Le rôle de la jeunesse des quartiers populaires dans le mouvement lycéen et les pillages.

Fabien Truong, sociologue : « La mobilisation du 17 octobre a montré la grande fragmentation des jeunesses dans les quartiers populaires »

Dans un entretien au « Monde », le chercheur revient sur le rôle de la jeunesse des quartiers populaires dans le mouvement lycéen et les pillages survenus en marge des manifestations du 17 octobre.

Propos recueillis par Soren Seelow

Publié le 24 octobre 2026 à 05h30 https://www.lemonde.fr/societe/article/2026/10/24/fabien-truong-sociologue-la-mobilisation-du-17-octobre-a-montre-la-grande-fragmentation-des-jeunesses-dans-les-quartiers-populaires_6799479_3224.html

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Place de Clichy à Paris, le 17 octobre 2026.
Place de Clichy à Paris, le 17 octobre 2026.  ADRIENNE SURPRENANT/MYOP POUR « LE MONDE »

Ancien professeur de lycée en sciences économiques en Seine-Saint-Denis et enseignant à l’université Paris-VIII Vincennes-Saint-Denis, le sociologue Fabien Truong est l’auteur de plusieurs enquêtes sur la jeunesse des banlieues, parmi lesquelles Grands ensemble (La Découverte, 2025), avec Gérôme Truc, et Terrain vague (Ed. de l’EHESS, 228 pages, 14,80 euros). Il analyse la participation de la jeunesse des quartiers populaires à la contestation sociale et invite à penser les causes des violences qui l’ont accompagnée.

Lors de la mobilisation du 17 octobre et de ses débordements, on a vu beaucoup de jeunes de quartiers populaires participer pacifiquement au cortège, mais aussi d’autres figurant parmi ceux qui ont pillé des commerces. Quel regard portez-vous sur les différentes façons dont ils s’inscrivent dans ce mouvement ?

Ce qu’a montré ce moment, c’est la grande fragmentation des jeunesses dans les quartiers populaires, dont on a une vision très homogénéisante. A partir de l’âge de 16 ans, une grande division se fait au travers du prisme de l’école. Une part de cette jeunesse, dans les franges les plus pauvres, se retrouve déscolarisée. Ces jeunes sortent du système sans le brevet, ont peu de projection vers l’avenir et portent beaucoup de colère envers les institutions.

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D’autres, qui sont orientés en filières professionnelles et technologiques, peuvent vivre le lycée de manière douloureuse, parce qu’on sait très bien que l’orientation y est souvent subie. Ils éprouvent un sentiment d’échec et de honte lié au parcours de migration, où le pacte tacite avec les parents, c’était justement de ne pas aller à l’usine en décrochant un diplôme. Il y a donc une frustration, qui s’explique aussi par le fait qu’on est dans une société qui dévalue le travail manuel. Ils ne se projettent pas dans un avenir désirable, mais ont intégré les normes de la société capitaliste et du système scolaire. Quand vous discutez avec eux, ils vous disent : « J’ai été nul à l’école, je mérite ce que j’ai, mais un jour je serai riche. » C’est d’autant plus fort que ce sont les enfants de familles pauvres.

De l’autre côté du spectre, il y a des jeunes qui vont, eux, poursuivre leur scolarisation en lycée général. Il faut comprendre que ces jeunes sont des « élus » par rapport à leur génération dans leur quartier, les mieux lotis du tri scolaire, même s’ils se retrouvent dans des lycées moins bien dotés qu’ailleurs. Ils croient encore à la promesse de l’école et on les a vus se mobiliser dans les cortèges, avec des revendications très claires. Ils manifestent contre Parcoursup, ils se battent pour un avenir plus serein. Il y a donc un continuum entre des jeunesses pourtant très différentes dans leur rapport au présent, aux institutions, à la violence – subie ou légitimée.

Qu’est-ce qui rassemble les jeunes des quartiers qui ont participé à cette mobilisation ou à ces violences ?

Ils doivent composer avec un fort sentiment d’illégitimité sociale. Ils ont déjà subi beaucoup de rejets dans leur parcours. Au-delà de la question scolaire, je crois que ce qui les unifie et les motive à aller dans la rue quand ça bouge politiquement, c’est surtout qu’ils sont surpolitisés par le champ médiatique et le champ politique. Ils sont devenus des objets de discours négatifs, parfois haineux. Ce que voient ces jeunes depuis qu’ils regardent la télé, c’est qu’ils sont un problème. Ce sentiment que leur vie est politisée les unit, même si c’est plus ou moins conscientisé ou verbalisé en fonction du capital culturel dont ils disposent.

A cela s’ajoute le rapport à la police, qui est problématique depuis très longtemps pour les garçons, à travers les contrôles au faciès récurrents et humiliants. C’est pour cette raison qu’on a entendu tant de slogans antiracistes et de chants antifascistes, souvent chantés à côté de La Marseillaise. Mais quand ces jeunes arrivent sur la manifestation, avec des parcours de socialisation et des rapports à la violence différents, ils risquent évidemment de se comporter de manière très différente si la pression monte.

Comment analysez-vous le déchaînement de violence auquel on a assisté ?

Les jeunes de quartiers qui manifestent contre Parcoursup et pour avoir des professeurs croient encore en leur avenir. Ceux qui ont le sentiment d’avoir été violentés par les institutions pourront voir dans ce rassemblement une opportunité de se servir, d’avoir accès à des biens, dans un sentiment de puissance et sans doute de revanche.

C’est la violence internalisée qui se retourne contre autrui. Les jeunes qui ont été moteurs dans les pillages – et ce ne sont pas toujours ceux qui ont été interpellés – sont souvent ceux qui ont été le plus violentés dans leur construction adolescente. On n’est pas violent « par soi-même » ou par culture.

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Ces jeunes ont sans doute baigné dans une petite socialisation délinquante, sans en gravir tous les échelons. On a l’impression qu’ils sont souvent un peu plus âgés, autour de la vingtaine, plus organisés, plus équipés et masqués. Ils « savent faire », parce que ces choses-là s’apprennent, et en réalité ils auront, sur le moment, moins de chances de se faire attraper par la police. Ce sont souvent d’autres jeunes, qui ont commis des vols d’opportunité sans forcément avoir de passé délinquant, qui vont se faire interpeller, le visage découvert, et être condamnés.

Ces violences et ces pillages revêtent-ils à vos yeux une dimension politique ?

Il ne faut pas surintellectualiser les choses ni romanticiser. Ceux qui politisent stratégiquement la violence sont ceux qui disposent d’un haut niveau de capital culturel. Ils existent, mais sont très peu liés à la jeunesse des quartiers, on a pu le voir dans les attaques de type « ultragauche ». C’est autre chose.

Dans les scènes de pillage, c’est surtout le vécu qui ressort et qui dégueule. De nombreux jeunes ont profité d’un moment chaotique, accéléré par la communication sur les réseaux sociaux, pour prendre une revanche et pour, malheureusement, commettre d’autres violences. Il s’agit d’une violence structurelle subie qui resurgit. Et cette explication structurelle, il faut pouvoir l’entendre. Tant qu’on se satisfera d’une explication culturaliste, racialiste, essentialiste ou technologique – si on parle des réseaux sociaux –, on n’aura rien compris. Et on ne fera qu’attiser la haine et le racisme.

On vit dans une société matérialiste, capitaliste, qui promet la réussite à travers deux vecteurs : l’école et l’argent. Les jeunes en rupture de ban ont raté les deux. Et cette honte sociale, si vous n’avez pas les mots, vous la retournez en violence contre les mauvaises personnes, en gestes de prédation. Plus qu’une dimension révolutionnaire, cela en dit plus sur la violence du monde capitaliste qui sépare le monde entre ceux qui possèdent et ceux qui n’ont rien mais qui voudraient avoir.

Les petits commerces qui ont été attaqués n’étaient pas des vainqueurs du système et étaient souvent tenus par des immigrés…

Ça montre bien que l’explication culturaliste ne tient pas. Si c’était un phénomène intrinsèquement lié à l’immigration, les immigrés se seraient mis tous ensemble pour détrousser les Blancs.

Le retournement de la violence structurelle, dans une configuration momentanée qui permet un déferlement, se dirige toujours contre les plus faibles, et il est plus facile d’attaquer un petit commerçant. On observe le même genre de phénomène quand un groupe de jeunes prend en otage une tour d’immeuble pour du trafic de stupéfiants : ils emmerdent d’abord des familles d’immigrants et de pauvres pour servir des clients bien plus favorisés, qui n’habitent pas dans la tour.

Comment interpréter le fait que beaucoup des jeunes ayant participé aux pillages se soient filmés sur les réseaux sociaux ?

J’insiste, ces jeunes en situation de rupture, quand vous prenez le temps de discuter avec eux, détestent ce qu’ils sont en train de devenir, ils ont honte de leur situation à l’école, honte de se sentir coincé dans le quartier. Et ça, ils ne vont jamais le mettre en valeur sur les réseaux sociaux, ils vont au contraire se glorifier de ce qu’ils ont « gagné ».

Il ne faut pas oublier que les réseaux sociaux sont un espace de mise en scène qui vient souvent cacher ce qu’on ne veut pas montrer. Plus la mise en scène est grosse, plus elle vient cacher des failles. Ils montrent un peu les muscles, mais après, c’est quoi la suite pour eux ? Dans le meilleur des cas, ils ont volé quelques articles qu’ils vont vendre sur Leboncoin, et dans quinze jours, ils seront revenus au même point. D’autant qu’on a démantelé depuis des dizaines d’années le secteur du travail social, de l’aide à l’enfance, de l’action culturelle et de l’éducation populaire. Tout ce qui permet, et toutes les enquêtes au long cours le montrent, de sortir ces jeunes d’une impasse biographique.

Soren Seelow

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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