Benoist de Sinety, prêtre : « J’ai appris à fuir toute perspective de carrière »
Propos recueillis par Maryline Baumard
Le 15 mai 2026 à 17h00, modifié à 06h00 https://www.lemonde.fr/religions/article/2026/05/15/benoist-de-sinety-pretre-j-ai-appris-a-fuir-toute-perspective-de-carriere_6689462_1653130.html
Entretien « Je ne serais pas arrivé là si… »
Chaque semaine, « Le Monde » interroge une personnalité sur un moment décisif de son existence. L’ancien vicaire général de l’archidiocèse de la capitale, prisé par le Tout-Paris, est redevenu simple curé à Lille, et s’engage contre l’extrême droite. Il aborde avec nous l’origine de sa vocation.
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Il a enterré Johnny Hallyday et Juliette Gréco, et marié la fille de Bernard Arnault, mais il se défend d’être le « curé des people ». Né en 1968 dans une famille aristocratique, Benoist de Sinety grandit dans les beaux quartiers de la capitale avant d’entrer au séminaire, à l’âge de 20 ans. Vicaire général de l’archidiocèse de Paris en 2016, un temps pressenti pour devenir évêque, il suscite de nombreuses jalousies au sein de l’Eglise. Il a finalement choisi de démissionner, en 2021, pour redevenir curé. Chez lui, à Lille, il reçoit Le Monde alors qu’il vient de publier La Cause du Christ. L’Evangile contre « l’identité chrétienne » (Grasset, 160 pages, 16 euros), dans lequel il dénonce notamment le dévoiement du catholicisme par l’extrême droite française.
Je ne serais pas arrivé là si…
… si un prêtre, qui ne me connaissait quasiment pas, ne m’avait pas demandé ce qui me rendait vraiment heureux. A l’époque, passionné de politique et des théâtres de conflit, je rêvais de devenir grand reporter. Ayant échoué au concours d’entrée à Sciences Po, je m’étais inscrit en droit par défaut. Après un premier semestre apocalyptique, ma mère m’a permis de partir dans une famille à Philadelphie, aux Etats-Unis. En réfléchissant à ce qui me rendait profondément heureux, à ce qui me procurait une paix intérieure, j’ai compris que c’était le partage de ma foi. Je me suis alors dit que j’allais devenir prêtre.
C’est donc à peine âgé de 19 ans, en rentrant en France, que vous faites cette démarche ?
Effectivement. Le prêtre qui m’a reçu m’a trouvé un peu jeune et m’a conseillé de terminer mon DEUG [les deux premières années de licence] avant d’en rediscuter. Après une nouvelle année d’études aussi infructueuse que la première, je suis retourné le voir, conforté dans l’idée que la prêtrise correspondait à ce que je suis vraiment.
Et il vous a accepté. Mais, s’il avait refusé ?
Cela m’aurait convenu. Je pense encore aujourd’hui que j’aurais pu aussi être très heureux en optant pour d’autres chemins.
Votre vocation n’est donc pas la réponse à un « appel » ?
Les gens aiment beaucoup les récits à la saint Paul, mais je n’ai entendu aucun « appel ». Mon choix a été une décision ordinaire, dans la droite ligne de mon enfance. Cela va vous paraître banal, et pourtant c’est central : je ne serais pas arrivé là si je n’avais pas eu le privilège de naître dans une famille où l’on ne m’aimait pas pour ce que je pourrais être, mais simplement pour ce que j’étais. Cela m’a donné une confiance en moi et une joie profondes.
Mais cela n’explique en rien l’entrée au séminaire…
Si, parce que j’ai compris que cet amour dont je bénéficiais était irrigué par la foi chrétienne. Cela se vivait au quotidien par le pardon et l’ouverture de la table aux gens de passage ; des amis, mais aussi des personnes en souffrance. Je voyais dans le visage des adultes un désir d’aider, qui m’a amené naturellement à vouloir transmettre ces valeurs.
Quels sont les moments forts de votre enfance ?
Peut-être le repas dominical. Ma mère, mon frère et moi, nous partagions la table de mes grands-parents chaque dimanche. Pendant les vacances, le frère de ma grand-mère, curé à Paris et grand-père de cœur, participait aux repas. On parlait de l’homélie et de l’Evangile, non pas pour dire que le curé était ennuyeux, mais pour creuser le sujet.
Pendant les vacances, il célébrait la messe tous les jours dans la chapelle du village. Mes cousins et moi, nous l’aidions et servions la célébration dans une ambiance chaleureuse. Je n’ai jamais trouvé anormal d’aller à la messe, cela faisait partie de ma vie. Je l’ai peut-être manquée trois ou quatre fois, adolescent, pour faire râler ma mère, mais c’est tout. J’ai grandi dans une société homogène et j’ai connu mes amis dans un contexte chrétien : scoutisme, écoles catholiques… Tout cela explique pourquoi l’envie de vivre ma foi ne m’a jamais quitté, jusqu’au désir de m’engager radicalement.
Vous étiez un jeune homme dissipé, qui a été exclu d’établissements scolaires renommés, un garçon drôle, au dire de vos amis. Comment avez-vous vécu l’austérité du séminaire ?
En y entrant, en 1988, je me suis dit que je n’allais peut-être pas y rester longtemps. C’était une idée farfelue, au regard de mes résistances et de mes peurs. J’avais cette même crainte que celle que je sens chez les fiancés au moment où ils s’engagent vers le mariage et se demandent s’ils ne sont pas en train de faire une énorme connerie.
Mon premier choc a été de voir que, dans notre promotion de 25, certains étaient plus âgés que mes parents. J’ai tout de suite mesuré le fossé culturel entre ma manière de vivre la foi et la discipline du séminaire. Aux vêpres, je me suis retrouvé avec un bréviaire, cherchant les pages, alors que mes voisins chantaient les psaumes comme s’ils l’avaient toujours fait. Il y avait tant de choses que j’ignorais, et pourtant j’étais un fervent catholique.
D’ailleurs, vous avez quitté le séminaire…
Oui, en 1993, parce que l’atmosphère me pesait. J’avais besoin d’autre chose. Peut-être aussi pour me prouver que je pouvais faire autre chose. J’ai vécu pendant neuf mois en Bosnie, au sein d’une petite ONG, entre Mostar et Sarajevo, près des terrains de conflit.
Auriez-vous pu ne pas revenir ?
J’aurais pu. Je ne sais pas très bien ce qui m’a fait revenir. Est-ce parce que j’avais dit que je reviendrais ? Est-ce parce que mon désir s’était renforcé en Bosnie ? Le retour a été rude, car on m’avait imposé une retraite et un stage de trente jours. Je m’y suis plié, avant de terminer l’été par un séjour en bateau avec trois copains d’adolescence. Lors d’une escale à Saint-Tropez [Var], j’ai appelé ma mère, qui a ouvert en direct une lettre arrivée de l’archevêché : le cardinal Lustiger [1926-2007] acceptait mon retour le 6 septembre, à 8 heures. On était le 5, et il était 20 heures ! Le supérieur, à qui j’ai tenté d’expliquer ma situation, m’a simplement répondu : « Ce n’est pas négociable », avant de raccrocher. J’ai sauté dans le train de nuit et suis arrivé devant le séminaire, ni rasé ni douché. En voyant les autres en veste et cravate, j’ai douté, mais j’y suis allé. C’était il y a plus de trente ans, et je n’ai jamais regretté.
Vous avez connu, plus tard, des moments de doute, notamment une nuit, à un feu rouge…
J’avais la quarantaine, j’étais secrétaire du cardinal Lustiger. Après un dîner chez des amis et leurs enfants, à un feu rouge, j’ai été envahi par la question : qui se souviendra de moi à ma mort, puisque je n’aurai pas d’enfants ? Cela m’a plongé dans une tristesse profonde, encore prégnante en rentrant chez moi, à l’archevêché. J’ai la chance que ces états ne durent pas, mais de ce moment je garde un souvenir fort. Avec le temps, les motifs de tristesse évoluent. On vieillit, on passe des caps. Ce n’est pas le souvenir qu’on laisse qui est important, mais de vivre ce qu’on a à vivre. On peut être un artiste international et, vingt ans après sa mort, être oublié.
Justement, pour avoir officié à Saint-Germain-des-Prés, de 2009 à 2016, vous êtes un peu devenu le curé des célébrités. Cette étiquette vous agace-t-elle ?
Contrairement à ce qu’on lit, je ne passe pas ma vie dans les salons des milliardaires. Mais, si un milliardaire vient à moi, il est accueilli comme j’accueillerais un clochard, ni plus ni moins. J’ai vécu une surmédiatisation pour avoir enterré Johnny Hallyday [en 2017], mais c’était fortuit. Et je ne m’en plains pas, car cette cérémonie m’a apporté une visibilité utile alors que je sortais un livre sur les migrants [Il faut que des voix s’élèvent, avec la collaboration de Romain Gubert, Flammarion, 2018]. Quand on m’invitait pour parler de Johnny, je posais comme condition de parler de mon sujet. C’était providentiel.
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La question des migrants est actuellement peu abordée, comme mise entre parenthèses, alors que la situation perdure…
C’est la preuve que notre société sait tuer une réalité en la passant sous silence. Ceux qui en parlaient se lassent de s’en prendre plein la gueule – j’ai tout de même été menacé de mort après mon livre – ou de passer pour des « sociaux-traîtres ».
Votre parole libre expliquerait-elle que vous ne soyez pas devenu évêque ?
Je n’en sais rien. Je suis curé et je m’en réjouis. On m’a toujours confié des missions passionnantes : le 18e arrondissement de Paris de 1998 à 2003, juste après mon ordination en 1997, Saint-Germain-des-Prés de 2009 à 2016, vicaire général de 2016 à 2021. A chaque fois, j’ai gravi un échelon. Bien sûr, dans l’Eglise, monter les marches signifie, à terme, devenir évêque. Inconsciemment, j’avais opté pour des manières d’être qui pouvaient m’y prédisposer. Ne pas le devenir – partir à Lille – m’a libéré. Aujourd’hui, je suis plus libre que jamais. J’ai appris à fuir toute perspective de carrière. Il m’a fallu un peu de temps pour m’en rendre compte, parce que je pense qu’on m’avait inscrit dans ce schéma-là.
En 2021, vous avez quitté, déçu, votre poste de vicaire général, après cinq années. Auparavant, vous aviez démissionné de votre poste de représentant de l’archevêché au conseil d’administration de l’établissement public chargé de la reconstruction de Notre-Dame. Beaucoup de démissions !
Oui ! J’ai démissionné parce qu’à un moment donné toute la cohérence du corps auquel j’appartenais s’est délitée à mes yeux. Au point que j’ai dû me réinterroger sur les raisons de ma présence. Pour reprendre pied, j’ai eu la chance de trouver la communauté paroissiale Saint-Eubert, à Lille, où l’on m’a accueilli sans me poser de questions, sans m’interroger sur ce que je ne voulais ou ne pouvais pas dire. Mes deux premières années ont été consacrées à ma reconstruction. Mais ce cheminement m’a donné une plus grande capacité à comprendre les nombreuses personnes autour de moi qui – je le découvre depuis – ont vécu des abus de pouvoir, de la manipulation, des moments de dépression. Même sans diagnostic, j’ai l’impression d’avoir vécu quelque chose qui ressemble à l’effondrement de tout ce que je croyais très stable.
Dans cette vie retrouvée de curé, qu’est-ce qui vous enrichit le plus aujourd’hui ?
La messe du dimanche. C’est une communauté qui célèbre une présence qui nous dépasse tout en étant proche de nous. J’aime particulièrement donner la communion, voir s’approcher des gens de tous horizons. C’est incroyablement émouvant.
Dans votre livre à paraître, « La Cause du Christ. L’Evangile contre “l’identité chrétienne” », vous dénoncez la tentation politique d’un catholicisme culturel vidé de son sens, une sorte d’Eglise « sans le Christ », dites-vous…
Oui, je dénonce une approche où le Christ n’a pas d’importance, où seul compte que le décor chrétien soit planté, qu’on soit dans un village chrétien. Or un christianisme déconnecté du Christ, c’est l’abomination, la porte ouverte à toutes les folies. C’est le Christ qui garde l’Eglise de devenir folle. Dès qu’on s’en détache, on devient des gourous, on construit des tyrannies.
Vous y accusez nommément les hommes politiques Eric Zemmour ou Philippe de Villiers de récupérer le catholicisme pour en faire une composante de l’idéologie d’extrême droite…
Oui, parce que dans leur expression publique ces personnes mettent en cause la cohérence de la foi chrétienne. En tant que chrétien, en tant que prêtre, je me dois de leur répondre. On ne peut pas, comme elles le font, invoquer le Christ et tenir une approche contraire à l’Evangile ; un discours de rejet de l’autre, d’appel à une peur et à un repli sur soi. Ils instrumentalisent la pensée chrétienne. Sous couvert de vouloir rendre à la France sa splendeur chrétienne, ils prônent une violence contraire au sens de l’Evangile.
Vous auriez pu ne pas les citer, on aurait compris de qui vous parliez…
Je me suis posé la question, mais, en tant que citoyen, en tant qu’homme et non plus, cette fois, comme prêtre, je suis autorisé à leur répondre, puisqu’ils détournent sans vergogne et publiquement le sens de l’Evangile.
« La Cause du Christ. L’Evangile contre “l’identité chrétienne” », de Benoist de Sinety (Grasset, 160 pages, 16 euros).
Maryline Baumard