Cadmium dans les fertilisants : l’État propose d’atteindre en 2038 les valeurs limites préconisées par l’Anses
Le socle commun doit abaisser les valeurs limites en cadmium dans les fertilisants. Les valeurs recommandées par l’Anses pour réduire l’exposition des Français à ce cancérogène seront atteintes en 2038. Si un rapport en confirme la faisabilité d’ici-là.
Agroécologie | 27.05.2026 | P. Collet

© S. LeitenbergerCe nouveau projet de texte doit permettre de réduire l’exposition au cadmium par le biais de l’alimentation.
Douze ans. Tel est le délai proposé par les pouvoirs publics pour réduire la teneur maximale autorisée en cadmium dans les engrais et boues d’épuration aux niveaux recommandés par l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses).
Un projet d’arrêté, mis en consultation par le ministère de l’Agriculture, propose de réduire en trois étapes étalées jusqu’en 2038 la teneur maximale en cadmium de certaines matières fertilisantes et les apports maximaux admissibles de ce contaminant lors de l’utilisation des matières fertilisantes. Toutefois, la dernière étape reste conditionnée à la remise d’un rapport d’ici 2032 destiné à en vérifier la faisabilité économique.
Concrètement, le projet (1) met à jour deux arrêtés du « socle commun » non encore publiés : un arrêté fixant les valeurs et modalités d’appréciation des critères d’innocuité et de sortie de statut de déchet des matières fertilisantes et supports de cultures (2) ; et un arrêté fixant les apports maximaux admissibles en éléments traces métalliques et en composés traces organiques lors de l’utilisation des matières fertilisantes (3) . En novembre 2023, les projets de textes avaient été mis en consultation, mais sans proposer de valeur pour le cadmium.
Ce nouveau projet de texte, qui doit permettre de réduire l’exposition au cadmium par le biais de l’alimentation, est présenté alors que l’Anses vient de rendre un nouvel avis sur le sujet et appelle l’État à agir pour réduire l’imprégnation des Français à ce cancérogène reconnu. La consultation (4) est ouverte jusqu’au 30 juin 2026 inclus.
Laisser le temps aux agriculteurs
Pour l’Anses, le sujet est entendu depuis 2019 : « Un apport annuel en cadmium de 2 grammes par hectare et par an (g/ha/an), via les matières fertilisantes, constitue le niveau limite recommandé pour maîtriser la contamination des sols et des productions agricoles », rappelle le ministère de l’Agriculture. Et pour les engrais minéraux phosphatés, la teneur maximale devrait être fixée à 20 milligrammes de cadmium par kilogramme (mg Cd/kg) d’anhydride phosphorique (P2O5, l’élément de base de ces engrais), afin de limiter l’accumulation dans les sols.
Mais, pour le Conseil général de l’alimentation, de l’agriculture et des espaces ruraux (CGAAER), les travaux de l’Anses sont critiquables : « Les valeurs cibles préconisées par l’Anses (…) ont été calculées, par précaution, à partir de situations extrêmes de fertilisation ». Surtout, il faut laisser un délai suffisant aux acteurs pour réduire les teneurs en cadmium des fertilisants et adapter les pratiques, estiment les hauts fonctionnaires du ministère de l’Agriculture.
S’agissant des engrais phosphatés, « des conséquences en termes de sécurité des approvisionnements, de niveaux de prix (…), de sous-fertilisation ou de pérennité des outils industriels sont (…) à prendre en compte », explique un rapport rendu début mai (5) . Et, s’agissant des boues d’épuration, « l’abaissement des flux maximaux de cadmium à l’hectare (…) va demander, dans certains cas, d’augmenter les surfaces d’épandage, avec les difficultés à trouver de nouvelles parcelles et à modifier les autorisations ».
2027 puis 2030
L’arbitrage est désormais connu. Le texte mis en consultation propose d’atteindre les valeurs recommandées par l’Anses en appliquant une trajectoire en trois étapes qui s’étire jusqu’en 2038.
La première étape débutera en 2027, avec la publication de l’arrêté en consultation et des deux autres présentés en novembre 2023. La teneur maximale en cadmium est fixée à 60 mg/kg P2O5 pour les engrais minéraux et organo-minéraux, à 10 mg/kg de matière sèche pour les déchets et boues, et à 3 mg/kg de matière, sèche pour les autres matières fertilisantes et supports de cultures. S’agissant des apports annuels en cadmium, ils sont fixés à 10 g Cd/ha/an pour les déchets et boues, et à 3 g Cd/ha/an pour tous les autres fertilisants et supports de culture.
La deuxième étape est un abaissement de ces teneurs en janvier 2030. Les teneurs en cadmium des engrais minéraux et organo-minéraux seront réduites à 40 mg/kg de P2O5 ou 2 mg Cd/kg de matière sèche (selon la teneur en P2O5 dépasse 5 % ou non), à 5 mg/kg pour les déchets et boues et à 3 mg/kg pour les autres fertilisants et supports de culture. Quant aux apports maximaux en cadmium, ils seront réduits à 5 g Cd/ha/an, pour les déchets et boues, et maintenus à 3 g Cd/ha/an pour tous les autres fertilisants et supports de culture.
Une dernière étape, sous conditions
Enfin, une dernière étape est fixée pour 2038. Comme le préconise l’Anses, la teneur limite en cadmium sera abaissée à 20 mg Cd/kg de P2O5 pour les engrais dont la teneur en P2O5 est supérieure à 5 % en masse brute et jusqu’à 1 mg Cd/kg de matière sèche pour ceux dont la teneur en P2O5 est inférieure à 5 % en masse brute. Pour l’ensemble des fertilisants et supports de culture, l’apport maximal annuel admissible est réduit à 2 g/ha/an. À noter, toutefois, que le projet autorise un « apport ponctuel de cadmium » pouvant atteindre trois fois la dose annuelle.
Mais cette dernière étape comporte encore des incertitudes. L’abaissement proposé est conditionné à la remise par le Gouvernement d’« un rapport relatif à la possibilité de réduire la teneur limite en cadmium »aux niveaux proposés sur la base des « considérations technologiques et facteurs socioéconomiques disponibles, y compris la sécurité d’approvisionnement en matières fertilisantes ».
Normalement, ce rapport « [sera] assorti d’une proposition de calendrier de mise en œuvre pour atteindre les valeurs [proposées] au plus tard le 1er janvier 2038 », prévoit le projet d’arrêté. À moins qu’il conclue que l’abaissement est impossible à atteindre ?
1. Télécharger le projet d’arrêté
https://www.actu-environnement.com/media/pdf/news-48056-projet-arrete-trajedtoire-cadmium.pdf
2. Consulter le projet d’arrêté fixant les critères innocuité (projet de 2023)
https://www.actu-environnement.com/media/pdf/news-42897-socle-projet-arrete-criteres-innocuite-sortie-statut-dechet-matieres-fertilisantes-supports-cultures-mfsc.pdf
3. Consulter le projet d’arrêté fixant les apports maximaux (projet de 2023)
https://www.actu-environnement.com/media/pdf/news-42897-projet-arrete-flux-apports-admissibles-elements-traces-metalliques-organiques-mfsc.pdf
4. Accéder à la consultation
https://agriculture.gouv.fr/consultation-publique-projet-darrete-modifiant-la-teneur-maximale-en-cadmium5.
Télécharger le rapport du CGAAER sur l’abaissement des teneurs en cadmium
https://www.actu-environnement.com/media/pdf/news-48056-rapport-cgaaer-cadmium.pdf

Philippe Collet, journaliste
Chef de rubrique déchets / économie circulaire
Cadmium : « Les Français sont trois à quatre fois plus contaminés que leurs voisins européens »
Tribune
Collectif
Une proposition de loi pour limiter les risques d’exposition au cadmium sera discutée mardi 2 juin, à l’Assemblée. Un collectif de malades du cancer du pancréas et de proches de victimes appelle, dans une tribune au « Monde », les autorités à mettre fin à l’anomalie française : les taux de cadmium et la progression des cas de cancers associés y sont anormalement élevés.
Publié hier à 18h50, modifié à 07h01 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/05/31/cadmium-les-francais-sont-trois-a-quatre-fois-plus-contamines-que-leurs-voisins-europeens_6695601_3232.html
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Nous ne sommes pas médecins. Nous ne sommes pas toxicologues. Nous ne sommes pas non plus politiques. Nous sommes des enfants qui avons enterré leur mère ou leur père trop tôt, des parents qui ont vu leur enfant ou leur conjoint partir trop jeune et des malades qui n’auraient pas dû l’être. C’est précisément pour cela que nous prenons la parole aujourd’hui, parce que toutes ces autres voix se sont déjà élevées, et qu’elles n’ont pas été entendues.
Alors maintenant, c’est à notre tour.
Nous sommes un collectif de citoyens victimes du cancer du pancréas. Une des causes avancées par les spécialistes pour expliquer cette multiplication des cas de cancer du pancréas, à un âge de plus en plus jeune : la surexposition au cadmium en France.
Ce métal lourd, présent dans les engrais phosphatés, s’accumule dans nos organismes : or il a été classé cancérogène certain pour l’être humain depuis 1993 par le Centre international de recherche sur le cancer. C’était il y a plus de trente ans. Il est également associé à un risque accru d’autres cancers : du foie, du poumon, du rein, du sein, de la prostate. Il est par ailleurs toxique pour la reproduction, favorise les maladies cardio-vasculaires, affecte le fonctionnement des reins, le développement du cerveau, cause la survenue et l’aggravation de l’ostéoporose.
Les effets du cadmium sur la santé sont ainsi connus, documentés, et ce, depuis de nombreuses années maintenant.
Causes environnementales
Plus particulièrement, le cadmium est suspecté, selon Santé publique France, de jouer un rôle dans l’augmentation fulgurante des cas de cancer du pancréas en France. En trente ans, leur nombre a été multiplié par plus de quatre dans notre pays – une progression deux à trois fois plus rapide que dans la plupart des autres pays européens. Plus de 15 000 de nos concitoyens en sont frappés chaque année. Soit presque autant de sentences de mort : fatal dans 90 % des cas, le taux de survie à ce cancer n’a presque pas progressé, malgré des dizaines d’années de recherche médicale. Au cours de la décennie 2030, le cancer du pancréas sera la deuxième cause de mort par cancer après le cancer du poumon, selon la Société nationale française de gastro-entérologie.
Lire aussi l’analyse | Cadmium : les autorités sanitaires exhortent le gouvernement français à agir en urgence pour réduire l’exposition
Cette progression est spécifique à notre pays et la science peine à l’interpréter. Elle ne s’explique pas par le simple vieillissement de la population. Des causes environnementales sont hautement suspectées de jouer un rôle, notamment l’exposition de notre population aux pesticides et son imprégnation importante par le cadmium.
Selon le rapport de l’Anses [Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail] de février 2026, 47 % de la population adulte française dépasse déjà les valeurs toxicologiques de référence. Les Français sont trois à quatre fois plus contaminés que leurs voisins européens.
Pour les non-fumeurs, jusqu’à 98 % du cadmium absorbé provient de l’alimentation : du pain, des pâtes, des pommes de terre, des céréales, des viennoiseries, du chocolat. Autant d’aliments que nous consommons au quotidien.
Surcoût minime pour les engrais
Cette contamination provient des engrais phosphatés utilisés par notre agriculture. La France autorise en effet dans ces engrais jusqu’à 90 milligrammes de cadmium par kilo : c’est 1,5 fois la limite européenne, et 4,5 fois le seuil recommandé par l’Anses et qui a déjà été adopté par d’autres pays européens.
Le surcoût pour traiter ces engrais et en réduire la teneur en cadmium représenterait 0,1 % du prix de production du blé. Ce n’est donc pas un problème économique, mais une question de choix politiques.
Utilisant les termes de « bombe sanitaire », des médecins libéraux ont écrit au gouvernement en juin 2025 pour alerter sur la situation. Des experts de l’Anses ont rendu leurs conclusions en février 2026. Des députés ont déposé une proposition de loi. Des dizaines de milliers de citoyens ont signé des pétitions.
Il est temps d’agir.
Lire aussi l’enquête | Cadmium : huit mois après l’alerte des médecins sur la « bombe sanitaire », la France n’a toujours pas adapté sa réglementation
C’est pourquoi nous appelons le gouvernement à s’aligner sur les recommandations sanitaires de l’Anses de toute urgence. C’est ce que défend la proposition de loi déposée par les députés Benoît Biteau [Les Ecologistes, Charente-Maritime] et Clémentine Autain [L’Après, Seine-Saint-Denis] : nous appelons les députés et les sénateurs à la voter. Notre Constitution protège le droit à un environnement sain.
Il n’est jamais trop tard pour agir, bien qu’il le soit déjà pour certaines personnes. Au nom des futurs malades, prenez vos responsabilités : protégez la santé des Français.
Premiers signataires : Marc Antoni, retraité ; Marion Antoni, chirurgienne ; Audrey Antoni-Cordeiro, responsable ressources humaines dans le service public ; Louise Danet, product manager ; Isabelle Morvan Lamy, retraitée ;Caroline Proust, commerçante ; Alexandre Roussel, chercheur en relations internationales ; Jean-François Roussel, ingénieur de recherche dans le domaine spatial ; Louis-Nicolas Roussel, community manager dans le domaine de l’IA ;Dimitri Tchernitchko, médecin généticien.
Retrouvez ici la liste complète des signataires.