| L’ÉDITO de MEDIAPART |
| La cynique fuite en avant de Marine Le Pen |
Par Youmni Kezzouf
| En quelques minutes d’entretien sur TF1, le 7 juillet, Marine Le Pen a réussi à braquer la campagne présidentielle de 2027. Choisissant de se présenter coûte que coûte à l’élection, malgré sa condamnation en appel pour détournement de fonds publics et qu’importe ce que décidera la Cour de cassation, la cheffe de file du Rassemblement national (RN) embarque dans son déni judiciaire le reste du spectre politique. Son calcul est aussi simple que cynique et en dit beaucoup sur le peu de cas que fait l’extrême droite des questions de probité : gagner du temps, un maximum de temps pour être, en cas d’élection, sauvée par l’immunité présidentielle. Si la candidate RN faisait son entrée à l’Élysée, l’exécution de sa condamnation à de la prison ferme serait en effet suspendue, même si elle était confirmée par la Cour de cassation. Après avoir dénoncé pendant des années les casseroles judiciaires d’un monde politique auquel il estimait ne pas appartenir, le RN se retrouve une nouvelle fois à compter sur un principe qu’il a lui-même dénoncé. En 2002, Jean-Marie Le Pen s’était justement indigné de la capacité de Jacques Chirac à se présenter à une élection sans rendre de comptes dans l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris. « Je suis choqué par le fait que le président Chirac puisse se croire dispensé de rendre des comptes avant de se présenter à nouveau à l’élection présidentielle, et peut-être sauter d’un mandat dans l’autre en esquivant les questions qui lui sont posées sur le plan judiciaire », s’était à l’époque insurgé le fondateur du Front national (FN). Vingt-quatre ans plus tard, les mêmes cadres du RN qui réclamaient une accélération du calendrier judiciaire après la décision de première instance se retrouvent à expliquer que rien ne presse : ils espèrent que la Cour de cassation ne pourra pas rendre sa décision avant le scrutin pour éviter à leur cheffe de file une fin de campagne sous bracelet électronique. Et quand bien même : questionné sur BFMTV sur la possibilité que sa candidate participe à un débat d’entre-deux-tours en étant condamnée à de la prison ferme, avec un bracelet électronique à la cheville, le député Jean-Philippe Tanguy, très proche de Marine Le Pen, a balayé le sujet : « Bien sûr, si ça devait être le cas, on s’arrangera avec cela. » |
L’immunité présidentielle, la carte joker de Marine Le Pen pour éviter un passage par la case prison
Si elle remporte la présidentielle, la candidate du Rassemblement national sera protégée de l’exécution d’une éventuelle condamnation définitive pour détournement de fonds publics jusqu’à son départ de l’Élysée. D’où l’intérêt, pour elle, de gagner du temps jusqu’à l’élection de 2027.
Alexandre Berteau et Antton Rouget
11 juillet 2026 à 18h23 https://info.mediapart.fr/optiext/optiextension.dll?ID=OHdR3InvRRPQ8M1SfyEjy172fr2fi43195LFZWymqoDjzgc5E_68Sg12j5XBuvayDJSHLuzk6ySPGPZwvnI
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ContreContre la « délinquance » et le « laxisme judiciaire », Marine Le Pen a longtemps prétendu défendre la même solution. « Il faut que les peines soient prononcées, et il faut que les peines prononcées soient appliquées », insistait-elle face à Emmanuel Macron, le 3 mai 2017, lors du débat d’entre-deux-tours de l’élection présidentielle.
Deux condamnations pour détournement de fonds publics plus tard, la représentante du Rassemblement national (RN) a visiblement changé d’avis – en tout cas, en ce qui la concerne. En officialisant sa candidature en réaction à sa condamnation en appel à trois ans de prison, dont un ferme sous bracelet électronique, la cheffe de file du parti d’extrême droite provoque une situation qui pourrait lui permettre d’éviter d’être placée sous écrou en 2027, même en cas de confirmation de sa peine par la Cour de cassation.

Marine Le Pen a fait part de son intention de former un pourvoi, qui sera a priori examiné « avant le scrutin présidentiel », dont le premier tour doit se tenir le 18 avril 2027, a confirmé le procureur général près la Cour de cassation, Rémy Heitz. Si l’arrêt prononcé par la cour d’appel est confirmé, un juge d’application des peines (JAP) devra ensuite convoquer la candidate dans un délai de vingt jours à un mois afin de fixer les conditions du port de son bracelet.
Sauf en cas de victoire à la présidentielle. « Pendant le mandat présidentiel, [la condamnation] sera en quelque sorte suspendue par l’immunité présidentielle et elle ne pourrait être mise à exécution qu’à l’issue de ce mandat présidentiel », a rappelé sur TF1 Marie-Suzanne Le Quéau, procureure générale près la cour d’appel de Paris.
Une situation sans précédent
L’article 67 de la Constitution dispose en effet qu’un·e président·e de la République ne peut pas être poursuivi·e pour des actes accomplis en sa qualité de chef·fe de l’État. Mais aussi – ce qui est moins connu – qu’il ou elle « ne peut faire l’objet d’une action, d’un acte d’information, d’instruction ou de poursuite de nature pénale » pendant l’exercice de son mandat, rappelle Julien Jeanneney, professeur de droit public à l’université de Strasbourg.
« L’objectif attaché à cette disposition est de soustraire le chef de l’État à l’autorité judiciaire pendant la durée du mandat, quel que soit le fondement ou le stade de la procédure, afin de ne pas affecter sa capacité à exercer sereinement ses fonctions », explique le juriste, pour lequel il ne fait aucun doute que cette disposition serait applicable en l’espèce. Y compris pour une délinquante définitivement condamnée, ce qui serait une première.
Julien Jeanneney rappelle en outre le précédent de Jacques Chirac, mis en cause dans l’affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris « pour des faits antérieurs à son élection », et pour lesquels les investigations n’ont abouti « qu’après son départ de l’Élysée ». L’ancien président de la République n’avait été mis en examen qu’en novembre 2007, six mois après avoir quitté l’Élysée, avant d’être condamné en décembre 2010.
Je suis choqué par le fait que le président Chirac puisse se croire dispensé de rendre des comptes avant de se présenter à nouveau à l’élection présidentielle.
Jean-Marie Le Pen
À l’époque, un certain Jean-Marie Le Pen avait jugé « scandaleux » que Jacques Chirac, en se présentant à un second mandat à l’Élysée en 2002 alors qu’il était déjà menacé par cette affaire, puisse échapper pour encore cinq ans à la justice. « Je suis choqué par le fait que le président Chirac puisse se croire dispensé de rendre des comptes avant de se présenter à nouveau à l’élection présidentielle, et peut-être sauter d’un mandat dans l’autre en esquivant les questions qui lui sont posées sur le plan judiciaire », s’était indigné le fondateur du Front national (FN) en janvier 2002, quelques mois avant son accession au second tour de la présidentielle.
En novembre 2012, dans un rapport remis au président de la République François Hollande, une commission présidée par l’ancien premier secrétaire du Parti socialiste (PS), Lionel Jospin, avait réagi à cette situation en suggérant de « mettre fin » au principe d’inviolabilité pénale et civile du chef de l’État pendant la durée de son mandat.
« Les dispositions de la Constitution ont nécessairement pour effet de différer de plusieurs années le jugement sur le fond, dès lors qu’elles font obstacle, non seulement à ce que le chef de l’État soit jugé pendant la durée de son mandat, mais aussi à ce qu’il fasse l’objet, pendant cette même période, de tout acte d’enquête ou d’information préalable au renvoi en jugement », analysait la commission Jospin. Cette dernière n’avait pas envisagé le scénario, alors improbable, où cette règle constitutionnelle irait jusqu’à empêcher l’exécution d’une condamnation définitive…
« République des intouchables »
Marine Le Pen n’a pas attendu de devoir potentiellement invoquer ce totem d’immunité pour chercher à repousser une éventuelle sanction pénale dans l’affaire des assistant·es parlementaires européen·nes. Depuis l’ouverture de l’enquête en 2015, elle et ses avocats n’ont eu de cesse de vouloir dicter leur tempo à la justice.
La cheffe de file du RN a d’abord multiplié les recours, comme la loi l’y autorise, contribuant à retarder l’instruction. À moins de deux mois de la présidentielle de 2017, elle s’était également retranchée derrière l’immunité qui lui était accordée en tant que députée européenne pour refuser de se rendre à une convocation des juges en vue d’une possible mise en examen dans cette même affaire d’emplois fictifs.
« [La justice] ne doit pas venir perturber, pour une enquête qui pourrait se dérouler plus tard, qui aurait pu se dérouler avant la campagne présidentielle, car c’est un moment démocratique important, fondamental dans notre pays », avait-elle déclaré à l’époque. La justice avait alors réclamé la levée de son immunité parlementaire, en vain. Une pétition avait même été lancée pour soutenir cette demande, recueillant jusqu’à 234 000 signatures.
À partir du moment où Marine Le Pen peut se présenter, il n’y a plus d’urgence à ce que la Cour de cassation se prononce.
Louis Aliot, maire de Perpignan et vice-président du RN
Quelques années plus tôt, Marine Le Pen se montrait pourtant critique en matière de protection statutaire… quand celle-ci profitait à ses adversaires politiques. En 2013, elle avait ainsi fustigé le refus du Sénat de lever l’immunité du sénateur UMP (ex-Les Républicains, LR) Serge Dassault, alors mis en cause dans une affaire d’achat de voix.
« Un scandale démocratique » aux yeux du FN, dont Steve Briois, le secrétaire général d’alors, avait dénoncé « le niveau d’immoralité du système » en appelant les électeurs et électrices à rejoindre « la seule force politique qui se fait encore une haute idée du bien public » et « de l’intérêt général ».
C’était en effet l’époque où la cheffe de file de l’extrême droite française faisait encore de la probité revendiquée du FN un argument électoral, vitupérant contre « la République des intouchables » et réclamant une peine complémentaire « d’inéligibilité à vie » pour les personnes condamnées pour des détournements de fonds publics.
Quand le RN vote à Bruxelles pour l’inéligibilité en cas de détournement de fonds publics
Entre les deux condamnations de Marine Le Pen pour détournement de fonds publics, en première instance et en appel, le Parlement européen a adopté une nouvelle directive pour lutter contre la corruption.
Le texte prévoit, pour des personnes condamnées pour trafic d’influence, corruption ou encore détournement de fonds publics, que les États membres de l’Union européenne (UE) prennent des « mesures supplémentaires ». Parmi elles, « l’interdiction temporaire de se porter candidat à une charge publique ». En clair : l’inéligibilité.
Le Parlement européen a approuvé ce texte le 26 mars 2026… avec le soutien, passé inaperçu, des 29 eurodéputé·es du RN, dont leur président – et potentiel premier ministre de Marine Le Pen – Jordan Bardella. Contacté par Mediapart pour réagir à ce vote dans la foulée de l’annonce de la candidature présidentielle de la cheffe de file de l’extrême droite française, le parti n’a pas donné suite.
Lorsqu’elle a fini par être jugée, puis reconnue en première instance coupable de détournement de fonds publics le 31 mars 2025, Marine Le Pen a cette fois soudainement voulu que son calendrier judiciaire s’accélère : la peine d’inéligibilité immédiate de cinq ans à laquelle elle avait été condamnée en première instance risquait en effet de la priver d’une quatrième candidature à la présidentielle.
Au lendemain de cette condamnation, son avocat, Rodolphe Bosselut, reconnaissait alors qu’il allait essayer « d’une façon ou d’une autre de hâter l’audiencement de cette affaire » à la cour d’appel de Paris afin que sa cliente puisse espérer retrouver son éligibilité avant le scrutin. Quinze mois plus tard, le même semblait avoir oublié cet épisode. « Ce n’est pas moi qui ai accéléré la cour d’appel, c’est la présidence de la cour d’appel et [son] procureur général », a-t-il revisité le 8 juillet, sur France Inter.
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Après s’être attelés à retarder le calendrier judiciaire, puis à l’accélérer, Marine Le Pen et ses avocats cherchent de nouveau à jouer la montre afin que la Cour de cassation statue après le second tour de la présidentielle de 2027. « À partir du moment où Marine Le Pen peut se présenter, il n’y a plus d’urgence à ce que la Cour de cassation se prononce. On rentre dans une procédure normale de cassation », a estimé le maire de Perpignan (Pyrénées-Orientales) et vice-président du RN, Louis Aliot, le 8 juillet sur BFMTV.
Si la candidate RN remporte l’élection et voit son pourvoi rejeté, son immunité présidentielle la protégera en effet de sa peine de prison ferme sous bracelet jusqu’à ce qu’elle quitte l’Élysée. Si, à l’inverse, elle échoue à prendre le pouvoir en 2027, elle sera certes écrouée en cas de confirmation de l’arrêt de la cour d’appel, mais n’aura pas vu sa campagne paralysée par une surveillance électronique à domicile. Et sera restée maîtresse des horloges, orientant le calendrier judiciaire vers ses intérêts électoraux. Jusqu’au bout.
Alexandre Berteau et Antton Rouget
Marine Le Pen reste candidate : « la stratégie du bras d’honneur »
Marine Le Pen est condamnée en appel pour détournements de fonds publics dans l’affaire des assistants parlementaires du Rassemblement national. Elle a annoncé mardi soir qu’elle restait candidate à la présidentielle. Notre émission spéciale.
6 juillet 2026 à 17h16 https://www.youtube.com/watch?v=03Jf18cOYow&t=163s
MardiMardi 7 juillet à 20 heures, la rédaction de Mediapart vous propose une émission en direct après l’arrêt de la cour d’appel de Paris dans l’affaire des assistant·es parlementaires du Rassemblement national (RN).
Mardi, la cour d’appel a condamné Marine Le Pen à une peine d’un an de prison ferme sous surveillance électronique assorti de quinze mois d’inéligibilité. Elle pourra donc être candidate à la présidentielle… mais avec un bracelet électronique.
Celle qui a déjà été candidate trois fois à l’élection présidentielle doit s’exprimer au « 20 heures » de TF1. Maintiendra-t-elle sa candidature ? Passera-t-elle la main à Jordan Bardella ?
En première instance, la fille et héritière politique de Jean-Marie Le Pen avait été condamnée pour détournements de fonds publics à quatre ans de prison, dont deux ans ferme, 100 000 euros d’amende et cinq ans d’inéligibilité avec exécution provisoire – c’est-à-dire immédiate.
Le parti d’extrême droite avait aussi été condamné à 2 millions d’euros d’amende, dont un avec sursis, et au versement de 4,4 millions de dommages-intérêts au Parlement européen, dans une affaire largement révélée par Mediapart.
Cette décision avait déclenché des attaques en règle de l’extrême droite et d’autres partis contre la justice, mais aussi des réactions indignées d’éditorialistes.
Fabrice Arfi, Marine Turchi, Michel Deléan et Youmni Kezzouf, journalistes à Mediapart, vous expliquent tout sur cette décision, sa portée, ses conséquences politiques, mais aussi la réalité du parti d’extrême droite, loin du vernis et des entretiens doucereux de ses dirigeants dans nombre de médias.