Dominique Méda, sociologue : « Pour réussir la transition écologique, nous devons conditionner les aides publiques à la réduction des coûts sociaux »
Chronique
Face au dérèglement climatique et à ses conséquences, les dirigeants politiques ne peuvent plus tergiverser et doivent adopter les voies et moyens pour changer de modèle économique. Cela tombe bien, car des solutions existent, estime, dans sa chronique, la chercheuse.
Temps de Lecture 3 min.Offrir l’article
Malgré les souffrances et les dégâts qu’ils ont provoqués, les événements météorologiques de l’été [canicules à répétition, sécheresse et incendies] ont eu un effet essentiel : enfin, les médias commencent à s’intéresser à la question du dérèglement climatique ; enfin, la réalité des conséquences de celui-ci se fait sentir dans notre chair ; enfin, l’immigration et la dette ne sont plus les seuls sujets brûlants du débat public.
Aucun candidat qui brigue la présidence de la République [en 2027] ne pourra désormais se soustraire à l’obligation d’expliquer la place que la lutte contre le changement climatique occupe dans son programme, et les moyens qu’il compte utiliser pour protéger la population et faire diminuer notre empreinte carbone. Nous – citoyens, associations, institutions publiques, médias… – devrons tout mettre en œuvre pour que les débats soient bien informés, car l’heure est grave. Nous avons besoin d’un programme sérieux faisant de la transition écologique la priorité absolue et organisant autour de celle-ci les politiques sectorielles sur vingt ans.
Un changement radical doit être planifié, à savoir une reconversion de notre économie, mais aussi de nos manières de vivre, de produire et de consommer. Diminuer résolument nos émissions de gaz à effet de serre exige de reconstruire nos villes, notre industrie, notre agriculture, nos modes de déplacement. Les financements à mobiliser sont élevés. L’Institut de l’économie pour le climat a calculé qu’un investissement supplémentaire de 87 milliards d’euros était nécessaire à l’horizon 2030 [par rapport au niveau de 2024] pour réduire fortement nos émissions, les principaux postes concernant le bâtiment et les transports. L’alimentation, l’agriculture et l’adaptation n’étant pas comprises dans cette estimation, il faut sans doute y ajouter entre 5 milliards et 10 milliards d’euros.
Cartographier les coûts sociaux
Ces montants sont énormes, mais le coût de l’inaction serait nettement supérieur. Par ailleurs, ces dépenses ne seront pas exclusivement supportées par la puissance publique. Surtout, une partie d’entre elles existe déjà et sera réorientée. Nous économiserons l’essentiel de la facture pétrolière et gazière de 60 milliards d’euros par an dont nous nous acquittons auprès de pays qui peuvent à tout moment cesser leurs approvisionnements. En outre, les 67 milliards d’euros qui servent actuellement à porter à bout de bras le système agroalimentaire et à réparer ses impacts négatifs pourront soutenir le déploiement d’une agriculture écologique régénérant les sols et permettant à toute la population d’accéder à une alimentation de qualité produite localement.
Par conséquent, il faut cartographier et rendre visibles les coûts sociaux de notre développement actuel afin d’organiser le fléchage des financements vers les investissements prioritaires et d’adopter une nouvelle comptabilité publique. Ce devrait être une première étape vers un changement de modèle économique et la rupture avec la conception tronquée du bien-être social que nous a léguée l’économie dominante il y a plusieurs décennies. Nous aurions tout intérêt, pour y parvenir, à nous inspirer des travaux pionniers de l’économiste institutionnaliste Karl William Kapp (1910-1976) dans son ouvrage Les Coûts sociaux de l’entreprise privée (1950, actualisé en 1963, traduit en 2015 par Les Petits Matins).

Il s’agit d’un ouvrage majeur, dont l’importance a été occultée en raison de la diffusion de l’économie néoclassique dans les universités après les années 1950, mais dont l’actualité est saisissante. Kapp démontre que les coûts sociaux ne sont pas des « accidents » que l’on peut corriger à la marge. Ils résultent du fonctionnement normal d’un système qui cherche à maximiser le profit privé : les entreprises transfèrent une partie de leurs coûts (pollution, maladies, accidents, destruction des ressources) à la collectivité.
Kapp définit ces coûts sociaux comme « toutes les pertes directes et indirectes subies par des tiers ou par la société entière à la suite d’activités non réfrénées. Ces pertes sociales peuvent prendre la forme d’atteintes à la santé humaine ; elles peuvent se manifester par la destruction ou la détérioration des biens ou par l’épuisement prématuré des ressources naturelles ».
Définir des objectifs concrets
L’ouvrage passe en revue et estime les coûts sociaux de la pollution de l’air et de l’eau, de la surexploitation des ressources renouvelables et non renouvelables, des accidents du travail, des changements technologiques et de l’obsolescence programmée. Il rappelle que de nombreux coûts sont impossibles à évaluer et dénonce les analyses coûts-bénéfices. Sa démonstration est implacable : les externalités ne sont pas des « imperfections du marché » ; elles sont structurelles. Il ne suffit donc pas, comme le suggérait l’économiste britannique Arthur Pigou (1877-1959), de les corriger par une taxe. Il s’agit plutôt de définir, avec les citoyens et les scientifiques, des objectifs concrets, des limites physiques, des seuils et des taux d’exploitation qui dessinent le périmètre du possible et du désirable.
Lire aussi | « Pour réussir, l’Etat doit prendre une partie de la charge mentale de la transition écologique »*
Si nous adoptions cette philosophie, nous pourrions progressivement déplacer le centre de gravité de l’économie de la seule rentabilité privée vers la satisfaction des besoins sociaux, dans le respect des limites écologiques de la planète. Il nous faudrait pour cela : créer une comptabilité publique des coûts sociaux de chaque entité ; conditionner les aides publiques à la réduction de ceux-ci ; et financer les investissements permettant de supprimer les coûts sociaux et/ou la reconversion des entités non durables.
Une telle transformation, d’une ampleur comparable à celles qui ont suivi les deux guerres mondiales, ne pourrait être pleinement efficace que si elle était financièrement soutenue et mise en œuvre à l’échelle européenne. Elle permettrait de rendre le continent plus compétitif – dans un sens certes différent de celui que souhaitent Mario Draghi [l’ancien président de la Banque centrale européenne, de 2011 à 2019] et le [laboratoire d’idées] Rhine Group, qu’il vient de créer –, mais sans doute plus riche.
Dominique Méda est professeure de sociologie à l’université Paris-Dauphine-PSL et présidente de l’Institut Veblen.
Vous pouvez partager un article en cliquant sur les icônes de partage en haut à droite de celui-ci.
La reproduction totale ou partielle d’un article, sans l’autorisation écrite et préalable du Monde, est strictement interdite.
Pour plus d’informations, consultez nos conditions générales de vente.
Pour toute demande d’autorisation, contactez syndication@lemonde.fr.
En tant qu’abonné, vous pouvez offrir jusqu’à cinq articles par mois à l’un de vos proches grâce à la fonctionnalité « Offrir un article ».
« Pour réussir, l’Etat doit prendre une partie de la charge mentale de la transition écologique »
Propos recueillis par Cécile Cazenave et Nabil Wakim
Publié le 30 août 2026 à 06h00 https://www.lemonde.fr/series-d-ete/article/2026/08/30/pour-reussir-l-etat-doit-prendre-une-partie-de-la-charge-mentale-de-la-transition-ecologique_6760668_3451060.html
Temps de Lecture 13 min.
Entretien « Les entretiens de “Chaleur humaine” ». Ancienne conseillère à l’Elysée et à Matignon, Marine Braud décortiquait, en mars 2026 pour « Le Monde », les échecs des politiques publiques pour le climat.
La société française se heurte à un paradoxe : les effets du réchauffement se font de plus en plus sentir et, dans le même temps, les politiques climatiques sont sans cesse remises en cause. Que peut-on apprendre des politiques écologiques menées ces dix dernières années ? Quelles sont les erreurs à ne pas reproduire ? Comment penser des lois efficaces pour le climat et la biodiversité tout en entraînant les citoyens ?
Marine Braud, ancienne conseillère d’Emmanuel Macron à l’Elysée et d’Elisabeth Borne à Matignon (2022-2023) sur les questions d’environnement, apportait des réponses dans un épisode du podcast « Chaleur humaine », diffusé le 10 mars sur le site du Monde. Vous pouvez retrouver ici tous les épisodes du podcast et vous inscrire à l’infolettre « Chaleur humaine » en cliquant ici.
L’incarnation d’une politique climatique ratée, dans l’esprit de beaucoup de gens, c’est la taxe carbone. En novembre 2018, le mouvement des « gilets jaunes » a eu lieu en réaction à l’augmentation de cette taxe et a provoqué une forme de paralysie politique. Quelle leçon tirez-vous de cet épisode ?
La taxe carbone répond à l’idée qu’à partir du moment où l’on met un « signal prix », comme disent les économistes, les gens vont changer leur comportement. C’est ignorer qu’une partie des gens ne peuvent pas faire cela. Ils aimeraient bien avoir une voiture qui consomme moins, mais n’ont pas les moyens d’en changer. Ils sont simplement contraints d’utiliser leur véhicule dans leur vie quotidienne. Pour ces personnes, la taxe carbone a eu pour effet d’augmenter le prix de leur plein d’essence alors qu’ils n’avaient pas d’alternative. Cette augmentation a été particulièrement injuste, car elle a touché de manière homogène la population. C’était égalitaire, mais inéquitable.
Pourquoi cette réflexion n’est-elle pas présente au moment où cette décision d’augmentation est prise ? A posteriori, tout le monde est d’accord pour dire que c’est une taxe injuste pour les classes populaires. Les cabinets ministériels sont-ils aveugles à une partie de la réalité de la société française ?
Je n’étais pas au cabinet ministériel au moment de la taxe carbone. Mais je vois un peu comment cela s’est passé. La première erreur, c’est qu’au moment où l’on augmente la taxe carbone, il n’y a aucune réorientation des financements supplémentaires vers la transition écologique. Les recettes vont exclusivement dans le budget général de l’Etat. Le mécanisme de redistribution qui permet de rendre un peu acceptable cette augmentation n’existe donc pas à l’époque. Par ailleurs, je ne suis pas d’accord avec une partie des économistes qui pensent qu’il suffit d’une augmentation du prix pour que cela fonctionne. Si ce n’est pas complété par des politiques d’aide, au changement de véhicule, par exemple, cela ne peut pas marcher. Sauf que pendant longtemps, et je l’ai beaucoup vu au sein de la classe politique, on a considéré qu’une fois qu’une politique était décidée, on avait fait le job.
On sait que la rénovation des bâtiments est cruciale pour la transition et n’apporte que des bénéfices : des factures d’énergie moins chères, une meilleure santé, des emplois. Pourtant, les politiques publiques échouent à accélérer le mouvement. Pourquoi ?
Les deux outils de l’Etat sont la contrainte et les subventions. Les membres de la convention citoyenne pour le climat l’avaient bien compris et avaient décidé d’implémenter des obligations de rénovation pour que les gens, progressivement, en fonction du diagnostic de performance énergétique, soient obligés de rénover leurs logements. Ils avaient également décidé de créer un guichet unique pour trouver des aides financières et une aide technique.
Il se trouve qu’au moment où a été arbitrée la loi Climat et résilience, qui portait plusieurs des propositions des membres de la convention, une partie des ministres n’étaient pas d’accord avec le fait d’obliger les gens. Mais ils n’ont pas non plus soutenu le fait d’augmenter les aides, parce qu’il n’y avait pas de budget. En revanche, la conclusion était évidemment toujours la même : ne pas remettre en cause l’objectif qui est d’avoir 100 % de bâtiments basse consommation en 2050, ce qui signifie rénover 30 millions de logements en trente ans.
Cela ne donne-t-il pas, parfois, l’impression que les objectifs sont énoncés sans qu’il ne se passe rien ensuite, comme si les citoyens allaient eux-mêmes constater leur importance et se prendre en main ?
Personne ne remet en cause l’objectif… parce que beaucoup de gens ne comprennent pas l’objectif. Combien de ministres à l’époque de l’arbitrage de la loi Climat et résilience avaient en tête que cela signifiait de rénover 30 millions de logements en trente ans ? En réalité, très peu.
L’autre problème, c’est l’instabilité des aides. Ce sont ces aides qui envoient le signal de l’Etat. Au début du premier quinquennat [d’Emmanuel] Macron, c’était un crédit d’impôt, transformé ensuite en subvention. Cette aide-là, MaPrimeRénov’, a changé de volume de nombreuses fois. La filière de rénovation ne s’est pas mise en place parce que précisément les critères d’aide changeaient en permanence. Un coup, on soutient l’isolation des murs seuls ; un coup, on soutient les fenêtres… Les seuls qui sont capables de s’adapter à ces « stop and go », ce sont les margoulins. A la fin, on risque d’obtenir des rénovations mal faites avec une perte de confiance du secteur.
Dans votre livre « Qui aurait pu prédire ? Leçons de dix ans de politiques écologiques depuis l’accord de Paris » (Les Petits Matins, 2025), vous soulignez qu’il faut une vision de long terme pour que la transition puisse avoir lieu. Alors pourquoi les dispositifs changent-ils si rapidement ?
Une bonne partie de nos décideurs politiques se rendent compte que les dispositifs ne fonctionnent pas. Ils pensent être plus malins que leurs prédécesseurs en revoyant entièrement les dispositifs en question. Or, dans l’instabilité politique de ces dernières années, des prédécesseurs, il y en a beaucoup ! Donc, on change très souvent.
Il y a aussi, parfois, une question d’ego. Quand on est ministre et qu’on n’a pas une loi à son nom, c’est qu’on a un peu raté sa vie. Certains responsables politiques veulent un dispositif à leur nom, peu importe lequel. On réinvente donc ce qui a été déjà fait, sans forcément se demander si l’on en a vraiment besoin à ce moment-là.
Certaines politiques écologiques sont également perçues comme des politiques « antipauvres ». C’est en tout cas comme ça que la droite, l’extrême droite et une partie de la gauche ont critiqué les zones à faibles émissions (ZFE), un dispositif à l’origine imaginé pour lutter contre la pollution de l’air. Quelles leçons en tirez-vous ?
Les zones à faibles émissions ciblent d’abord une question de santé publique, pas de climat ! Le premier problème, c’est donc le nom. Au Royaume-Uni, ils appellent cela les « Clean Air Zone » [« zones d’air pur »]. Au moins, on sait de quoi on parle. Quand j’étais à Matignon, j’ai suggéré que ce soit plutôt le ministère de la santé qui porte cette loi parce que c’était le message que l’on devait envoyer aux gens.
On savait évidemment que ce serait un sujet inflammable. Ce sont quand même globalement plutôt les classes moyennes et les classes moyennes inférieures qui n’ont pas les moyens de changer de voiture. Qu’est-ce qu’on fait à ce moment-là ? On met la tête dans le sable. Et pendant qu’on a la tête dans le sable, les seuls qui s’expriment sont les populistes qui font monter de fausses informations et qui entretiennent un fond de colère et d’angoisse chez des Français qui n’auraient jamais été concernés par ces zones à faibles émissions.
Lire aussi (2025) | ZFE : près de 3 millions de véhicules parmi les plus polluants seront remis en circulation avec l’abandon du dispositif
Les ZFE devaient être mises en place dans 42 villes en France, mais pas forcément avec un niveau de restriction comme celui de Paris ou de Lyon. Pourtant, les populistes ont fait campagne en disant : « Vous vous rendez compte, on va interdire les voitures dans 42 centres-villes en France ! » Comment voulez-vous lutter contre ça ? Même le secrétaire général de l’Elysée est venu me dire que c’était quand même un problème qu’on interdise la circulation dans 42 villes en France. Un ministre de premier plan lui avait répété cela. Ce qui signifie que même nous, au gouvernement, nous n’étions plus très au clair sur notre politique et sur ce qu’on allait faire vraiment. Comment voulez-vous que derrière, on réussisse à la défendre ?
Ce que vous décrivez, est-ce un problème de conception de la politique elle-même ou un problème de communication ?
Cette confusion au sein même du gouvernement a eu lieu avant que la polémique ne prenne de l’ampleur, deux ou trois ans après le vote de la loi [en 2021]. C’est ce moment un peu nébuleux dans la mise en place d’une législation où elle n’est plus portée à très haut niveau. La mise en œuvre d’une politique publique n’est pas sexy politiquement. Elle est souvent sous-estimée et sous-portée au niveau politique. Or, sur ce sujet-là, il fallait communiquer pour plusieurs raisons. Il était impossible d’interdire les centres-villes aux véhicules les plus polluants sans s’assurer que les gens disposent d’une alternative. J’avais beaucoup poussé pour qu’on envoie des courriers à toutes les personnes concernées. C’était un moment où l’on sentait que ça pouvait exploser. Or, on n’a pas osé avoir ce type de communication offensive. Une fois que le sujet était monté, c’était trop tard. Cela signifie qu’il faudra de nombreuses années pour remettre en place des ZFE en France.
Un autre exemple frappant d’allers-retours sur les politiques publiques est incarné par l’encadrement de l’usage des pesticides et en particulier des néonicotinoïdes. Est-ce une manière de céder à des groupes d’intérêt économique ou un manque de courage politique ?
Je considère que l’Etat est garant de l’intérêt général – et notre intérêt à tous est de continuer à avoir des abeilles qui pollinisent nos cultures. Il est donc nécessaire d’arrêter les néonicotinoïdes et, globalement, tout ce qui détruit l’environnement, les sols, l’air et l’eau. Néanmoins, on ne peut pas laisser des gens dans l’impasse. Cela dit, ce n’était pas le cas sur les néonicotinoïdes : les alternatives existent. Les gens qui restent dans des pratiques anciennes ne sont pas en train de préparer l’avenir. Ils s’accrochent à un passé qui n’existe pas et qui n’existera jamais.
Reculer parce qu’on a rencontré des résistances produit une prime aux mauvais élèves. Cela amène une partie des acteurs à se dire que s’ils résistent suffisamment longtemps, sans se préparer, l’Etat reculera. Plus encore, cela signifie que ceux qui se sont adaptés, qui ont fait les investissements, les ont faits pour rien.
Un autre exemple est la fin des emballages plastiques des fruits et légumes. Une partie des filières ont passé plus de temps à faire du lobbying pour expliquer que leurs fruits et légumes ne pourraient jamais être emballés dans autre chose que du plastique qu’à essayer de développer des alternatives. A un moment, on leur a dit non : votre filière sera concernée et vous allez devoir abandonner le plastique. Toutes les filières concernées ont réussi à trouver une autre solution. Il faut donc trouver le juste milieu, savoir modifier ou repousser une politique publique pour laquelle les critères de réussite ne sont pas réunis, mais parfois la faire quand même parce que sinon, c’est une prime aux mauvais élèves.
La pétition contre la loi Duplomb a remporté un grand succès, mais cela a eu peu d’effets politiquement, ce qui suggère une contradiction entre la volonté de certains acteurs de revenir en arrière sur les politiques d’encadrement des pesticides et le mouvement général de l’opinion publique. Pourquoi ?
La transition écologique est devenue un sujet qui ne fait pas vendre politiquement. En 2022, Emmanuel Macron est réélu parce que, dans l’entre-deux-tours, il dit que son quinquennat sera écologique ou ne sera pas. Aujourd’hui, ce n’est plus vendeur, ce n’est pas un sujet dont on a envie de parler. Si l’on veut que cela change, il faut que les gens retournent dans la rue, montrent de nouveau à leurs élus que c’est un sujet central, qui les intéresse. Parce que, pour le moment, ce n’est pas la façon dont c’est perçu dans les sphères politiques.
Deux millions de signatures contre la loi Duplomb, n’est-ce pas une manière de montrer aux élus que ce sujet intéresse l’opinion publique ?
C’est un bon début. Mais quand Nicolas Hulot démissionne il y a quelques années en direct à la radio [le 28 août 2018], quelques semaines plus tard débutent les marches pour le climat. A ce moment-là, l’écologie devient un sujet essentiel, central, de toutes les politiques. Ce mouvement n’est plus là. Cela ne veut pas dire que les gens ne s’y intéressent plus, mais ils ne le manifestent plus, au sens propre du terme. Or, dans l’univers politique, cela a un impact, même si l’on ne s’en rend pas toujours compte.
L’Europe a opéré un recul partiel, fin 2025, sur l’interdiction des ventes de voitures thermiques à l’horizon 2035. C’est ce que demandaient certains constructeurs automobiles. Pour quelles raisons a-t-on parfois le sentiment qu’en matière de climat, ce sont souvent les lobbys qui gagnent ?
La loi Climat et résilience que j’ai coordonnée touchait au transport, à l’agriculture, au logement, à la publicité… Tous les lobbys possibles ont défilé dans mon bureau ou se sont manifestés au téléphone. Dans ce cas précis, je pense que ces groupes n’ont pas eu beaucoup de poids, parce qu’une bonne partie des arguments étaient déjà assez internalisés par une partie des administrations. Les arguments de la FNSEA [Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles], de la Coordination rurale et des autres lobbys agricoles sont intégrés par le ministère de l’agriculture. Les arguments du Medef [Mouvement des entreprises de France] et des autres lobbys patronaux sont assez internalisés par le ministère de l’économie. Et ceux des ONG [organisations non gouvernementales] environnementales sont bien connus du ministère de l’environnement.
Sur l’objectif européen, je pense qu’il y a une conviction profonde chez une partie des eurodéputés qu’ils sont en train de défendre l’industrie automobile du continent. Ils ont fondamentalement tort. Le marché mondial, demain, sera électrique et pas thermique. Si l’on ne se met pas dans la compétition internationale électrique, on condamne notre industrie automobile.
Qu’y a-t-il de différent dans la manière de concevoir les politiques publiques sur la biodiversité par rapport à celles sur le climat ? On a le sentiment que les élus sont encore moins sensibles à cette question…
Parler de la capacité des sols à capter de l’eau, à éviter des inondations, ça rentre assez mal dans un tableur Excel. Or l’administration a plutôt besoin de piloter ses politiques publiques avec des indicateurs faciles à suivre, comme les tonnes de CO2. Pourtant, parler de biodiversité, c’est parler de la moitié du produit intérieur brut mondial qui repose sur des services rendus gratuitement par la nature ! La plupart des gens ne s’en rendent pas compte. Sur ce sujet, il s’agit de modifier la façon dont on perçoit notre rapport à l’environnement, qui ne doit pas être considéré uniquement comme une ressource mais comme une condition de survie de nos sociétés. C’est valable pour la biodiversité comme pour le climat.
Pour faire des politiques publiques sur le temps long, faut-il se doter d’institutions plus solides que celles dont nous disposons ?
Beaucoup de gens sous-estiment les ordres de grandeur de la transition et ne se rendent pas compte que c’est une transformation qui va prendre des décennies. On a évoqué les 30 millions de logements à rénover, mais il y a aussi 36 millions de véhicules à remplacer. On pourrait aussi parler des 60 % de notre bouquet énergétique qui sont encore aujourd’hui d’origine fossile. Pour mener une politique sur plusieurs décennies, il faut des institutions stables. Cela commence par arrêter de changer le périmètre du ministère de l’environnement à chaque changement de ministre. Cela signifie aussi avoir des institutions spécifiques pour accompagner durablement les acteurs dans la transition.
Pourrait-il s’agir d’une sorte de Cour des comptes ou de Conseil d’Etat qui aurait son mot à dire sur toutes les lois en fonction de nos objectifs de transition, par exemple ?
Aujourd’hui, l’Etat est régulièrement condamné sur des sujets environnementaux. Il faudrait un intermédiaire entre l’administration et le juge. Il serait, par exemple, intéressant que le Haut Conseil pour le climat devienne un Haut Conseil aux limites planétaires, ou à l’environnement, et qu’il devienne une autorité administrative indépendante avec des pouvoirs d’enquête et de sanction.
Il faut aussi une institution qui accompagne les acteurs. Il y a quatre-vingts ans, les pères de la Sécurité sociale disaient qu’ils voulaient débarrasser les travailleurs de la hantise des lendemains. Cette hantise a aujourd’hui de nouveaux visages qui sont les dérèglements environnementaux. La transition va modifier nos modes de vie. C’est angoissant, et c’est normal. On n’a pas forcément envie que ça change et encore moins quand c’est un changement qu’on n’a pas totalement choisi. Je plaide pour créer une Sécurité sociale verte pour accompagner tous les citoyens et peut-être même les entreprises sur ce chemin de transition.
Comment pourrait fonctionner cette Sécurité sociale verte ?
Cela pourrait être une plateforme numérique, votre conseiller France Services, votre postier qui a une petite tablette et qui peut vous aider à faire votre diagnostic énergétique, etc. Aujourd’hui, une écrasante majorité de la population n’est pas du tout contre la transition écologique. Les gens ont envie de faire quelque chose qui soit efficace et de faire leur part, pas la part des autres. Il faut donc les aider à savoir quelle est leur juste part. On peut imaginer un diagnostic personnalisé lié à la situation socioprofessionnelle et économique de chacun. Qu’est-ce qui serait le plus efficace pour cette personne ? D’abord, de changer de voiture peut-être. Puis, un jour, rénover le logement et, en parallèle, continuer à réparer ses objets. Et pour accomplir ces différentes actions, il faut que les gens disposent facilement de toutes les aides et de tous les soutiens, financiers comme techniques. C’est de l’accompagnement. C’est un filet de sécurité.
Dans cette logique de Sécurité sociale, vous aviez évoqué aussi l’idée d’une sorte de « carte Vitale climatique », sur laquelle on pourrait créditer les aides auxquelles on a droit. Comment cela fonctionnerait-il ?
Je ne sais pas si vous avez déjà essayé d’avoir recours à MaPrimeRénov’, mais c’est un enfer administratif. Il faut que ce ne soit plus un sujet, que, demain, votre artisan certifié arrive chez vous avec son petit terminal comme le pharmacien ou le médecin et que vous n’ayez qu’à passer votre carte pour obtenir les aides auxquelles vous avez droit. Il faut que l’Etat prenne à sa charge une partie de la complexité et de la charge mentale de la transition écologique si l’on veut emmener le maximum de citoyens.
Quand on est une citoyenne, un citoyen, et qu’on a envie d’agir, que les choses changent, qu’est-ce qu’on peut faire à son niveau ?
On ne s’en rend pas toujours compte, mais aller manifester dans la rue, signer les pétitions, cela compte dans les ministères. Je l’ai souvent constaté en réunion interministérielle : les derniers sondages, les marches sur le climat, ce sont des choses qui pèsent. Certes, cela pèse moins qu’une condamnation du Conseil d’Etat pour pollution de l’air, mais tout de même.
Les responsables politiques sont des hommes et des femmes qui aiment bien être aimés. Il faut leur montrer que cette demande sociétale existe encore. Parce qu’aujourd’hui, ce qu’on voit, ce sont des gens contre les ZFE, des agriculteurs devant l’Assemblée nationale qui exigent de pouvoir continuer à utiliser des pesticides ou de pouvoir stocker de l’eau, y compris à des endroits où, demain, il n’y en aura plus. C’est cela que le personnel politique voit. Et c’est donc cela que les lois reflètent.Retrouvez sur cette page les entretiens tirés de notre podcast « Chaleur humaine » consacré au changement climatique.
Dominique MédaSociologue