Si ces crises multiples interconnectées étaient justement le produit d’une même logique d’accumulation du capital ?

Capitalisme du chaos : quand le néolibéralisme finissant engendre l’autoritarisme 

Crise économique, crise écologique, crise sociale, crise politique, crise du travail, crise de l’ordre international et choc des impérialismes, le monde prend un tournant de plus en plus chaotique. Et si ces crises multiples interconnectées, que les gouvernements s’efforcent de résoudre sans remettre en cause le cadre économique existant, étaient justement le produit d’une même logique d’accumulation du capital ? C’est ce que démontre Romaric Godin, journaliste à Mediapart, dans son dernier essai Le problème à trois corps du capitalisme (La Découverte, 2026) qui diagnostique la fin du néolibéralisme à l’œuvre depuis 40 ans et sa mutation vers un nouveau capitalisme d’État autoritaire.

Article Économie

publié le 26/05/2026 https://elucid.media/economie/capitalisme-du-chaos-quand-le-neoliberalisme-finissant-engendre-l-autoritarisme

Par Romain Masson

Afin de désigner ce cocktail de crises, qui se succèdent et s’interpénètrent dans un chaos global fait d’impuissance et d’instabilité, l’historien Adam Tooze a utilisé le concept de « polycrise ». Le monde serait le produit de chocs disparates, interagissant entre eux, mais toute tentative d’identifier une cause structurante serait simpliste et vaine. Romaric Godin prend le contrepied de cette approche qui se contente de décrire le désordre ambiant et invite à s’y adapter et à le surmonter par la « résilience ». Cette attitude passive profite largement à ceux qui ont intérêt à ce que l’on ne fasse jamais le lien entre leurs activités et l’état du monde.

Le concept de problème à trois corps, issu du best-seller de science-fiction de l’écrivain chinois Liu Cixin, vise à montrer que si ces crises ont chacune leur logique propre, leur spécificité avec des relations complexes entre elles, elles obéissent toutefois toutes à un principe commun organisant le chaos. Dans ce chaos se déploient trois crises : une crise économique, une crise écologique et une crise anthropologique. Or, c’est dans l’économie et plus particulièrement la dynamique d’accumulation du capital, imposant sa loi à la société et à la nature, que ces crises trouvent leur origine.

Une crise structurelle de l’accumulation du capital

Le capitalisme est entré depuis 2008 dans une crise structurelle marquée par un ralentissement majeur du rythme de l’accumulation du capital et dont il ne s’est toujours pas remis. La croissance économique mondiale est ainsi passée de 6,2 % par an dans les années 1960 à 3 % dans les années 2000. Et pour les pays de l’OCDE, le chiffre est descendu à 1,5 % sur la période 2011-2020. Depuis les années 1970, le progrès technologique ne permet plus d’obtenir les gains de productivité nécessaires à la perpétuation de l’accumulation du capital, comme cela avait été le cas par le passé (1). La « révolution numérique » à l’œuvre depuis les années 1990 a donné lieu à une meilleure version d’outils existants, alors que l’innovation productive se réduisait.

En réalité, plus qu’à des outils, l’innovation technologique de ces dernières décennies a essentiellement donné lieu à des gadgets conçus comme un moyen de discipliner la population et accroître sa dépendance à ces jouets. Se sont développés des services peu productifs, mais néanmoins rentables en raison d’un surplus de travailleurs désormais impossible à embaucher dans l’industrie, avec une pression à la baisse sur les salaires et les conditions de travail. « Inéluctablement, le gâteau du profit global issu de l’activité productive normale, celle de la production de marchandises, ne grossit plus assez vite pour satisfaire l’impératif d’accumulation », conclut Romaric Godin.

Le cycle néolibéral (1980-2020) du capitalisme a été marqué par le développement de contre-tendances, comme la pression sur le monde du travail, la délocalisation des industries dans les pays à bas coût ainsi que la financiarisation de l’économie qui se sont révélées un échec.

Après la crise de 2008, de nouvelles contre-tendances se sont développées, comme la rente (2). Cela peut être les marchés financiers – les ETF (3) sont passés de 500 milliards de dollars à 15 000 milliards de dollars entre 2009 et 2025 –, les cryptomonnaies, outils de spéculation sans lien avec la production, des gestionnaires d’actifs comme BlackRock, qui investissent massivement dans des activités de rente pure (immobilier, infrastructures, énergie, services collectifs) ou des groupes technologiques qui s’efforcent de construire une dépendance de leurs utilisateurs, via la propriété de leurs données personnelles et des algorithmes qui les traitent. L’emprise de ces rentes sur l’économie productive a été particulièrement significative lors de la période d’inflation de 2022-2023 qui a constitué un moment historique de baisse du niveau de vie en Occident, la valeur réelle des salaires ayant reculé bien au-delà des pertes des années 1970.

La crise écologique, crise du capital ? 

Romaric Godin analyse la crise écologique comme crise du capital, en mobilisant le concept de « capitalocène » (4). Par la dynamique du capital, le travail comme processus de transformation de la nature est mis au service de l’accumulation, en prétendant s’affranchir des limites physiques planétaires et dépasser les contraintes naturelles. La nature cesse d’être conçue comme une totalité dont fait partie l’être humain, mais comme un substrat dans lequel la production de valeur puise sans restriction. C’est cette séparation d’entre l’Homme et la nature que Marx qualifie de « rupture métabolique ». Le problème du « croissantisme » est la poursuite de la croissance pour la croissance ou pour celle de l’accumulation du capital, plutôt que pour satisfaire des besoins humains et sociaux.

Si le capitalisme a permis dans la phase initiale de répondre à des besoins humains, en mettant notamment fin aux famines, une fois le marché suffisamment pourvu, il a fallu recréer de nouveaux besoins et intensifier l’exploitation des terres, des animaux, des forêts. L’enjeu n’était plus de nourrir chacun à sa faim, mais de faire consommer aux humains toujours plus d’aliments toujours moins chers à produire. C’est dans les années 1950, au moment où le consumérisme est devenu central dans le capitalisme, que dans les pays occidentaux les besoins humains ont dû être recréés pour produire de la valeur, dans une dynamique devenue mondiale à partir des années 1990. Entre 1948 et 2016, l’empreinte matérielle globale a été multipliée par 9 et le seuil des limites planétaires franchi en 1996. Entre 1996 et 2016, cette empreinte a augmenté de 80 %. Si d’autres modes de production ont pu provoquer des désastres écologiques locaux, seul le capitalisme a acquis un pouvoir de franchissement des limites physiques et de destruction à l’échelle de la planète.

La « croissance verte », tant mise en avant, nourrit un processus de marchandisation de la nature qui masque le coût écologique de la transition. Le secteur du renouvelable est soumis à la nécessité de l’accumulation du capital sans fin. La taxe carbone et le marché de compensation de la biodiversité font de la contrainte écologique un simple coût sur lequel on pourrait faire des arbitrages, au même titre que les coûts salariaux ou l’achat de marchandises. Il en découle une déréalisation de la nature qui creuse le fossé entre la croissance dite verte et la crise climatique. Le technosolutionnisme est condamné à voir la croissance des énergies renouvelables s’accompagner d’une poursuite de la hausse des énergies fossiles – même si cette hausse est amenée à ralentir –, faisant dire à l’anthropologue Jason Hickel que « les énergies renouvelables peuvent être aussi destructrices que les énergies fossiles ».

Solitude de l’individu, crise du travail, le capital contre l’humain 

La logique de l’accumulation du capital implique la création de nouveaux besoins qui, une fois satisfaits, doivent être sans cesse renouvelés de façon infinie pour poursuivre l’accumulation. Dans son analyse du « spectacle », Guy Debord a montré dès les années 1960 la marchandisation de la société qui s’opérait, par le biais des images, des médias et de la publicité, remplaçant la réalité par des représentations, au détriment du monde vécu, et alimentant la création de nouveaux besoins. L’Homme devient l’objet d’un besoin qui ne s’est pas formé en lui-même. La société se sépare de la vie, en se reconstruisant autour de besoins issus de la marchandise. L’individu est alors amené à se livrer à de nouveaux besoins marchands pour se libérer de l’insatisfaction des marchandises, dans une course sans fin à la consommation épuisante à la fois socialement et mentalement. Les besoins élémentaires de solidarité, de repos, de culture et de nature ne sont proposés par la marchandise que sous des formes falsifiées.

Le développement des nouvelles technologies a ainsi contribué à renforcer l’isolement des individus, paradoxalement de plus en plus connectés. L’épidémie de solitude, couplée à la perte de sens et de but de la vie, est devenue un grave problème de santé publique. Le développement de problèmes psychiques et psychologiques s’accompagne de la multiplication d’addictions permettant d’échapper à une réalité devenue hostile. Tout un marché de la solitude prospère par le biais des applications de rencontre ou de coaching psychologiques renforcés par l’intelligence artificielle générative. Le développement des drogues de synthèse est favorisé par la baisse des coûts de production et l’augmentation de la demande comme l’a mis en évidence la crise des opioïdes aux États-Unis. La maladie devient une opportunité d’accumulation du capital, à l’image de la collusion entre le monde de la malbouffe et l’industrie pharmaceutique incarnée par Bayer-Monsanto. Ajoutons à ce tableau une crise du travail ou plutôt de l’humain au travail pour souligner le fait que la croissance économique n’est plus synonyme de bien-être.

Du crépuscule du néolibéralisme au nouveau capitalisme d’État 

Confronté à ce triangle d’impossibilité que constitue la tentative de résoudre chacune de ses trois crises, sans s’attaquer au cadre économique de l’accumulation, les gouvernements se sont lancés dans une fuite en avant techno-solutionniste. Le développement de l’intelligence artificielle générative, accentuant la crise anthropologique et écologique, tout en se berçant d’illusions sur les gains de productivité espérés, est un exemple de cette impasse. L’échec du Plan Biden à partir de 2020, pour relancer le processus global d’accumulation, incarne pour Godin les illusions de l’option keynésienne de relance par l’investissement public et les revenus, interne au capital. Le coût social et anthropologique de cette mince croissance, qui reposait en partie sur la hausse des dépenses contraintes de santé et donc la baisse de niveau de vie des Américains, a d’ailleurs joué un rôle important dans la réélection de Donald Trump en 2024.

La croissance verte constitue également le moteur d’une hybridation entre l’État et le capital symbolisant l’avènement d’une nouvelle configuration du capitalisme succédant au néolibéralisme finissant. La position dominante de la Chine sur les technologies vertes montre que l’enjeu est désormais de capter les sources de la croissance au profit d’un acteur national bénéficiant du soutien de l’État. La multiplication des technologies vertes, si elle s’est traduite par une intensification de l’extraction de métaux, n’a d’ailleurs pas conduit à une accélération de la croissance économique (5).

Ce nouveau régime prend la forme d’un nouveau capitalisme d’État, c’est-à-dire un capitalisme où l’État se met directement au service de l’accumulation du capital. Au niveau des banques centrales, la politique de la planche à billets a permis de préserver la rentabilité déclinante de certains secteurs traditionnels et de développer la rente, notamment technologique et immobilière. Pendant la crise Covid-19, les États ont apporté un soutien massif et structurel aux entreprises répondant à un capitalisme aux abois, soutien qui, dans le cas de la France, s’élevait à 211 milliards d’euros en 2025 ; des aides d’État qui ont été multipliées par deux depuis 2008. L’économiste Daniela Gabor évoque un « État dé-risqueur » qui s’affranchit des règles du marché en construisant un prix fictif correspondant au niveau d’accumulation souhaité.

Dans cette hybridation de l’État et du capital, la rente technologique joue un rôle central. L’intelligence artificielle générative permet d’imposer aux populations une falsification du réel afin que les besoins humains, sans cesse renouvelés, coïncident avec ceux des Big techs. Ce capitalisme s’accompagne de logiques de prédation économique associées à du chantage commercial ou des désirs d’annexion parfaitement transparents, sur fond de rivalités impérialistes et de relance des dépenses militaires. Dans une configuration où il faut croître au détriment des autres, la diplomatie et la guerre deviennent des éléments centraux du capitalisme. Ceci donne lieu à un véritable « capitalisme de malfrat », rappelant le capitalisme de connivence de la fin du XIXe siècle, la différence résidant dans l’absence de dissimulation et la participation directe des décideurs politiques, à l’image d’un Donald Trump.

Dans ce qui peut apparaître comme un conflit entre un néolibéralisme qui prétendait réorienter le capitalisme vers l’écologie et le social par des normes, et un nouveau capitalisme d’État autoritaire, Romaric Godin nous invite toutefois à ne pas nous laisser abuser par cette division interne au capital, largement artificielle : « Une immense partie de ce nouveau régime est le produit de la radicalisation de l’évolution néolibérale, et l’enjeu de ce combat consiste surtout à se débarrasser d’une élite capitaliste discréditée par les impasses du problème à trois corps pour la remplacer par une autre ».

Notes

(1) La croissance des gains de productivité est passée de 3-9 % dans les années 1980 à 1 % à la veille de la crise sanitaire.

(2) L’économiste Brest Christopher définit la rente comme « un revenu dérivé de la possession ou du contrôle d’un actif rare dans le cadre d’une concurrence inexistante ou limitée ».

(3) Les ETF (Exchange-Traded Fund) sont des fonds d’investissement cotés en bourse. Leur succès indique qu’on investit de plus en plus sur des indices, c’est-à-dire sur le comportement global des marchés, assurant une rentabilité passive, et de moins en moins dans des entreprises ciblées.

(4) Précisions que pour Romaric Godin, comme chez Andreas Malm, qui a popularisé le concept de capitalocène, les économies soviétiques en font partie dans la mesure où l’accumulation du capital n’est pas remise en cause, mais simplement pilotée par l’État.

(5) Au mieux, le développement des technologies vertes aura permis de freiner le ralentissement associé à la fin des années 2010 dans la foulée de l’éclatement de la bulle immobilière.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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