Déclin démographique et besoin de main-d’œuvre d’un côté, rejet et peur croissants de l’immigration musulmane de l’autre : comment concilier ces deux termes?

Le modèle israélien de l’extrême droite

Fascisme en France, le grand malentendu

Le Monde Diplomatique Août 2026 https://www.monde-diplomatique.fr/2026/08/BREVILLE/69768?id_article=69768

L’élection présidentielle de 2027 aura pour enjeu non pas l’alternance, mais une possible rupture. Laquelle ? Afin de conjurer celle que provoquerait la victoire du Rassemblement national, une partie de la gauche mobilise contre le risque du fascisme. Et néglige une autre hypothèse…

par Benoît Bréville & Pierre Rimbert

 Au grand jeu des pronostics sur l’avenir politique de la France, en voici un qui écrase la concurrence dans les débats à gauche depuis deux décennies : « Le fascisme ! » — comprendre : nous y allons tout droit. Avec son culte de la police, son obsession sécuritaire et son ciblage des jeunes issus de l’immigration, ces « racailles » à passer « au Kärcher », M. Nicolas Sarkozy avait suscité à la fin des années 2000 moult critiques sur ce thème. Au tournant des années 2015-2016, les attentats islamistes, la psychose à propos des « jeunes radicalisés » et la vague des réfugiés du Proche-Orient ont profondément enraciné dans une partie de la population l’idée d’un « ennemi de l’intérieur » prêt à frapper la République avec la complicité d’une certaine gauche. Un coin supplémentaire a été enfoncé quand le président François Hollande a voulu déchoir les binationaux nés français condamnés pour un « crime constituant une atteinte grave à la vie de la nation ». Avec la répression des mouvements sociaux, la banalisation médiatique de thèmes naguère cantonnés au conservatisme le plus extrême, la progression quasi continue du Rassemblement national (RN) au cours des deux mandats de M. Emmanuel Macron et la bienveillance du patronat vis-à-vis de ce parti, l’hypothèse devient certitude : le fascisme gagne la France (1).

La référence au régime mussolinien et à l’entre-deux-guerres présente l’indiscutable avantage de frapper les esprits. Elle suppose l’idée d’une bascule autoritaire une fois l’extrême droite parvenue au pouvoir grâce à la capitulation des partis traditionnels, qui ont concédé à l’adversaire le cadre du débat. Il s’agit donc de mobiliser tant qu’il est encore temps en s’appuyant sur l’exemple de luttes antifascistes illustres quoique pas toujours victorieuses.

Mais le spectre du fascisme n’occulte-t-il pas un danger moins spectaculaire et beaucoup plus concret ? Celui d’un glissement insensible vers un régime de ségrégation juridique où, un peu comme en Israël, une partie de la population considérée comme allogène serait disciplinée et cantonnée à une position subalterne par l’application d’un droit spécifique.

Un tournant fasciste impliquerait une rupture coercitive coûteuse ainsi qu’un guide providentiel auxquels s’opposeraient les institutions encore puissantes de la bourgeoisie libérale ; l’apartheid 2.0 se contenterait de mettre en œuvre la « préférence nationale », mesure-phare du RN légitimée par le suffrage, qui séparerait juridiquement les populations conformes à l’« identité française » des autres. Et fournirait une solution à l’équation à laquelle se trouvent confrontés nombre de pays européens.

Réduite à sa plus simple expression, la question de l’immigration, autour de laquelle se dessinent les clivages idéologiques, comporte en effet deux termes, l’un démographique et l’autre politique. Frappées d’un vieillissement accéléré et d’un effondrement du taux de fécondité, les populations du Vieux Continent — qui n’a jamais aussi bien porté son nom — se trouvent dans l’incapacité de faire tourner la machine économique sans recourir à l’immigration. Cette donnée, largement documentée (2), avantage et pénalise simultanément les partis d’extrême droite. L’effondrement de la natalité et la proportion croissante de personnes âgées offrent un bon terreau aux discours sécuritaires, aux prophéties déclinistes et à la peur du « grand remplacement ». Mais ils posent un problème aux élites économiques, sans lesquelles l’extrême droite ne peut gouverner. En Italie, Mme Giorgia Meloni, élue sur une ligne antimigrants, a signé en 2025 un deuxième décret triennal autorisant l’importation de 500 000 travailleurs étrangers pour satisfaire les patronats de l’agriculture, du bâtiment et du tourisme. En même temps qu’il décrivait en octobre de la même année la présence de migrants comme « un problème dans le paysage urbain », le chancelier allemand Friedrich Merz répondait aux criailleries des employeurs sur la pénurie de main-d’œuvre en créant une agence numérique de recrutement d’étrangers qualifiés baptisée Work-and-Stay. « Ce ne sont pas les patrons qui demandent massivement de l’immigration, c’est l’économie », expliquait sur Radio Classique (19 décembre 2023) M. Patrick Martin, président du Mouvement des entreprises de France (Medef).

La conjuration des égaux

Malgré les prodiges de l’automatisation et même si l’ex-candidat d’ultradroite Éric Zemmour promet que « les robots se substitueront aux immigrés » (Europe 1, 23 juin 2026), les ingénieurs de la Silicon Valley n’envisagent pas à court terme une intelligence artificielle qui lave les personnes dépendantes. Cette transformation au sein de l’ordre des âges — la pyramide se change en champignon — s’accompagne d’une autre au sein de l’ordre des genres : alors que les femmes surclassent les hommes dans les études supérieures, à l’exception des filières les plus valorisées, les jeunes hommes peu ou pas diplômés perçoivent l’immigration comme une menace d’autant plus grande que leur position sociale et matrimoniale se fragilise. Or, justement, les mouvements migratoires dans le monde s’accélèrent depuis un quart de siècle : on dénombrait 304 millions de migrants internationaux en 2024, contre 174 millions en 2000, soit une proportion de la population mondiale passée de 2,8 % à 3,7 %. En Europe, ce nombre atteignait 94 millions en 2024, contre 56 millions en 2000, à population quasi constante (3).

Le second terme de l’équation est politique : la montée en puissance de formations d’extrême droite portées par un discours contre l’immigration musulmane d’Afrique subsaharienne, du Maghreb ou du Proche-Orient. En France, les listes du Front/Rassemblement national passent de 11,3 % et zéro député aux législatives de 2002 à plus de 33 % et 123 sièges à celles de 2024. La droite « postfasciste » gouverne l’Italie. En Allemagne, l’Alternative für Deutschland (AfD), créée en 2013, rassemble une voix sur cinq douze ans plus tard. Les formations de droite radicale ont dominé jusqu’à récemment la vie politique en Pologne comme en Hongrie, et imposent leurs discours sur la « menace migratoire », le « grand remplacement » et l’« insécurité culturelle » aux Pays-Bas, au Danemark, en Suède, en Norvège…

Paradoxalement, de nombreuses études documentent une baisse des convictions racistes au sein des pays européens — au sens des croyances dans une hiérarchie des « races » — et une hausse concomitante de la xénophobie ainsi que du sentiment qu’« on n’est plus chez soi ». Une opinion qui gagne désormais les rangs de la droite classique et se banalise : « 63 % des Français favorables à une suspension de l’immigration légale pendant trois ans, selon un sondage »commandité par CNews et relayé par Le Figaro (28 mai 2026). La presse et les influenceurs d’extrême droite abreuvent quotidiennement les réseaux sociaux de faits divers qui semblent valider l’idée que, du canal Saint-Martin dans le 10e arrondissement de Paris à la gare de Cologne en Allemagne, des rues de Belfast à celles de Rome, les populations issues d’une immigration de culture musulmane tiennent le pavé et imposent leur loi aux « Blancs ».

Ce n’est pas au fond la présence sur le territoire de Français noirs et arabes qui incommode les droites, mais que les immigrés et leurs descendants prennent au sérieux ce que leurs contempteurs les ont parfois soupçonnés de refuser : l’intégration, le désir de faire souche, l’affirmation d’une pleine appartenance nationale. Si le racisme traditionnel fondait sa hiérarchie raciale sur la biologie, la xénophobie contemporaine dénie aux immigrés leur qualité sociale d’égaux.

Déclin démographique et besoin de main-d’œuvre d’un côté, rejet et peur croissants de l’immigration musulmane de l’autre : comment concilier ces deux termes ?

Par la rupture fasciste. Ou par la mise en place progressive d’un régime juridique différencié qui consacre l’ascendant des autochtones sur les nouveaux entrants, de telle sorte que les immigrés laborieux et leurs descendants s’insèrent dans une vie commune conçue comme un rapport de soumission. Sans même mentionner l’esclavage ou le système de « Jim Crow » (4) aux États-Unis, de telles constructions légales hantent l’histoire contemporaine.

À commencer par le régime de l’indigénat imposé par la IIIe République dans ses colonies (5). Il différenciait deux catégories de sujets : les citoyens, titulaires de la plénitude des droits politiques, et les indigènes, soumis à une série d’obligations (corvées, réquisitions, taxes), de sanctions et de restrictions spécifiques, notamment en matière de droit de vote. Son actualisation en métropole par un gouvernement d’extrême droite transposerait une variante allégée de ce statut aux populations identifiées comme problématiques.

On trouve dans le Golfe une déclinaison radicale de ce modèle : aux Émirats arabes unis comme au Qatar, 20 % de la population jouit de tous les droits, tandis que les 80 % d’étrangers produisent ou servent, importés par des agences privées et cantonnés dans des baraquements sans perspective d’intégration.

Avec des proportions démographiques et une histoire différentes, l’apartheid instauré en Israël offre aux Européens un modèle d’autant plus instructif que ce pays porté aux nues par les droites radicales revendique une assise démocratique.

L’affirmation de la suprématie des Juifs sur les Palestiniens ne s’opère pas seulement par la force illégale (colonisation, exécutions extrajudiciaires, persécutions par les colons, détentions arbitraires, torture des prisonniers), mais également par l’adoption de lois établissant un régime d’infériorité juridique. Celle votée le 19 juillet 2018 par la Knesset dispose que « le droit d’exercer l’autodétermination au sein de l’État d’Israël est réservé uniquement au peuple juif ». Comme nombre de législations avant lui, à commencer par la « loi du retour », ce texte à valeur constitutionnelle légalise une discrimination en fonction de l’origine, qui cantonne les non-Juifs au statut d’inférieurs. S’ils ont agi conformément à cette idéologie d’apartheid, les fondateurs du pays avaient pris la peine de maintenir une façade démocratique en garantissant dans sa déclaration d’indépendance « une complète égalité de droits sociaux et politiques à tous ses citoyens ». L’adoption le 30 mars dernier par une très large majorité de parlementaires d’une loi punissant de mort les Palestiniens jugés coupables de « meurtre terroriste », mais pas les Juifs israéliens auteurs du même crime, suggère non pas une dérogation supplémentaire à la norme mais une forme de gouvernement à part entière : un système juridique à deux vitesses qui codifie la suprématie d’une partie du peuple sur l’autre.

On conçoit à quel point ce schéma pourrait inspirer une extrême droite française qui franchirait en 2027 les portes du pouvoir et chercherait à dépasser la contradiction démographie-immigration sans froisser son électorat. Le RN s’est engagé à entamer son mandat éventuel par un grand référendum sur l’immigration qui fournirait à la « préférence nationale » un fondement juridique (6).

La proposition de loi constitutionnelle « Citoyenneté-Identité-Immigration » déposée par Mme Marine Le Pen le 25 janvier 2024 donne un avant-goût du menu : « priorité nationale » érigée en « droit constitutionnel invocable », abolition du droit du sol, « sauvegarde de l’identité de la France » portée au rang de mission républicaine, volonté d’« interdire l’accès à des emplois dans l’administration, des entreprises publiques et des personnes morales chargées d’une mission de service public aux personnes qui possèdent la nationalité d’un autre État ».

Vers l’apartheid

Cette dernière disposition vise évidemment les binationaux, dont 90 % sont immigrés ou descendants d’immigrés (7). Elle permet de contourner l’obstacle de la Constitution, qui bannit toute distinction fondée explicitement sur l’origine. Car, si une majorité parlementaire peut aisément soumettre les étrangers à des régimes juridiques spécifiques, il en va autrement des Français issus de l’immigration, dont une grande partie possède la pleine citoyenneté. Pour les atteindre sans les désigner comme tels, le RN peut s’appuyer sur des catégories de substitution, suffisamment corrélées à cette origine pour produire des effets comparables. Outre la binationalité, les signes religieux (interdiction du voile dans l’espace public) constituent un levier. Sans désigner des populations en raison de leur ascendance, la variable territoriale permet aussi de focaliser des mesures spécifiques sur des espaces où résident massivement immigrés et descendants d’immigrés.

Or les responsables politiques déploient déjà cette logique. Contrôles d’identité concentrés dans certains quartiers populaires, délit d’occupation des halls d’immeuble, opérations « place nette » prioritairement menées dans les quartiers de grands ensembles, ou encore quartiers de reconquête républicaine (QRR) créés par M. Emmanuel Macron pour territorialiser l’action policière. À la moindre flambée de désordre, les responsables des droites classique et extrême réclament l’état d’urgence, des couvre-feux et des « mesures d’exception » pour ces quartiers que Mme Le Pen et Mme Valérie Pécresse décrivent comme des « zones de non-France ». Entre les mains d’un gouvernement RN, de tels dispositifs élargis et articulés à d’autres restrictions consolideraient l’arsenal dirigé contre les droits des étrangers comme des Français issus de l’immigration extra-européenne.

La manœuvre se trouverait facilitée par une double réaction antiuniversaliste à l’œuvre depuis un quart de siècle. Celle de la droite, qui alimente sans relâche l’idée d’une incompatibilité républicaine des populations musulmanes, désormais associées au terrorisme et à l’obscurantisme. Mais aussi celle d’une fraction de la gauche, qui exalte les particularismes culturels ou religieux des minorités (8).

Ainsi, sans aller aussi loin que M. Benyamin Netanyahou ni déchirer le voile des apparences démocratiques, un gouvernement d’extrême droite disposerait de nombreux outils pour rendre à son électorat ce « sentiment de sécurité » que la proximité d’immigrés « libres et égaux en droit » lui a fait perdre. Rétablir l’ordre : à la voie militaro-policière du fascisme traditionnel, le RN préférerait vraisemblablement celle, plus praticable, d’une opération à la fois sécuritaire et symbolique consistant à remettre « les immigrés » à leur place. Celle, située tout en bas de l’échelle sociale, qu’occupaient les ouvriers de l’automobile ou de l’agriculture dans les années 1970. Ces travailleurs fraîchement immigrés, sans droits, sans famille, sans appuis politiques, à la merci des marchands de sommeil, tenus par l’encadrement à bonne distance des ouvriers professionnels français ou immigrés établis, ont tissé la toile des « trente glorieuses » que même l’homme de droite regrette aujourd’hui : aucun doute, « c’était mieux avant », quand jamais un Arabe ne l’aurait toisé du regard dans la rue.

L’apartheid à la française rencontrerait-il une résistance majoritaire ? À gauche, assurément, mais cela suffirait-il ? La droite, subjuguée par le « modèle israélien » de sécurité et de politique étrangère, dénonce déjà quiconque y trouve à redire. 

« Le rappel par les Européens des grands principes du droit international est estimable, mais ces incantations ne débouchent pas sur grand-chose », a expliqué à propos du « grand ménage » israélien au Proche-Orient le journaliste Guillaume Roquette dans Le Figaro Magazine (6 mars 2026), hebdomadaire situé au carrefour des droites traditionnelle et extrême. Un « raisonnement » analogue accueillerait sans aucun doute la mise à bas du droit français par l’extrême droite au pouvoir.

Pour la combattre sur ce terrain comme sur celui de l’économie, la gauche dispose d’une boussole politique, d’un programme et d’un mot d’ordre : égalité.

Benoît Bréville & Pierre Rimbert

(1) Ugo Palheta, Comment le fascisme gagne la France. De Macron à Le Pen, La Découverte, Paris, 2025.

(2) Gilles Pison, « En France comme en Europe, le solde migratoire compense l’excédent des décès sur les naissances », Population & sociétés, n° 642, Paris, mars 2026.

(3) « International migrant stock 2024. Key facts and figures », (PDF), Organisation des Nations unies (ONU), New York, janvier 2025.

(4) Lire Loïc Wacquant, « L’esclavage aboli, les lynchages ont commencé aux États-Unis », Le Monde diplomatique, avril 2024.

(5) Olivier Le Cour Grandmaison, De l’indigénat. Anatomie d’un « monstre » juridique : le droit colonial en Algérie et dans l’Empire français, Zones, Paris, 2010.

(6) Lire Benoît Bréville, « Préférence nationale, un remède de charlatan », Le Monde diplomatique, novembre 2021.

(7) Cris Beauchemin, Christelle Hamel et Patrick Simon (sous la dir. de), Trajectoires et origines. Enquête sur la diversité des populations en France, INED Éditions, Paris, 2016.

(8) Lire Vivek Chibber, « L’universalisme, une arme pour la gauche », Le Monde diplomatique, mai 2014, et Walter Benn Michaels, La Diversité contre l’égalité, Raisons d’agir, Paris, 2009.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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