ENTRETIEN
Nastasia Hadjadji : « L’IA est un outil pensé par des capitalistes pour les capitalistes »

Nastasia Hadjadji Journaliste, spécialiste de l’économie numérique
Analyser les dynamiques de l’industrie de l’IA, c’est – aussi – parler de pouvoir : qui construit la technologie, qui en bénéficie et comment elle transforme les rapports de force. Sa concentration extrême entre les mains de quelques magnats réactionnaires n’est pas sans danger pour nos démocraties.
C’est ce que montre la journaliste Nastasia Hadjaji, autrice aux éditions Divergences de No Crypto (2023) et Apocalypse Nerds (avec Olivier Tesquet, 2025). Selon elle, l’intelligence artificielle est un élément central du projet réactionnaire des tenants du secteur de la tech, opposé aux idéaux progressistes. Cette élite entend surtout capter une part toujours plus importante des richesses produites, en réduisant au minimum l’intervention publique dans une logique libertarienne.
Toute technologie est politique, mais les domaines autour de l’intelligence artificielle semblent condenser des logiques politiques très réactionnaires, en particulier via un groupe que vous appelez les technofascistes. Qui sont-ils ?
Nastasia Hadjadji : Le terme de « technofasciste » qualifie des personnalités issues de fonctions exécutives, que ce soit dans la finance ou dans l’entrepreneuriat, qui mettent les infrastructures du numérique en premier lieu, mais aussi les produits et les services du numérique, au service d’une contre-révolution néoréactionnaire, fascisante.
Le contingent le plus robuste des technofascistes vient en réalité de la finance, et plus particulièrement du capital-risque, donc de la finance qui n’est pas issue des canaux traditionnels comme les banques ou les assurances, mais qui vient de l’investissement de fonds privés. C’est le cas de Peter Thiel, de Marc Andreessen dont les fonds d’investissement financent activement des entreprises de la tech au service de ce projet politique néoréactionnaire.
C’est un monde ultraconcentré autour d’une poignée d’acteurs qui ont entre leurs mains l’accès au capital nécessaire pour nourrir cette industrie, lancée dans une accélération spéculative qui n’a pas de précédent, me semble-t-il, dans l’histoire économique contemporaine, en termes de mobilisation de capital et en termes d’utilisation de ressources, que ce soit des métaux rares, des minerais, mais aussi de l’eau, des espaces, des terres.
La journaliste Karen Hao, qui a longuement étudié OpenAI, dit les choses très simplement : cette seule entreprise, qui est l’une des ultradominantes du secteur, mobilise plus de ressources qu’il n’en a été nécessaire au XXe siècle pour aller sur la Lune1. Pourquoi le fait-elle ? Pour faire un chatbot plus ou moins sophistiqué et, surtout, développer des usages militaires, ce sur quoi alertent les journalistes qui suivent le secteur, et qui vient de se matérialiser de façon flagrante récemment puisque Sam Altman a mis sa technologie au service des usages militaires du gouvernement américain.
Même si dans votre ouvrage Apocalypse Nerds vous détaillez la diversité des courants qui composent le technofascisme au sein de la Silicon Valley, n’y a-t-il pas des points de convergence qui permettent d’identifier les caractéristiques communes de ce projet politique ?
N. H. : Il s’agit d’un projet politique contre-révolutionnaire, c’est-à-dire qu’il s’inscrit en faux contre les présupposés philosophiques de la modernité politique, qui se traduisent par une forme de gouvernance tutélaire qu’est l’Etat-nation. Ces gens entendent dépasser l’Etat-nation, mais plus encore ils s’opposent aux structures de la démocratie représentative qui risqueraient d’entraver la mise en place de leur projet.
Leur projet s’inscrit également dans le cadre d’une tradition politique, celle du libertarianisme. Même s’il y a plusieurs degrés de libertarianisme au sein de la galaxie technofasciste, il s’agit de réduire l’Etat à sa fonction régalienne répressive et de détruire ce que Pierre Bourdieu appelle « la main gauche » de l’Etat, donc toute la fonction sociale redistributrice.
C’est ce qui s’est passé avec le DOGE (Department of Government Efficiency) aux Etats-Unis. Il s’agit donc de démanteler l’Etat social pour le remplacer par des contre-ordres, allant dans le sens d’une privatisation la plus avancée possible de la société. C’est là que le ferment libertarien entre en jeu. Ces contre-ordres correspondent à des régimes d’exception privés, avec pour but d’établir des territoires libertariens avancés.
Ce type de « colonies libertariennes » existe déjà dans des Etats fragiles, comme au Honduras, et les libertariens rêvent d’en établir aussi à l’intérieur du territoire fédéral américain. Ce sont les projets de « Freedom Cities » : de nouveaux projets urbanistico-politiques de villes privées qui sont en train de naître, dont Starbase au Texas, la ville-entreprise d’Elon Musk, est une manifestation très probante.
La fonction politique de ces contre-ordres est de mettre en concurrence la forme Etat-nation avec ces ordres privés, selon la logique du marché qui prévaut de façon axiomatique chez ces gens. Il s’agit donc de contribuer à l’affaiblissement de cette forme Etat-nation, à l’affaiblissement des formes démocratiques à l’intérieur, afin d’asseoir la domination d’une version privatisée de la société.
Le cœur de ce projet politique est un idéal de privatisation extensive de la société, et la technologie permet d’opérer ce mouvement de privatisation. Il s’agit de s’appuyer sur la raison algorithmique, sur l’intelligence artificielle pour automatiser des processus de délibération collective qui, jusqu’à présent, correspondait malgré tout à une forme d’éthique démocratique. La technologie, supposément neutre, efficace et super-opérante – c’est la mystique de l’IA – doit permettre ainsi de remplacer la friction démocratique.
A ce cœur libertarien se superpose une couche plus spéculative, qui a à voir avec différentes idéologies comme le transhumanisme, l’accélérationnisme ou encore l’altruisme efficace. S’il faut le résumer, on peut dire que l’ambition politique est de donner à l’humanité les conditions de dépassement de sa propre finitude. Mais la possibilité de ce franchissement n’est destinée qu’à une élite supérieure, ultradominante et technophile. C’est bien là que le transhumanisme confine à l’eugénisme ou au suprémacisme blanc.
Au sein de cette supposée élite technofasciste, la dimension ultracapitalistique de capture des richesses est-elle plus forte que l’idéologie ou est-ce l’inverse ?
N. H. : Je prends le parti de dire que la dimension capitalistique précède très largement la dimension politico-philosophique. Ce sont avant toute chose des capitalistes. Si l’on prend le cas de Marc Andreessen et Peter Thiel, ce sont avant tout des capital-risqueurs avant d’être des philosophes. Or, la faction la plus déterminante du groupe des technofascistes vient du capital-risque qui est, à proprement parler, un mode de financement qui s’accommode très bien de la poussée technofasciste, voire qui la définit.
Le capital-risque repose sur une logique assumée de sortie des cadres traditionnels de la finance : il s’agit d’irriguer massivement le marché, en acceptant que la quasi-totalité des entreprises échouent, dans l’espoir qu’une infime minorité connaisse un succès exceptionnel. Cette approche traduit en creux une conception profondément élitiste.
Marc Andreessen fait partie de cette caste. Il a notamment cocréé le fonds Andreessen Horowitz, qui est un des plus gros fonds de capital-risque de la Silicon Valley et qui se considère comme un acteur culturel et politique de premier plan. Il est habité par une forme de prophétisme technologique extrêmement fort. Il a publié en 2023 un « Manifeste techno-optimiste »2, dans lequel il parle de libérer le moteur de la machine du techno-capital. Il s’agit de débrider l’innovation qui ne doit rencontrer aucune limite, aucune forme de régulation, aucun obstacle en termes de finitude des ressources pour créer de la richesse. On est dans le paradigme de l’abondance.
La notion de limite ne fait pas partie de leur logiciel, ou alors elle est balayée d’un revers de main en affirmant que nous aurons la capacité technologique d’abolir cette limite de diverses façons : en envoyant un data center dans l’espace, en minant les terres rares sur les astéroïdes ou encore en s’établissant sur Mars. Cela paraît délirant, mais ce sont des réflexions qu’on trouve écrites noir sur blanc dans ce manifeste.
Peter Thiel, lui, s’est assez tôt illustré comme investisseur puisqu’il a fait des paris gagnants. Il a été l’un des premiers investisseurs extérieurs de Facebook. En 1998, il a cofondé PayPal, ce système de paiement qui a pour ambition de se superposer au système de paiement traditionnel, dans un geste déjà très techno-libertarien, l’idée étant de créer son propre système de paiement en évitant le rôle traditionnel des banques.
Cette approche libertarienne se retrouve abondamment dans l’industrie des cryptoactifs aujourd’hui. Peter Thiel est devenu un multi-investisseur privé, capital-risqueur. Il possède aujourd’hui quantité de fonds d’investissement qui portent pour la plupart des noms d’objets ou d’artefacts du Seigneur des anneaux. Il est identifié depuis ses débuts comme un national-conservateur. Il a écrit des textes hostiles au multiculturalisme quand il était étudiant à Stanford avec David Sacks3. Très tôt, il a affirmé une idéologie libertarienne, qui précède sa pensée raciste et xénophobe.
Peter Thiel est certainement la figure la plus marquante et influente parmi les technofascistes. D’une part, il a largement contribué à l’ascension de J. D. Vance, aujourd’hui vice-président des Etats-Unis, en soutenant financièrement son parcours et en l’employant dans son fonds d’investissement, Mithril Capital Management4.
D’autre part, si on regarde son portefeuille d’investissement, on voit là encore se dessiner un manifeste politique assez clair, avec des investissements dans tout ce qu’on peut compter de start-up aux visées hyper-libertariennes, qui dessinent ce futur post-humain que les transhumanistes portent en eux. Dernièrement, il a beaucoup investi dans la fertilité.
Pourquoi l’IA est-elle un instrument de domination économique, de capture des richesses, pour ces « Apocalypse Nerds » ?
N. H. : S’il fallait retenir une idée, je dirais que l’intelligence artificielle est un outil pensé par des capitalistes pour les capitalistes, afin de préserver un statu quo néolibéral radicalisé à souhait. C’est donc un outil principalement au service de la productivité néolibérale, pour qu’on ne change rien aux structures actuelles, voire qu’on aille dans le sens de leur raidissement. Ce n’est pas du tout l’outil émancipateur qu’on a pu envisager autrefois, y compris dans le camp marxiste marqué par une forme de fascination pour la technique et sa possibilité.
Aujourd’hui, l’observation des usages très concrets de l’intelligence artificielle dans les entreprises montre que c’est une technologie qui contribue à dégrader le travail, que ce soit pour des exécutants ou des cols blancs. Il y a cette mythologie néolibérale selon laquelle l’IA nous permettra de nous débarrasser des tâches à faible valeur ajoutée pour se concentrer sur des gestes créatifs. C’est un mythe éculé, faux, qu’on nous sert encore à grande échelle.
Dans les pays non occidentaux du Sud global, c’est également une machine à dégrader le travail. Les travaux d’Antonio Casilli ou de Karen Hao, entre autres, documentent le travail du clic, la sous-traitance, le nettoyage de bases de données. Il en ressort que le travail du clic est une des réalités les plus sordides du monde contemporain, qui broie les individus, exposés au pire de ce que contiennent les bases de données d’IA, pour que cela n’apparaisse pas aux yeux des utilisateurs finaux. Quand on ajoute l’exploitation des terres rares, des mines en Afrique subsaharienne, de l’eau, la fuite en avant dans la construction de data centers massifs, à tel point qu’on parle d’en envoyer dans l’espace… La réalité de cette industrie dépasse l’entendement.
Si les pistes de résistance ne sont pas internes, peut-on voir émerger des formes de résistance extérieures aux entreprises de la tech ?
N. H. : Il me semble qu’on voit apparaître aux Etats-Unis une forme de structuration de la résistance aux data centers. Ces mouvements de résistance agissent au niveau municipal en menant des actions légales : demander des autorisations administratives, contester la légalité d’une décision politique, faire du contentieux stratégique.
Si l’on s’en tient à une lecture matérialiste, comment résister ? En attaquant les moyens de production, en tout cas en essayant de limiter l’expansion sans limite de ces moyens de production, desquels de toute façon on ne détient pas les rênes.
Il faut donc lutter à l’échelle locale en retardant le plus possible les constructions, en se basant sur les recherches en cours et les estimations réalisées par des experts concernant l’augmentation exponentielle des factures d’énergie, pour essayer de mobiliser les populations locales en leur disant : « Ecoutez, là, si un data center s’installe, vous allez avoir une forte augmentation de votre facture électrique dans les prochains mois. » Ce sont des actions très concrètes qui redonnent sa matérialité à cette fuite en avant technofasciste. Je ne vois pas d’autres manières de résister efficacement. C’est aussi une manière de résister qui redonne aux gens leur capacité d’agir.
Il faudrait appeler à la même structuration convergente en Europe, avec une convergence entre des mouvements écologistes de terrain comme Les Soulèvements de la Terre, des partis de gauche et des gens qui ont cette action au niveau local. Bien entendu, le rapport de force est encore très défavorable aux personnes et aux collectifs qui entendent lutter contre ces tendances-là, mais quand même, on a le sentiment qu’il y a un petit frémissement de résistance.
Que pensez-vous des régulations européennes ? Sont-elles en mesure d’encadrer l’usage de l’IA ?
N. H. : La situation est assez désespérante. Les entreprises de la tech et les lobbyistes ont réussi ce qu’on appelle une pratique de la capture régulatoire, en façonnant la réglementation de manière qu’elle contraigne le moins possible leurs intérêts économiques.
Par exemple, l’AI Act, adopté en mars 2024, vise à encadrer de manière éthique et responsable le développement et l’utilisation de l’intelligence artificielle, mais n’est pas du tout contraignant. Ce règlement européen relève d’une approche centrée sur les risques, qui sont classés en trois types, et seuls les plus élevés seraient régulés. Or toutes les IA grand public n’entrent pas dans cette catégorie. De fait, l’AI Act ne freine pas les développements des IA grand public, qui sont par ailleurs déployées aujourd’hui sur les terrains de guerre. Il n’y a donc pas assez de régulation effective, coercitive.
Est-ce qu’il n’y a pas aussi un accueil politique très favorable justement à ces lobbyistes dans l’Union européenne, avec des changements politiques en cours qui favorisent davantage l’extrême droite ?
N. H. : Absolument. Je pense qu’il faut conjointement résister aux assauts technofascistes contre l’Etat, parce qu’on voit très bien à quel point cette guerre est menée contre l’Etat social, contre l’Etat redistributif, contre la démocratie représentative. Mais si on est un peu plus radical, il faut également ne pas s’empêcher de critiquer le fonctionnement de l’Etat néolibéral, qui de fait est aussi un allié des forces capitalistes. A mon sens, tout cela doit être également questionné et remis en cause. On ne peut pas s’accommoder du statu quo. Il faut réfléchir à une réforme post-capitaliste, capable de transformer véritablement ce modèle.
En France, l’extrême droite est dans une stratégie de copycat de ce qui se passe aux Etats-Unis. Sarah Knafo entend être le visage français du technofascisme. Elle mobilise notamment tout l’écosystème autour des cryptomonnaies et de la blockchain pour créer un appel d’air et implanter ce ferment libertarien, historiquement absent, en tout cas marginal, en France5. L’extrême droite est effectivement prompte à se mettre dans les pas du trumpisme, et donc à vouloir copier les structures politiques.
Enfin, il ne faut pas sous-estimer la responsabilité de la social-démocratie et du centre macroniste. On a quand même un président qui a voulu faire de la France une « start-up nation », qui s’est montrée d’une complaisance absolue vis-à-vis des acteurs technologiques, qu’ils soient français ou internationaux. Je pense à Binance, une entreprise sur laquelle j’avais travaillé dans mon précédent ouvrage, No Crypto. Il s’agit d’une plate-forme mondiale d’échange de cryptomonnaies qui s’est implantée en France avec l’aval d’Emmanuel Macron. D’anciens cadres de l’Autorité des marchés financiers sont allés y pantoufler. Ces revolving doorsperpétuelles entre les ministères, c’est aussi le visage respectable de ce continuum technofasciste.
La version intégrale de cet entretien est à retrouver dans le n° 110 de L’Economie Politique et son dossier « IA mania : peut-on reprendre le contrôle ? »
PROPOS RECUEILLIS PAR MADELEINE PÉRON ET CHRISTOPHE VISCOGLIOSI Offrir cet article
- 1.Karen Hao, Empire of AI, Penguin, 2025.
- 2.Consultable en ligne, “The Techno-Optimist Manifesto”, publié le 16 octobre 2023.
- 3.David O. Sacks et Peter A. Thiel, The Diversity Myth: Multiculturalism and the Politics of Intolerance at Stanford, Independent Institute, 1998.
- 4.« Derrière J. D. Vance, l’ombre du milliardaire Peter Thiel », Courrier international, source : Heike Butcher, Die Zeit.
- 5.Nastasia Hadjadji, « Comment Sarah Knafo s’appuie sur la crypto pour “trumpiser” l’extrême droite française », Observatoire des multinationales, 23 février 2026.