L’Espagne connaîtra sa première grève générale depuis quatorze ans.

Hausse du smic : les limites du modèle espagnol, où la croissance économique ne bénéficie pas à tous

Malgré une économie parmi les plus dynamiques d’Europe, souvent citée en exemple par la gauche française, la hausse spectaculaire du salaire minimum n’a pas empêché le pouvoir d’achat d’une partie des Espagnols de stagner.

Par Isabelle Piquer (Madrid, correspondante)

Publié hier à 06h25, modifié hier à 13h19 https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/11/02/les-limites-du-modele-espagnol-ou-la-croissance-economique-ne-beneficie-pas-a-tous_6804950_823448.html?lmd_medium=email&lmd_campaign=trf_newsletters_lmfr&lmd_creation=a_la_une&lmd_send_date=20261102&lmd_link&&M_BT=53496897516380#x3D;autrestitres-title-_titre_8

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Un employé déplace des cartons de bouteilles d’huile d’olive, à Carcabuey (Espagne), le 1ᵉʳ juillet 2026.
Un employé déplace des cartons de bouteilles d’huile d’olive, à Carcabuey (Espagne), le 1ᵉʳ juillet 2026. MARCELO DEL POZO/REUTERS

Alors que la politique menée par Pedro Sanchez depuis 2018 est souvent brandie en exemple par la gauche française, le 11 novembre, l’Espagne connaîtra sa première grève générale depuis quatorze ans. A moins de trois semaines des élections législatives anticipées du 29 novembre, les deux principales centrales syndicales du pays, les Commissions ouvrières (CCOO) et l’Union générale des travailleurs, réclament des hausses de salaires sur fond de difficultés croissantes d’accès au logement, devenu l’un des principaux enjeux de la campagne. Une mobilisation qui contraste avec la bonne santé de l’économie espagnole.

Avec une croissance estimée à 2,6 % en 2026, l’Espagne affiche l’une des meilleures performances de l’Union européenne. L’emploi atteint des niveaux historiques et le chômage, longtemps l’un des principaux maux du pays, est passé sous la barre des 10 % en janvier, pour la première fois depuis 2008, et s’y est maintenu pendant plusieurs mois, avant de remonter à 10,2 % au troisième trimestre. Mais ces bons résultats peinent à se traduire dans le portefeuille d’une partie des Espagnols.

Depuis son arrivée au pouvoir, en 2018, le premier ministre socialiste, Pedro Sanchez, a pourtant fait de la revalorisation des bas salaires l’une de ses priorités. Le salaire minimum est passé de 736 euros brut par mois en 2018 à 1 221 euros en 2026, versés quatorze fois par an, soit une augmentation de 66 %. Une progression considérable, qui a amélioré la situation des travailleurs les moins bien rémunérés, mais dont les effets se font beaucoup moins sentir dans les classes moyennes.

Car derrière les chiffres de la croissance se cache une réalité salariale bien moins favorable. Selon les dernières données de l’Institut national de la statistique (INE), le salaire annuel brut moyen atteignait 29 540 euros en 2024, contre environ 24 000 euros en 2018, soit une augmentation de 23 %. Or, pendant cette période les prix ont progressé de près de 27 %.

« L’Espagne vit un paradoxe. La création d’emplois a été intense ces dernières années et a porté l’emploi à des niveaux historiques. Pourtant, cette amélioration coexiste avec un sentiment de stagnation du pouvoir d’achat », observe Rafael Domenech, responsable de l’analyse macroéconomique de BBVA Research. Selon lui, cette situation reflète une caractéristique fondamentale de l’économie espagnole : elle se développe davantage en créant des emplois qu’en améliorant la productivité.

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Le problème tient aussi à la structure du tissu économique espagnol. « C’est un pays où les petites entreprises ont proliféré, avec une faible productivité », explique Raymond Torres, directeur de la conjoncture économique de Funcas, un centre d’études lié aux caisses d’épargne. Leur taille réduite, leurs moyens limités et une organisation du travail parfois peu efficace freinent les gains de productivité et, par conséquent, les possibilités d’augmenter les rémunérations.

A cette faiblesse structurelle s’ajoute un autre handicap, profondément ancré dans l’histoire économique espagnole : le chômage de masse. Pendant des décennies, l’abondance de main-d’œuvre disponible a pesé sur les salaires et réduit le pouvoir de négociation des travailleurs. « On vient de loin en Espagne. Il y a eu de très longues années de chômage de masse, dès les années 1980 et 1990, qui ont laissé des traces », rappelle Raymond Torres.

« Malaise social latent »

L’immigration joue également un rôle important dans cette transformation. Portée par l’arrivée de travailleurs étrangers, la population espagnole a atteint 49,8 millions d’habitants en juillet, soit environ 1,5 million de plus que lors des précédentes élections législatives, en juillet 2023. Cet afflux soutient l’activité, la consommation et la création d’emplois, mais accroît aussi l’offre de main-d’œuvre dans certains secteurs traditionnellement peu rémunérateurs.

Pour les syndicats, les progrès réalisés restent donc insuffisants. « En augmentant le salaire minimum de plus de 60 %, on a amélioré les rémunérations de plus de 20 % des salariés, mais beaucoup plus de personnes ne gagnent désormais que ce salaire », soulignait récemment Unai Sordo, secrétaire général de CCOO, dans un entretien au quotidien numérique El Confidencial le 13 octobre. « Les salaires les plus bas ont augmenté de manière notable, mais ils restent des salaires de survie. »

Le mécontentement est d’autant plus vif que les dépenses contraintes continuent de progresser. Les prix des logements ont augmenté de 12,2 % sur un an au deuxième trimestre 2026, selon l’INE, après une hausse déjà importante en 2025 (12,7 %). La Banque d’Espagne estime le déficit de logements à quelque 750 000 unités.

« L’Espagne va bien sur le plan macroéconomique, mais dans le passage de la macroéconomie à la vie quotidienne, les inégalités sont très importantes », résume Unai Sordo, qui reconnaît que la progression de l’emploi permet à de nombreux ménages de mieux faire face à l’inflation. Mais il souligne aussi l’existence d’un « malaise social latent ».

Pour Raymond Torres, une partie des classes moyennes a vu son pouvoir d’achat stagner, voire reculer, faute d’avoir bénéficié des fortes revalorisations du salaire minimum. Une situation qui explique en partie le décalage entre le discours gouvernemental sur la bonne santé de l’économie et les difficultés ressenties par les ménages.

Les bas salaires ont pourtant aussi joué un rôle dans le dynamisme économique récent. Au-delà du tourisme et des activités traditionnelles, l’Espagne attire désormais des services technologiques, financiers et des activités de soutien aux entreprises, notamment étrangères, qui y trouvent une main-d’œuvre qualifiée à des coûts relativement faibles. « Pourquoi externalisent-elles en Espagne ? Parce que les salaires sont bas », souligne Raymond Torres. Une compétitivité qui a permis de créer des emplois et d’attirer des investissements, mais qui risque aussi d’entretenir le modèle dont le pays cherche à s’affranchir.

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Isabelle Piquer (Madrid, correspondante)

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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