Entre déférence et opportunisme, le RN applaudit les menaces de Canal+ contre les anti-Bolloré
Le parti d’extrême droite prend systématiquement la défense du milliardaire breton à mesure qu’il accroît sa mainmise sur les médias et la culture. Il profite de la mobilisation d’une partie du cinéma français pour renouveler ses attaques contre le CNC, qu’il entend supprimer en cas d’accession au pouvoir.
« Enfin« Enfin un peu d’air frais et un peu plus de pluralité dans une caste médiatique uniforme qui rejette la diversité et la liberté d’opinion. » En ce mois d’août 2023, Thierry Mariani jubile. Sur X, l’eurodéputé Rassemblement national (RN) acclame la nomination, à la tête du Journal du dimanche, de l’ancien directeur de la rédaction de l’hebdomadaire d’extrême droite Valeurs actuelles. Geoffroy Lejeune vient alors d’être imposé par Vincent Bolloré à une rédaction qui, malgré six semaines de grève, n’a pu empêcher la reprise en main brutale de son journal.
Près de trois ans plus tard, la mainmise du milliardaire breton sur les médias et la culture n’a jamais été aussi importante, et son agenda politique, à l’approche de la présidentielle de 2027, aussi clair. Vincent Bolloré met aujourd’hui sa chaîne CNews, sa radio Europe 1 ou encore sa maison d’édition Fayard au service de l’extrême droite. Et continue d’étendre les frontières de son empire idéologique.

Marine Le Pen à l’Assemblée nationale, à Paris, le 30 octobre 2025. © Photo Anne-Christine Poujoulat / AFP
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De la gauche à la droite, les réactions politiques sont timides face à ce rouleau compresseur. Le milliardaire peut toutefois compter sur le soutien des représentants du RN, dans un mélange de complaisance et de pragmatisme vis-à-vis de leur promoteur tout-puissant. « C’est celui qui paie l’orchestre qui choisit la musique », a lancé sur France Info le vice-président du parti, Sébastien Chenu, après le licenciement soudain d’Olivier Nora, patron de Grasset, maison d’édition du groupe Hachette Livre contrôlé depuis 2023 par Vincent Bolloré.
« On a un homme d’affaires qui prend des parts d’entreprises culturelles, de médias audiovisuels, de presse écrite. C’est son droit. Les auteurs iront chez l’éditeur de leur choix », a balayé sur la même chaîne le porte-parole du RN, Laurent Jacobelli, alors que le limogeage de l’emblématique éditeur a déclenché une mobilisation inédite des professionnel·les du livre.
L’immense majorité des auteurs et autrices de Grasset ont annoncé leur départ, tandis que plus de 200 éditeurs et éditrices ont cosigné une tribune pour alerter sur ce groupe « [ne cachant] pas ses desseins politiques et [menant] une guerre culturelle et idéologique au grand jour ».
Des intérêts croisés
Autant dire que la dernière attaque de l’écosystème Bolloré contre la culture, cette fois dans le secteur du cinéma, est loin d’avoir indigné le parti de Marine Le Pen. En plein Festival de Cannes, Maxime Saada, patron de Canal+ – propriété de l’industriel breton et principal bailleur de fonds des films d’initiative française – a tout simplement annoncé, le 17 mai, qu’il boycotterait les signataires de la tribune lancée par le collectif « Zapper Bolloré » et parue dans Libération.
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« Je ne souhaite plus que Canal+ travaille avec les signataires de cette tribune », a assumé Maxime Saada, voyant dans celle-ci « une injustice vis-à-vis des équipes de Canal+, qui s’attachent à défendre l’indépendance du groupe dans toute la diversité de ses choix ».
Une réaction applaudie par Philippe Lottiaux, député RN du Var : « Être de “gooôche” n’est pas un totem d’immunité pour insulter ceux qui vous financent. Et hormis pour eux, le seul impact sera une baisse de la culture du navet », s’est réjoui l’élu sur X, voyant dans les signataires de la tribune des adversaires politiques. D’autres de ses collègues frontistes ont relayé sur le même réseau social le post enthousiaste du compte anonyme Destination Ciné, influent supporter du groupe Canal+.
On considère que financer des navets ou des films gauchistes, ça représente une gabegie.
Matthias Renault, député RN
Sans appartenir au RN, le maire de Cannes David Lisnard – qui a claqué la porte du parti Les Républicains (LR) au lendemain des municipales pour se concentrer sur son mouvement Nouvelle Énergie – a lui aussi apporté son soutien à la chaîne cryptée et fustigé les anti-Bolloré du cinéma français. « Ils auraient dû se taire […]. Le cinéma français a besoin de Canal+ », a-t-il soufflé.
L’époque où Marine Le Pen osait s’en prendre à Vincent Bolloré paraît bien lointaine. « Nous avons subi l’acharnement médiatique des milliardaires Bolloré et Drahi [alors propriétaire de BFMTV – ndlr], qui ont fait campagne pour un candidat qu’ils ont créé de toutes pièces », s’emportait-elle en mars 2018, quelques mois après sa défaite face à Emmanuel Macron à la présidentielle.
Lors de l’élection de 2022, c’est cette fois Éric Zemmour que la candidate du RN avait présenté comme le poulain de l’homme d’affaires. « M. Bolloré doit comprendre que ce n’est pas aux patrons de presse de décider qui doit être président de la République », avait-elle fulminé au micro de France Inter. Un jugement sur lequel l’état-major du RN est visiblement revenu. À un an de la présidentielle, le parti s’accommode parfaitement de l’appui des médias de Bolloré, qui relaient au quotidien ses obsessions.
Procès en « gauchisme »
Le parti d’extrême droite a le cinéma français dans le viseur depuis des années. Les promesses de campagne de Marine Le Pen, qui assurait dans son programme culture de 2022 vouloir miser sur la protection du patrimoine « sans mettre en cause les aides dont bénéficient aujourd’hui la création et la promotion des différents secteurs de l’activité culturelle », ont fait long feu.
Lancé dans une chasse aux économies combinée à un procès en « gauchisme », le RN avait déjà proposé, lors de la discussion sur le budget, un amendement visant à supprimer le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC) en lui retirant tous ses financements. L’organisme était accusé, dans l’exposé des motifs du député frontiste Matthias Renault, d’aider « des projets souvent idéologiquement orientés et uniformes pour une rentabilité nulle », au nom d’une « vaste entreprise de propagande ».
Dans l’hémicycle, Matthias Renault avait remis le couvert sous les huées. « On considère que financer des navets ou des films gauchistes, ça représente une gabegie », avait-il lancé. La proposition avait déjà provoqué une levée de boucliers dans le milieu culturel, qui n’avait pas inquiété le vice-président du parti d’extrême droite Sébastien Chenu, pour qui « un bon film se juge au nombre d’entrées qu’il fait », selon ses propres mots.
Pour pallier la suppression du CNC, les député·es RN ont une solution simple : la privatisation, pourquoi pas entre les mains de Vincent Bolloré.
Lorsque l’actrice Camille Cottin, présidente des César, a prononcé en février un discours de défense du système de financement du cinéma français, « l’une de nos fiertés nationales », Jean-Philippe Tanguy s’est fendu d’une longue réponse sur X.
« Que le CNC sache que nous ne sommes pas impressionnés par leur propagande », a-t-il attaqué, avant de dénoncer pêle-mêle « un système qui utilise la culture pour distribuer une partie importante d’argent public aux copains », « des crapules » qui manipulent « l’exception culturelle […] pour commettre leurs délits et crimes sexuels dans la plus parfaite impunité ».
Sur France Info, son collègue Thomas Ménagé est revenu à la charge le 17 mai. « Le CNC ne sera pas conservé. Il faut une dépolitisation de la culture », a-t-il plaidé, déplorant « un certain nombre de films très orientés, très “wokes”, très militants ». Pour pallier cette suppression de la structure qui aide à la création cinématographique, les député·es RN ont, à les écouter, une solution simple : la privatisation, pourquoi pas entre les mains de Vincent Bolloré.DOSSIER La croisade culturelle de Vincent Bolloré83 articles
« Il y a aussi de l’argent privé qui existe, il y a Canal », a ainsi avancé Thomas Ménagé, comme son collègue Sébastien Chenu qui expliquait quelques mois plus tôt, qu’« il y a d’autres façons de financer le cinéma : Canal+ est le premier financeur du cinéma français ». Oubliant un peu vite que les films financés par le groupe de Bolloré sont pour beaucoup également financés par le CNC. « En 2023, 52 films ont obtenu l’avance sur recettes du CNC. Sur ces 52, 47 ont été cofinancés par Canal+ », détaillait récemment le président de l’institution, Gaëtan Bruel, dans Le Monde.
Le patron de Canal+ lui-même est venu en défense du CNC depuis le Festival de Cannes. « Il n’y a pas de cinéma français tel qu’il est aujourd’hui sans le CNC. Je défendrai donc publiquement, résolument le CNC parce que je pense qu’il est fondamental pour l’exception culturelle », a déclaré Maxime Saada, le 17 mai. Le RN s’est abstenu de relayer cette partie de son intervention.