024, ils ont signifié de manière assez claire qu’ils ne voulaient plus du macronisme lors des élections législatives [où le Nouveau Front populaire est arrivé en tête] et ils ont hérité d’un pouvoir resserré autour du premier cercle macroniste. Ces ruses peuvent être vues comme le simple désir de se maintenir au pouvoir et de jouir de ses avantages. Et les mêmes qui rusent avec la volonté populaire sermonnent sans mesure le bon peuple sur ses passions tristes, son inadaptation, sa violence, son mépris du droit de propriété…

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Le monde politique ne s’applique pas à lui-même les règles qu’il voudrait que le peuple s’applique, tout en ne cessant de lui reprocher les conséquences de ses propres défaillances. Il y a là quelque chose qui fait penser à l’effondrement de 1940 : un état-major militaire ayant perdu une guerre pour une raison purement technique fait porter la responsabilité de la défaite sur la totalité de la population en incriminant « l’esprit de jouissance ». Ce transfert est celui de tous les pouvoirs faibles et à l’heure actuelle, il est éclatant. A mon sens, c’est le premier élément de la crise.

Quel est le deuxième ?

Le système des institutions que nous avons inventé à la fin du XVIIIe siècle repose sur la représentation, et donc l’absence de démocratie directe. Mais Charles de Gaulle (1890-1970) avait conçu le référendum comme contrepartie de la prééminence de l’exécutif. Puisque le président de la République ne pouvait pas être renvoyé par le Parlement, il était logique de « retremper sa responsabilité », comme il le disait, en soumettant de temps en temps des questions importantes à référendum. Or il n’y a pas eu de référendum depuis vingt ans !

Nous vivons la crise d’un régime qui, n’étant plus véritablement représentatif, ne relevant plus non plus de la démocratie directe, ne comporte pratiquement plus aucune possibilité de mise en jeu de la responsabilité politique. Un ministre de l’intérieur peut errer dans la répression des manifestations, sa responsabilité ne sera pas mise en cause. Un président de la République peut se maintenir au pouvoir après avoir été désavoué au lendemain d’une dissolution de l’Assemblée nationale [en juin 2024]. Nos institutions ont été progressivement altérées au point de devenir méconnaissables.

Que voulez-vous dire ?

Initialement, la Ve République avait deux lectures possibles : une lecture présidentielle, quand il y a un fait majoritaire incontesté, et une lecture parlementaire, quand il n’y a pas de majorité, soit une dissociation des fonctions de chefs d’Etat et du gouvernement. La période récente a abouti à créer une Ve République qui ne correspond ni à l’une ni à l’autre de ces catégories. Après la dissolution de l’Assemblée qu’il avait lui-même provoquée, le président de la République avait un choix à faire pour maintenir la logique des institutions. Démissionner, comme De Gaulle l’avait fait après le référendum perdu de 1969, ce qui aurait sauvé la lecture présidentielle de la Constitution.

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Une autre possibilité consistait à s’inspirer de la tradition parlementaire, y compris antérieure à la Ve République, et appeler à Matignon soit le parti qui avait obtenu le maximum de voix, le Rassemblement national, soit l’alliance électorale qui était arrivée en tête, la gauche rassemblée dans le Nouveau Front populaire. Il n’a choisi ni l’une ni l’autre de ces solutions et, ce faisant, a mis en péril les institutions et la légitimité du pouvoir dans son ensemble, ce que Pascal appelait « l’assentiment public aux institutions ». C’est, pour moi, un point central de la crise que nous traversons : le système ne fabriquant plus aucune responsabilité politique, il est devenu un système où la rue, l’émeute, tiennent une place de plus en plus importante.

Que pensez-vous de la manière dont le pouvoir gère ce mouvement social ?

Ce qui est très choquant dans la gestion des manifestations, c’est d’abord l’invisibilisation de ces dernières, en repoussant les parcours des défilés en dehors des centres-villes. On n’est pas très loin d’entendre un ministre de l’intérieur nous dire : « Comme je n’ai pas assez de policiers pour encadrer les manifestations, alors je vais imposer aux gens de défiler en rond dans le stade de France, ce sera plus simple ».

Ce qui frappe ensuite, c’est la criminalisation des manifestants. Quand vous utilisez massivement la garde à vue comme un instrument de maintien de l’ordre, vous soumettez a priori la liberté de manifester à la répression pénale, vous confondez police judiciaire et police administrative, maintien de l’ordre et procédure criminelle. Or, dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, un gouvernant n’est légitime que s’il protège les droits, pas s’il les restreint. Et l’ordre n’est valable, légitime, que s’il concourt à cela.

François Sureau, à Paris, le 3 novembre 2026.
François Sureau, à Paris, le 3 novembre 2026.  KAMIL ZIHNIOGLU POUR « LE MONDE »
François Sureau, à Paris, le 3 novembre 2026.
François Sureau, à Paris, le 3 novembre 2026.  KAMIL ZIHNIOGLU POUR « LE MONDE »
François Sureau, à Paris, le 3 novembre 2026.
François Sureau, à Paris, le 3 novembre 2026.  KAMIL ZIHNIOGLU POUR « LE MONDE »
Le 23 octobre, Emmanuel Macron a organisé un conseil de défense consacré au maintien de l’ordre. La veille, il avait distingué les syndicats et les « gens qui n’ont aucune légitimité » pour organiser des manifestations. Que vous inspire cette distinction ?

La définition restrictive par l’exécutif de la légitimité d’une liberté constitutionnelle est, restons convenables, pour le moins surprenante. De même qu’est également surprenante la réunion d’un conseil de défense, laquelle fait passer la vie politique démocratique dans le registre de la guerre. Ces pratiques sont, à la fin, symboliquement inacceptables.

En démocratie, une population exerce son droit de manifester sans se savoir surveillée par le directeur du renseignement militaire ou le chef d’état-major des armées. S’il y a des débordements, des casseurs, l’Etat dispose d’une police pour arrêter les gens, et pour les traduire devant les tribunaux. S’il faut tripler le nombre de policiers ou de magistrats, faisons-le. On ne peut en aucun cas proportionner l’exercice des libertés constitutionnelles de tout le monde à l’incapacité qualitative ou quantitative de l’Etat. On ne peut pas non plus tirer argument de ce qui est à peu près inévitable quand il y a des manifestations pour crier à l’insurrection potentielle et réunir des conseils de défense. Cela revient à répandre implicitement la théorie de l’« ennemi de l’intérieur », et donc à tenir un discours de pré-guerre civile, ce qui est tout à fait irresponsable.

Quel bilan faites-vous de la présidence Macron dans le domaine des libertés publiques ?

La présidence Macron a aggravé le déséquilibre général des institutions. On se retrouve dans un système où l’on peut mettre le pays en faillite et s’asseoir sur les libertés constitutionnelles sans qu’aucun membre du gouvernement soit responsable de rien.

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Le macronisme se proposait, de manière un peu technocratique, de prendre ce qu’il y avait de mieux à droite et à gauche pour libérer le pays. En échouant, il s’est réduit à la défense de ses postes, de ses places, et d’un ordre social minimal. Pour moi, c’est un motif de tristesse de constater qu’un pouvoir, qui s’était placé sous la houlette de Pierre Mendès-France (1907-1982) et de Michel Rocard (1930-2016), finit dans la lignée de Raymond Marcellin (1914-2004)[à l’origine de la répression du mouvement de Mai-68 en tant que ministre de l’intérieur] et d’Alain Peyrefitte (1925-1999) [qui a fait voter la loi « liberté et sécurité » en tant que ministre de la justice en 1981].

Et pourtant l’opinion publique semble en accord avec l’idée de faire primer l’ordre public sur les libertés fondamentales…

Contrairement à une idée répandue, le goût de la liberté n’est pas nécessairement le plus partagé de tous les goûts politiques. La liberté suppose une idée de la responsabilité individuelle qui doit être fabriquée, éduquée et défendue, mais qui n’est pas probablement la plus commune dans le corps social. Tout simplement parce qu’elle renvoie chacun à la notion de succès ou d’échec de sa propre vie. Il est beaucoup plus facile de se fonder sur des catégories collectives comme l’égalité.

Ce lent glissement vers une remise en cause des libertés publiques est-il réversible ?

Ne nous voilons pas la face. Les grandes transgressions de nos principes ont déjà eu lieu, de la rétention de sûreté à la législation antiterroriste, à l’abus des états d’urgence…. Est-ce irréversible ? La réponse est non, à condition de retrouver un sens de la limite et un sens de la responsabilité, qui me semblent avoir déserté notre monde politique.

Valéry Giscard d’Estaing (1926-2020) ou François Mitterrand (1916-1996) l’avaient, chacun selon sa tendance. Aujourd’hui, les forces d’alternance, parce que ce sont des forces extrémistes, ne l’ont pas. Les forces du centre, on l’a vu, ne l’ont pas davantage. De ce point de vue, le macronisme a également été un demi-populisme, combinant un discours souvent amphigourique avec une grande démagogie quant au respect des principes. Un populisme technocratique, souvent convaincu contre l’évidence d’avoir raison, mais un populisme tout de même.

La banalisation des restrictions de liberté ouvre-t-elle la voie à la possibilité d’un régime autoritaire ?

C’est exactement ce qui est en train de se passer. Quand on inverse l’ordre des facteurs, quand la liberté cesse d’être la règle pour devenir l’exception, alors on est déjà entré dans un autre système où l’ordre social prévaut sur les droits fondamentaux. Et ce système-là est par nature un système totalitaire. Je ne dis pas que nous y soyons entrés mais insensiblement nous franchissons cette limite qui sépare une démocratie libérale d’un régime autoritaire.

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Il n’y a qu’à écouter les déclarations de l’exécutif actuel. Quand le ministre de l’intérieur déclare : « Nous attendons de pied ferme ou avec la plus grande fermeté des manifestants », ce n’est pas un discours acceptable. Un gouvernement n’attend pas des manifestants comme une armée attend une autre armée. La réalité, c’est que le bloc central est en train de perdre la bataille culturelle à l’égard du Rassemblement national, voire l’a déjà perdue.

Grégoire Biseau et Solenn de Royer

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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