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« Éviter » les jeunes et les banlieues : une note interne crée le malaise dans le parti de Raphaël Glucksmann

Un document de travail émanant des équipes de Place publique préconise de miser sur les électeurs les plus aisés et les plus âgés, plutôt que sur les jeunes et les classes populaires. Face à la polémique suscitée, le candidat pas encore déclaré à la présidentielle assure en retoquer les conclusions.

Sarah Benhaïda

12 mai 2026 à 16h41 https://www.mediapart.fr/journal/politique/120526/eviter-les-jeunes-et-les-banlieues-une-note-interne-cree-le-malaise-dans-le-parti-de-raphael-glucksmann?utm_source=quotidienne-20260512-194558&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-%5BQUOTIDIENNE%5D-quotidienne-20260512-194558&M_BT=115359655566

12 mai 2026 à 16h41

CombienCombien de clichés faut-il aligner pour obtenir un bon PowerPoint ? À mi-chemin entre le brief de publicitaires et l’autofiction germanopratine, la note intitulée « Les trois “publics cibles” » censée amener 6,4 millions de voix à Raphaël Glucksmann au premier tour de la présidentielle de 2027 réussit un double tour de force.

D’un côté, cette présentation que Mediaparts’est procurée aligne les poncifs sur l’électorat présumé de Place publique (PP) – sans surprise, essentiellement des CSP+ (catégories socioprofessionnelles les plus favorisées) – et celui que le parti veut « éviter » – en gros, les classes populaires et les jeunes. De l’autre, elle conforte toutes les idées reçues qui circulent sur l’eurodéputé et son parti, qui revendique 12 000 adhérent·es – mépris de classe et entre-soi bourgeois inclus.

Si cette note, dont certains éléments ont été divulgués par Politico, a créé la polémique sur les réseaux sociaux, elle ne révèle en réalité rien de nouveau. De l’aveu même de l’attachée de presse de Raphaël Glucksmann, « honnêtement, ce qui se passe va être très chiant : ça va appuyer sur une perception potentielle de quelque chose qu’on dit de nous et qui est », pense-t-elle, « erroné ».

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Extraits de la note.  © Photomontage Armel Baudet / Mediapart avec documents

En quarante-huit slides, le document rédigé par Mathieu Lefèvre-Marton, adhérent de PP et conseiller de Raphaël Glucksmann sur les questions de données et d’opinion, explore l’électorat français et en extrait des« persona », des archétypes d’électeurs et électrices qui sont des « fidèles » du candidat encore non déclaré à la présidentielle ou qui doivent devenir des « conquêtes à gauche »ou des « conquêtes au centre ».

« Romain de Romainville »

Exercice oblige, ces « persona » sont des caricatures généralisantes, accompagnées de photos toutes aussi caricaturales. On découvre ainsi « Romain de Romainville, électeur écolo » qui trouve « Marine Tondelier trop “woke” », écoute Nirvana et France Inter, quand il ne fait pas de l’escalade ou n’emmène pas ses enfants au théâtre ou au volley.

Mais aussi « Gérard de Guérande », passé de Bayrou à Macron, et « qui hésite entre Édouard Philippe et Raphaël Glucksmann ». Plus original encore : ce retraité perçoit une pension de « 5 100 euros » – quand la moitié des retraité·es de France vivent avec moins de 1 850 euros par mois.

Pour toucher ces « cibles », le document liste des médias et des noms censés résonner auprès de ces dernières. À l’en croire, les « cadres sup, surtout dans le public » de « 50-80 ans » des « moyennes et grandes métropoles », pourraient être attiré·es par Léa Salamé, France Inter, Coluche ou « le théâtre public » pour satisfaire leur demande d’« une gauche réaliste ».

L’un de ces slides a particulièrement choqué. On y lit : « À éviter pour le moment : les 18-25 ans, les CSP−, [les gens gagnant] moins de 1 500 euros, seuls avec enfants, [ayant seulement] le bac, [habitant] les banlieues, les Hauts-de-France, en Paca + Corse, le Grand Est [et celles et ceux qui votent] droite (LR, RN…) ou LFI “dur” (les “fidèles” de Mélenchon). »

Il y a quinze ans, une autre note, rédigée par le think tank Terra Nova, avait déjà déchiré la gauche. Elle encourageait alors celle-ci à assumer son tournant social-démocrate avec le même type de préconisations : abandonner la classe ouvrière au profit des « diplômés » et des « seniors ». Le document de PP s’inscrit donc dans sa lignée. 

Raphaël Glucksmann aurait dû se présenter aux municipales à La Baule.

Paul Vannier, député LFI

Cette note n’est guère surprenante au regard des positions électorales prises ces dernières années par Raphaël Glucksmann, seul leader à gauche à avoir préféré retirer les candidat·es de son parti entre les deux tours des municipales plutôt que de fusionner avec La France insoumise (LFI). L’eurodéputé est depuis longtemps en guerre déclarée contre Jean-Luc Mélenchon, avant même que ce dernier ironise sur son nomdans une déclaration aux relents antisémites.

Avec de telles cibles, Raphaël Glucksmann « aurait dû se présenter aux municipales à La Baule », a moqué le député insoumis Paul Vannier sur le réseau social X, dénonçant un « document stratégique [qui] assume : rien à faire des pauvres, des jeunes, des mères isolées et des quartiers populaires [s’ils] ne lui rapportent pas de voix. Une seule préoccupation : les cadres sup et les retraités aisés ».

Nombre de parlementaires insoumis·es, dont le leader est désormais officiellement lancédans la présidentielle, lui ont emboîté le pas. Debout, le petit parti de François Ruffin, a lui aussi tenté de capitaliser sur ce raté, en publiant une parodie de la note, avec un lien renvoyant sur son propre site de campagne, le présentant comme seul « candidat de la gauche ». Silence, en revanche, du côté des socialistes, où certain·es s’imaginent repartir en campagne avec PP en 2027, comme lors des européennes de 2024. 

Un constat mais pas d’outils

Questionné par Mediapart, Raphaël Glucksmann répond en deux temps. D’abord, « cette note d’analyse électorale n’est pas une stratégie de campagne de PP », déclare-t-il. Ensuite, il a « dit précisément l’inverse en séminaire sur les banlieues ou les sous-préfectures, la compartimentation des électorats et la nécessité de parler à toutes et tous ». Pour le reste, l’eurodéputé renvoie vers ses équipes, qui ont préparé des éléments de langage. La plupart des figures du parti contactées par Mediapart n’ont pas répondu.

Selon l’attachée de presse de Raphaël Glucksmann, le document n’a pas été présenté à la quarantaine de cadres de PP réuni·es en séminaire dimanche 10 mai dans l’après-midi. Il avait uniquement été partagé avec « un plus petit groupe il y a quelques semaines dans une discussion sur [la] stratégie [à] adopter »comme « un document de travail, une analyse froide du terrain sur lequel [PP] évolue », explique son auteur, Mathieu Lefèvre-Marton.

« Je comprends que ce slide puisse choquer, dit-il, en référence à celui évoquant les électorats « à éviter pour le moment »« Mais il présente une réalité : ces électorats, ces catégories se sont écartées du centre-gauche. Malgré tout, on ne l’a justement pas présenté parce que Raphaël Glucksmann avait fait le choix de dire : “Non, on ne va pas faire ça.” »

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Maintenant que la présentation a fuité, il s’agit de déminer le problème en urgence. « Nous n’avons pas de candidat déclaré. Nous ne sommes pas en campagne. Donc à aucun moment une stratégie électorale n’est présentée à partir de ce document, qui n’a d’ailleurs pas le logo Place publique », martèle l’attachée de presse de Raphaël Glucksmann.

Pourtant, la note spécifie bien les électorats visés par l’eurodéputé : celles et ceux qui ont voté Jean-Luc Mélenchon ou Emmanuel Macron à la présidentielle de 2022, celles et ceux qui songent désormais à donner leur voix à Gabriel Attal, à Édouard Philippe, au Parti socialiste, à Marine Tondelier ou à François Ruffin. Mais pour cela aussi, personne n’avait besoin d’un PowerPoint pour s’en douter.

Sarah Benhaïda

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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