Dimanche 3 Mai Medscape
Dimanche 3 mai, l’organisation mondiale de la santé (OMS) a fait état de trois morts causées par un foyer d’hantavirus sur un bateau de croisière dans l’Atlantique, le MV Hondius qui relie Ushuaia en Argentine au Cap-Vert et qui compte près de 150 passagers. Deux jours plus tard, deux cas ont été confirmés en laboratoire comme étant une infection à hantavirus et 5 cas suspectés.
Trois personnes malades, dont deux membres d’équipage ont été évacuées.Le médecin de bord, qui est gravement malade, a été transporté dans un avion médicalisé. Le navire de croisière est attendu aux îles Canaries samedi 9 mai. L’évacuation des passagers devrait débuter lundi.
L’hantavirus provoque des syndromes respiratoires aigus, des fièvres hémorragiques et est généralement transmis à l’homme par un rongeur. Il existe de nombreux types d’hantavirus, qui se distinguent par leur répartition géographique et leur tableau clinique. Selon le site Internet de l’Office fédéral de la santé publique suisse (OFSP), « un seul type de virus, extrêmement rare, peut se transmettre d’un être humain à un autre ».
A ce stade, selon Maria Van Kerkhove, qui dirige le département de prévention et préparation aux épidémies et pandémies de l’OMS, l’hypothèse est qu’un ou plusieurs cas aient été infectés en dehors du navire et qu’il puisse y avoir eu une contamination interhumaine à bord avec le virus des Andes, le seul hantavirus connu pour une transmission interhumaine limitée. Le séquençage du virus est en cours en Afrique du Sud.
Le Dr Benjamin Davido, médecin infectiologue à l’hôpital Raymond-Poincaré de Garches fait le point sur ce foyer d’infection, relativement rare en Europe.
Medscape édition française : Quels sont les modes actuels de contamination par l’hantavirus ? Quel est le vecteur principal de transmission de ce virus ?
Dr Benjamin Davido : cette maladie se transmet principalement via le contact direct avec des excrétions, notamment l’urine de rongeurs contaminés. Deux questions majeures se posent : premièrement, les personnes malades ont-elles été exposées à des rongeurs porteurs du virus ? Cette exposition est probable, sachant que certaines espèces peuvent provoquer des formes respiratoires d’hantavirus, telles que des fièvres respiratoires, en Amérique du Nord ou du Sud. Deuxièmement, faut-il envisager la présence de facteurs favorisant la contamination sur le navire lui-même ? Bien qu’il soit difficile d’évaluer la probabilité sans informations précises sur le type de bateau et ses escales, il est possible que celui-ci ait hébergé des rongeurs contaminés.
À ce jour, deux cas confirmés, documentés et authentifiés d’infection par l’hantavirus ont été recensés sur ce bateau. Il sera donc essentiel, au cours de cette enquête, de vérifier si les cas de formes respiratoires graves et les décès sont liés à un même vecteur, comme on peut le supposer. Par ailleurs, il convient d’examiner si les personnes infectées présentaient des comorbidités ; selon les informations dont nous disposons, une personne décédée ainsi que son épouse, rapatriée à Johannesburg puis décédée à l’hôpital, étaient âgées d’environ 70 ans.
Concernant ces deux cas, il apparaît probable qu’ils aient tous les deux été exposés au même vecteur potentiel. Il faudra aussi déterminer si ces personnes potentiellement infectées ont été en contact direct les unes avec les autres ou non. Il faut aussi savoir si elles ont embarqué au même endroit, ce qui impliquerait qu’elles aient pu être exposées au même vecteur avant le début de la croisière. Ainsi, l’enquête devra précisément retracer ces contacts, ce qui est essentiel, puisqu’on évoque des cas sans avoir de réelle information sur leur traçabilité.
Y a-t-il eu transmission interhumaine ?
Dr Benjamin Davido : Il semble peu probable qu’il y ait eu transmission interhumaine même si cela reste possible. Dans le contexte actuel, il n’est pas possible d’écarter cette origine, mais la physiopathologie la plus plausible serait un contact avec un animal porteur de l’infection. Le point clé consiste à comprendre le cas index, l’homme qui est décédé : comment a-t-il été contaminé ? À quelle date, en fonction de l’incubation ? Il s’agit aussi de vérifier si l’épidémie n’est pas limitée à quelques personnes. On peut supposer que les six cas potentiellement contaminés se connaissaient et qu’ils ont participé à une excursion en forêt où l’un d’eux aurait pu être exposé à des excréments de rongeurs. Pour l’instant, aucune donnée précise n’a été confirmée, sauf le fait qu’il y a eu trois décès. Ces informations sont essentielles pour analyser ce qui s’est produit dans le contexte de cette épidémie. D’après les données de l’OMS, les syndromes pulmonaires liés aux hantavirus résultent généralement de sérotypes présents en Amérique du Nord et du Sud, avec environ 200 cas annuels. Cela reste assez rare.
Les formes respiratoires de cette maladie, souvent rencontrées dans ces régions et non observées ailleurs, sont associées à un taux de mortalité élevé, similaire à d’autres infections respiratoires comme la pneumonie. L’OMS estime ce taux autour de 35%. Ainsi, avoir trois décès parmi six ou dix cas dans une maladie très létale, surtout lors d’une forme respiratoire sur un continent qui compte près de 200 cas par an, n’est pas totalement surprenant. De plus, sur un bateau de croisière, une maladie à létalité élevée comporte un risque majeur pour les personnes touchées.
Afin de prévenir cette mortalité, quelles précautions peut-on adopter ? Existe-t-il un traitement ?
Dr Benjamin Davido : Il n’existe pas de traitement spécifique ni de vaccin contre l’hantavirus, qu’il soit européen ou asiatique comme la souche Séoul ou Dobrova. La prise en charge se limite généralement à un traitement symptomatique, notamment la réhydratation dans les formes légères, où la guérison est fréquente. Pour les formes graves, aucun traitement étiologique n’est disponible et la prévention repose essentiellement sur l’évitement du contact avec les rongeurs. Nous sommes relativement démunis face à cette pathologie. Une fois la maladie déclarée, les possibilités d’intervention sont limitées. Il semble probable que, sur le bateau, des mesures de prévention aient été appliquées, tel le port d’un masque afin de limiter le risque de transmission, notamment dans l’éventualité d’une faible possibilité de diffusion respiratoire.
Toutefois, selon les sources sérieuses consultées, aucune ne mentionne que la prévention de cette pathologie repose principalement sur la limitation de la transmission interhumaine. Cela suggère que l’origine de la contamination pourrait être exogène au contexte du navire. À ce stade, nous ne savons pas si la source se trouve effectivement à bord, par exemple via la présence éventuelle de rongeurs contaminés, ou si la contamination a eu lieu ailleurs, avant la croisière. Ce caractère hypothétique souligne la nécessité de poursuivre l’investigation concernant ces cas. Sans données précises issues de l’enquête, il est difficile d’établir des conclusions définitives.
Dispose-t-on d’informations concernant des infections récentes ou moins récentes par hantavirus sur le continent européen ?
Dr Benjamin Davido : En Europe, l’infection se présente généralement sous une forme bénigne, comme le confirment de nombreux experts. Le foyer d’infection à hantavirus est une maladie principalement transmise par les rongeurs, en particulier le campagnol roussâtre. La létalité de cette maladie est estimée à moins de 0,5 %. Les manifestations cliniques incluent souvent des syndromes grippaux, des céphalées et des myalgies, probablement sous-diagnostiqués dans certains cas.
Donc, la mortalité varie selon les différents types d’hantavirus, européens, sud-américains, etc. ?
Dr Benjamin Davido : La présentation clinique est déterminante dans l’évaluation des infections à hantavirus. Il est important de rester prudent, car nous n’observons souvent qu’une partie limitée du phénomène. Par exemple, sur un bateau de croisière comportant une population âgée, le taux d’attaque et la gravité des formes de la maladie pourraient être nettement supérieurs à ceux d’une population plus diversifiée. Sur le continent américain, les formes respiratoires de l’infection à hantavirus sont très fréquentes et se distinguent par un potentiel létal particulièrement élevé. À l’échelle européenne, la majorité des infections à hantavirus se manifestent sous la forme de fièvres hémorragiques avec syndrome rénal. Ces formes peuvent engendrer des insuffisances rénales sévères nécessitant parfois une dialyse.
En France métropolitaine, on recense annuellement environ une centaine de cas de néphropathie épidémique, généralement attribués à ce virus. Les formes cardio-pulmonaires demeurent rares mais graves ; récemment, quelques cas sporadiques ont été recensés en Guyane. Il existe donc une différence notable entre les formes respiratoires graves, qui présentent un risque de transmission interhumaine, et les formes rénales, où la transmission humaine est peu probable. De plus, l’épisode actuel se distingue par l’absence de sérotype habituel et par une présentation clinique atypique, y compris dans les formes sévères. Dans les cas graves, la létalité peut atteindre 15 % pour les atteintes rénales, tandis qu’elle s’élève jusqu’à 35 % pour les formes respiratoires américaines. Globalement, en considérant l’ensemble des formes, la mortalité reste relativement faible, autour de 0,5 %.
En conclusion, il apparaît que les formes les plus sévères touchent principalement les individus vulnérables, probablement en raison d’une infection acquise avant l’embarquement. Je ne connais pas le nombre exact de passagers. Il sera intéressant d’observer s’il existe des cas bénins, car jusqu’à présent, seuls les cas graves ou décès ont été évoqués. L’équipage est inquiet à cause du confinement et du risque de transmission interhumaine, ce qui pourrait mener à l’immobilisation du bateau. Beaucoup de formes bénignes pourraient passer inaperçues.
La rédaction : Jean-Bernard Gervais; Aude Lecrubier; Stéphanie Lavaud ; Véronique Duquéroy.