« Philippe Bergerot, président de La Ligue contre le cancer : “Les politiques, très souvent, retardent l’action sous la pression des lobbys et de la désinformation” »
Date de publication : 15 juillet 2026 Temps de lecture: 3 min

Stéphane Foucart note dans Le Monde qu’« alors que la commission mixte paritaire doit examiner, jeudi 16 juillet, le projet de loi d’urgence agricole, La Ligue contre le cancer réitère son opposition au retour de pesticides interdits en France – néonicotinoïdes ou apparentés –, prévu par la version du texte adoptée au Sénat ».
Le journaliste livre un entretien avec l’oncologue Philippe Bergerot, président de l’association, qui « s’inquiète d’une «érosion du sens de l’intérêt général» dans le monde politique et annonce que, dans la campagne présidentielle qui s’ouvre, La Ligue contre le cancer s’engage en faveur de la constitutionnalisation d’une version étendue du principe de précaution pour les questions environnementales mais aussi sanitaires ».
Stéphane Foucart interroge ainsi : « Dans le cadre du projet de loi d’urgence agricole, le Sénat a voté, en juin, le retour de pesticides interdits, malgré l’opposition de nombreuses sociétés savantes médicales, du Conseil national de l’ordre des médecins, etc. Qu’est-ce que cela dit des relations entre le monde politique et les communautés scientifiques et médicales ? ».
Philippe Bergerot répond que « c’est très inquiétant sur le fond. Cela veut clairement dire que la santé, qui était déjà le parent pauvre des préoccupations de nos responsables politiques, passe bien après l’économie. Sur toutes les questions de prévention, on est dans une vision de court terme. On va jusqu’à mettre en péril les populations pour défendre certains intérêts ».
« Le pouvoir politique ne veut pas se rendre compte qu’en faisant courir de tels risques, nous allons à terme produire une inflation de besoins médicaux, de soins, donc de coûts pour l’ensemble de la société. On voit une érosion du sens de l’intérêt général s’installer dans le monde politique », poursuit-il.
Le Dr Bergerot déclare que « la prévention, ce n’est pas que des contraintes économiques pour le présent, c’est surtout des économies importantes pour l’avenir. Il y a tellement d’exemples ! J’ai exercé à Saint-Nazaire [Loire-Atlantique] et j’y ai vu de première main les effets dramatiques de l’amiante sur les ouvriers des industries locales ».
« Tout cela montre bien la nécessité d’une action rapide quand les risques sont scientifiquement avérés alors que les politiques, très souvent, retardent sous la pression des lobbys et de la désinformation, ce que nous appelons la fabrique du doute. L’amiante et le chlordécone sont emblématiques, mais il y en a beaucoup d’autres », continue le responsable.
Stéphane Foucart observe : « Que répondez-vous aux parlementaires et aux membres du gouvernement qui estiment que l’acétamipride, étant autorisé ailleurs en Europe, doit également l’être en France pour éviter les distorsions de concurrence ? ».
Philippe Bergerot souligne que « cette question de la concurrence ne suffit pas à annuler les nombreuses études qui existent, et qui pointent dans la même direction. La responsabilité de l’Etat est de protéger sa population. Ce n’est pas parce qu’une substance est autorisée là-bas qu’elle doit l’être ici. […] Il y a un certain courage politique à avoir. Pour reprendre l’exemple de l’amiante, la France l’a interdite avant d’autres pays : est-ce que nous le regrettons aujourd’hui ? ».
L’oncologue observe en outre qu’« à chaque substance interdite ou mieux réglementée, d’autres arrivent sur le marché : c’est une course sans fin. Nous souhaitons nous appuyer sur la science, mais nous ne voulons pas que cette science soit systématiquement produite avec le couteau sous la gorge. Nous voulons que la préservation de la santé publique repose surtout sur des textes et des principes généraux susceptibles de mieux maîtriser les risques pour la population ».
Philippe Bergerot, président de La Ligue contre le cancer : « Les politiques, très souvent, retardent les actions de prévention sous la pression des lobbys et de la désinformation »
L’oncologue plaide, dans un entretien au « Monde », pour une politique de prévention des cancers agissant à la fois sur la pollution et sur les comportements individuels. L’association La Ligue contre le cancer demande l’extension du principe de précaution aux questions sanitaires afin de « protéger le droit à vivre dans un environnement favorable à la santé ».
Propos recueillis par Stéphane FoucartPublié aujourd’hui à 06h00, modifié à 10h34 https://www.lemonde.fr/planete/article/2026/07/15/philippe-bergerot-president-de-la-ligue-contre-le-cancer-les-politiques-tres-souvent-retardent-l-action-sous-la-pression-des-lobbys-et-de-la-desinformation_6723493_3244.html?srsltid=AfmBOopeUFquT4-l2l3Xkf0TK9llKYvbNZEgx4mdaCzmNhL8B5aH1vEy
Temps de Lecture 4 min.
Alors que la commission mixte paritaire doit examiner, jeudi 16 juillet, le projet de loi d’urgence agricole, La Ligue contre le cancer réitère son opposition au retour de pesticides interdits en France – néonicotinoïdes ou apparentés –, prévu par la version du texte adoptée au Sénat. Dans un entretien au Monde, l’oncologue Philippe Bergerot, président de l’emblématique association, s’inquiète d’une « érosion du sens de l’intérêt général » dans le monde politique et annonce que, dans la campagne présidentielle qui s’ouvre, La Ligue contre le cancer s’engage en faveur de la constitutionnalisation d’une version étendue du principe de précaution pour les questions environnementales mais aussi sanitaires.
Dans le cadre du projet de loi d’urgence agricole, le Sénat a voté, en juin, le retour de pesticides interdits, malgré l’opposition de nombreuses sociétés savantes médicales, du Conseil national de l’ordre des médecins, etc. Qu’est-ce que cela dit des relations entre le monde politique et les communautés scientifiques et médicales ?
C’est très inquiétant sur le fond. Cela veut clairement dire que la santé, qui était déjà le parent pauvre des préoccupations de nos responsables politiques, passe bien après l’économie. Sur toutes les questions de prévention, on est dans une vision de court terme. On va jusqu’à mettre en péril les populations pour défendre certains intérêts. Le pouvoir politique ne veut pas se rendre compte qu’en faisant courir de tels risques, nous allons à terme produire une inflation de besoins médicaux, de soins, donc de coûts pour l’ensemble de la société. On voit une érosion du sens de l’intérêt général s’installer dans le monde politique.
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La prévention, ce n’est pas que des contraintes économiques pour le présent, c’est surtout des économies importantes pour l’avenir. Il y a tellement d’exemples ! J’ai exercé à Saint-Nazaire [Loire-Atlantique] et j’y ai vu de première main les effets dramatiques de l’amiante sur les ouvriers des industries locales. Ce fut d’abord un drame et une catastrophe pour ceux qui sont morts de mésothéliome, et pour leurs familles bien sûr, mais c’est aussi très coûteux pour l’économie, avec les mises à la retraite précoces de ceux qui ont été exposés, etc.
Tout cela montre bien la nécessité d’une action rapide quand les risques sont scientifiquement avérés alors que les politiques, très souvent, retardent sous la pression des lobbys et de la désinformation, ce que nous appelons la fabrique du doute. L’amiante et le chlordécone sont emblématiques, mais il y en a beaucoup d’autres.
Que répondez-vous aux parlementaires et aux membres du gouvernement qui estiment que l’acétamipride, étant autorisé ailleurs en Europe, doit également l’être en France pour éviter les distorsions de concurrence ?
Nous leur répondons que cette question de la concurrence ne suffit pas à annuler les nombreuses études qui existent, et qui pointent dans la même direction. La responsabilité de l’Etat est de protéger sa population. Ce n’est pas parce qu’une substance est autorisée là-bas qu’elle doit l’être ici, d’autant plus qu’il est probable que, dans ces autres pays, ce soit le même raisonnement à l’œuvre : on conserve des substances toxiques en circulation parce que d’autres le font. Il y a un certain courage politique à avoir. Pour reprendre l’exemple de l’amiante, la France l’a interdite avant d’autres pays : est-ce que nous le regrettons aujourd’hui ?

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Pour autant, nous ne voulons pas nous positionner en réaction sur chaque pesticide problématique, chaque PFAS [substances per- et polyfluoroalkylées, ou « polluants éternels »], sur le cadmium, etc. A chaque substance interdite ou mieux réglementée, d’autres arrivent sur le marché : c’est une course sans fin. Nous souhaitons nous appuyer sur la science, mais nous ne voulons pas que cette science soit systématiquement produite avec le couteau sous la gorge. Nous voulons que la préservation de la santé publique repose surtout sur des textes et des principes généraux susceptibles de mieux maîtriser les risques pour la population.
Le principe de précaution existe pourtant, inscrit dans la Charte de l’environnement, annexée à la Constitution en 2005…
Tel qu’il est rédigé dans la Constitution, le principe de précaution concerne en premier lieu l’environnement et ne s’applique à la santé que dans les situations où celle-ci est liée à l’environnement. La Ligue contre le cancer se positionne pour l’extension du principe de précaution aux questions strictement sanitaires et nous sommes en train de finaliser un dossier juridique pour proposer formellement aux parlementaires d’intégrer à la Constitution une version reformulée de ce principe. Nous voulons protéger le droit à vivre dans un environnement favorable à la santé et, à cette fin, l’extension du principe de précaution est très importante. Cela fait partie des propositions que nous allons pousser auprès des candidats à la présidentielle.
Comment cette campagne s’annonce-t-elle de votre point de vue ?
Elle s’annonce difficile, avec des prises de position de candidats ou de syndicats agricoles visant carrément à supprimer le principe de précaution, qui va clairement être un enjeu politique fort. Une telle suppression serait catastrophique. On voit même que les effets sanitaires de l’alcool commencent à être relativisés par certains ! Je crains que cette campagne ne soit un vaste chantier où les candidats tenteront de flatter un maximum d’intérêts pour récupérer des voix, en se tenant à distance de la santé publique. Avec comme promesse implicite de guérir chaque maladie en augmentation par un nouveau médicament. Ce n’est pas du tout notre philosophie.
La Ligue contre le cancer a longtemps axé son action sur la prévention des facteurs de risques individuels. Pourquoi fait-elle, depuis quelques années, des liens entre santé et environnement un nouvel enjeu ?
Il est vrai que La Ligue porte une attention particulière à la prévention de la sédentarité, de la consommation d’alcool, de tabac, qui restent des facteurs de risque individuels majeurs. Mais nous voyons aussi s’accumuler les études et les expertises qui associent à un surrisque de cancers les pesticides, les PFAS, certains métaux lourds, les nanomatériaux, etc.
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L’idée selon laquelle les contaminants de l’environnement ne compteraient pour presque rien dans le fardeau du cancer est fausse. Ces facteurs de risque ne font pas que s’ajouter aux risques individuels, ils les potentialisent, les démultiplient. On voit souvent que les populations qui ont des conduites à risque sont aussi celles qui sont exposées professionnellement à des substances dangereuses, vivent dans un environnement dégradé ou sont exposées à la malbouffe. Ainsi, en négligeant les facteurs environnementaux, on risque de ne pas obtenir les bénéfices escomptés si on n’agit que sur les facteurs de risques individuels.