La pollution de l’air contribuerait à creuser les inégalités scolaires
Une étude du Laboratoire sur les inégalités mondiales suggère que la pollution de l’air peut expliquer jusqu’à 25 % de l’écart de réussite aux examens entre les élèves issus de milieux socio-économiques défavorisés et ceux plus favorisés.
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Rapport dégradé aux apprentissages, place envahissante du numérique, désinvestissement des parents, effets durables de la crise due au Covid-19… une semaine après l’électrochoc de l’enquête PISA sur le niveau scolaire des jeunes de 15 ans,la France cherche encore à comprendre les raisons du décrochage inédit des résultats de ses élèves.
Une étude, publiée mardi 15 septembre, ouvre une piste largement inexplorée : la pollution de l’air. Elle émane du Laboratoire sur les inégalités mondiales (World Inequality Lab), un institut de recherche rattaché à l’Ecole d’économie de Paris et codirigé par Thomas Piketty, Lucas Chancel et Rowaida Moshrif. L’étude suggère que la pollution de l’air contribue à creuser les inégalités scolaires et peut expliquer jusqu’à 25 % de l’écart de réussite à un examen comme le baccalauréat entre les élèves issus de milieux socio-économiques défavorisés et ceux plus favorisés.
Pour parvenir à ces conclusions, Simon Briole et Camille Salesse, chercheurs au Centre d’économie de l’environnement de l’université de Montpellier et affiliés au laboratoire, ont analysé les données administratives de près de 5 millions d’élèves du secondaire en les combinant à des mesures de pollution de l’air. Les économistes ont comparé leurs résultats à deux examens : le brevet des collèges et le baccalauréat.
La singularité de l’étude réside dans le fait qu’elle s’intéresse non pas aux effets déjà documentés de l’exposition chronique à la pollution de l’air, mais aux effets des pics de pollution ponctuels lors d’examens dont les résultats ont une importance déterminante sur la suite du parcours scolaire et professionnel.
L’étude suggère que les élèves ne sont pas égaux devant ces pics : ces derniers affecteraient significativement les performances des élèves issus de milieux socio-économiques défavorisés, mais pas celles des élèves plus favorisés. Ainsi, une exposition à des concentrations de particules fines (PM 2,5, inférieures à 2,5 micromètres) supérieures au seuil recommandé par l’Organisation mondiale de la santé (15 microgrammes par mètre cube) réduirait les résultats des élèves défavorisés d’environ 4 % à 5 % en moyenne au brevet et de 6 % à 7 % au bac. Cumulées, ces pertes pourraient représenter jusqu’à 9 % de l’écart de réussite entre élèves favorisés et défavorisés au collège et jusqu’à un quart au lycée.
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La littérature scientifique a déjà mis en évidence que l’exposition aux particules fines avait des effets délétères à court terme sur les performances cognitives (mémoire, capacité à résoudre des problèmes…), et notamment sur les fonctions cognitives à mobiliser pendant les épreuves (concentration, gestion du stress et de la fatigue…).
Différences de vulnérabilité
Autre enseignement de l’étude, ces effets inégaux s’expliqueraient par des différences de vulnérabilité plutôt que par des différences d’exposition. « En théorie, les inégalités scolaires face aux pics de pollution peuvent venir de deux facteurs, qui ne s’excluent pas, explique Camille Salesse. Le premier est une différence d’exposition, le second une différence de vulnérabilité, c’est-à-dire qu’un même niveau d’exposition a des effets plus prononcés chez certains élèves. Ce que notre étude apporte, c’est de démontrer que le second mécanisme est à l’œuvre. Dans nos données, les élèves défavorisés ne passent pas plus souvent leurs épreuves un jour pollué que les autres, mais ils sont nettement plus vulnérables à un pic de pollution qui survient le jour de leurs épreuves du brevet ou du bac, alors que les élèves favorisés ne sont pas significativement affectés. »
Les auteurs attribuent cette différence de vulnérabilité au fait que les élèves les plus favorisés disposeraient d’une meilleure « résilience cognitive ». Cette dernière peut être définie comme l’aptitude à rester performant malgré le stress et la pression des examens. Les économistes ont construit un nouvel indicateur qui mesure la capacité de chaque élève à maintenir sa performance dans les conditions propres à un examen, avec du stress, de la fatigue, des épreuves successives et un enjeu important. « Cette capacité est très inégalement répartie, commente Simon Briole. Dans ces conditions, les élèves défavorisés sous-performent s’ils sont en plus soumis à un environnement dégradé, là où les élèves plus favorisés parviennent à maintenir leur niveau. »
Le Monde a soumis l’étude à l’épidémiologiste environnementale Isabella Annesi-Maesano. Directrice de recherche à l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), c’est l’une des meilleures spécialistes de la pollution de l’air. « En isolant l’effet des pics des particules fines et en mesurant la “résilience cognitive” lors des examens, les auteurs montrent que la pollution de l’air agit comme un accélérateur silencieux des disparités sociales en apportant un éclairage inédit sur les mécanismes invisibles de la reproduction des inégalités scolaires, commente la chercheuse. C’est une contribution scientifique importante pour repenser l’équité éducative et la santé publique et pour faire de la prévention. »
Un troisième résultat paraît tout aussi important aux auteurs : la qualité de l’environnement scolaire peut contrebalancer ces inégalités. Les auteurs constatent que les lycées à forte valeur ajoutée, dans lesquels les équipes pédagogiques mettent en œuvre des pratiques particulièrement efficaces, semblent réussir à combler ces différences de résilience. « Les élèves les plus fragiles sur ce plan qui poursuivent leur parcours dans ce type de lycée ne sont plus pénalisés par les pics de pollution le jour du bac », observe Simon Briole.
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Les auteurs évoquent deux pistes d’action : réduire la pollution de l’air (en instaurant des zones à faible émission autour des établissements scolaires ou en installant des systèmes de purification d’air dans les salles d’examen) et diffuser les pratiques pédagogiques qui rendent les élèves plus résilients face aux conditions d’examen (renforcer les évaluations en temps limités ou les exercices structurés visant à augmenter la capacité de concentration). Le second levier a le mérite de préparer aussi à une autre source de stress environnemental à laquelle les élèves sont de plus en plus confrontés pendant des examens organisés en début d’été : la chaleur. « La chaleur pendant les examens est un sujet à part entière, très important, sur lequel nous travaillons actuellement », indique Simon Briole.