Gérald Kierzek : «Les erreurs à l’hôpital sont, surtout, le résultat d’une politique de gestion désastreuse»

« Le rapport le dit pourtant très clairement : le travail en équipe, la charge en soins et la stabilité des équipes sont particulièrement déterminants pour améliorer la qualité des soins. » Lulu Berlu / stock.adobe.com
– Dans un rapport publié le 27 avril, la Cour des comptes explique que les établissements signalent peu les erreurs liées aux soins, y compris quand le patient est décédé. Pour le médecin urgentiste, elles sont avant tout la conséquence d’une dégradation des conditions de travail à l’hôpital.PASSER LA PUBLICITÉ
null
Le docteur Gérald Kierzek est médecin urgentiste et directeur médical de Doctissimo.
La publication du rapport de la Cour des comptes sur les erreurs à l’hôpital mérite d’être lue avec sérieux. Oui, il existe encore des sous-déclarations. Oui, la culture du signalement doit continuer de progresser. Mais réduire la question des erreurs hospitalières à un simple problème de procédures ou de déclaration serait une erreur de diagnostic. Car sur le terrain, nous savons tous que les outils de sécurisation ont été largement renforcés ces dernières années : check-lists, protocoles, revues de morbi-mortalité, vigilances, parcours mieux balisés. Le problème n’est plus seulement celui des procédures. Il est désormais celui des conditions dans lesquelles elles sont censées s’appliquer.
En tant que médecin urgentiste, je vois chaque jour ce que les chiffres ne disent qu’à moitié : des équipes épuisées, morcelées, instables, contraintes d’absorber toujours plus de flux avec toujours moins de marges. Je vois des soignants sommés de faire plus vite, plus court, plus efficient, au prix d’une tension permanente qui use les corps, abîme les collectifs et fragilise la sécurité des patients. Et je vois aussi, trop souvent, des décisions prises loin du soin, par des directions non soignantes qui confondent pilotage administratif et réalité clinique, tableau de bord et lit de malade, équation budgétaire et prise en charge humaine.
Le rapport le dit pourtant très clairement : le travail en équipe, la charge en soins et la stabilité des équipes sont particulièrement déterminants pour améliorer la qualité des soins. Cette phrase devrait servir de boussole. Car elle dit l’essentiel : on ne soigne pas bien dans le désordre, l’instabilité et la défiance. On ne sécurise pas les patients en cassant les collectifs, en déplaçant les infirmières comme des pions d’un service à l’autre, en banalisant l’absentéisme provoqué par l’usure, en remplaçant la fidélisation par la rotation permanente.
Quand un service fonctionne avec des équipes épuisées, incomplètes, sans stabilité ni reconnaissance, l’erreur devient plus probable.Gérald Kierzek
La vérité, c’est que la dégradation des conditions de travail n’est pas un sujet périphérique. C’est aujourd’hui un facteur majeur de risque pour les patients. Quand un service fonctionne avec des équipes épuisées, incomplètes, sans stabilité ni reconnaissance, l’erreur devient plus probable. Quand les soignants n’ont plus le temps de se parler, de se relire, de se transmettre, le soin perd en fiabilité. Quand la gouvernance valorise d’abord les indicateurs financiers, l’humain finit toujours par payer la facture.
Il faut donc changer de logique. Arrêter de considérer les soignants comme une variable d’ajustement. Mettre fin aux organisations qui déstructurent les équipes au nom d’une flexibilité de façade. Miser sur la fidélisation, la compétence partagée, la continuité des collectifs, la montée en responsabilité des professionnels de terrain. Et surtout, revoir en profondeur la gouvernance hospitalière et de la santé en France.Ceux qui décident doivent être ceux qui soignent ! Non pas seuls, mais réellement aux commandes, aux côtés d’une direction, trop lourde et pléthorique aujourd’hui, qui comprenne les enjeux du soin parce qu’elle les connaît de l’intérieur. Il faut des gouvernances bicéphales plus ambitieuses, des postes mixtes à mi-temps soignant et à mi-temps manager, des directions où la légitimité ne repose pas seulement sur la gestion, mais sur la compréhension concrète du travail réel.
On ne reconstruira pas la qualité des soins à l’hôpital contre les soignants. On la reconstruira avec eux, en leur redonnant du temps, de la stabilité, de la confiance et du pouvoir d’agir. Le rapport de la Cour des comptes a le mérite de le rappeler : la sécurité des patients dépend d’abord de celles et ceux qui les prennent en charge. Il est temps d’en tirer enfin les conséquences et que cet enjeu majeur qu’est la santé et qui figure en tête des préoccupations des Français figure aussi en tête des débats des prochaines élections présidentielles.
Voir aussi:
bhttps://environnementsantepolitique.fr/2026/04/29/ma-cour-des-comptes-propose-un-dispositif-de-sanction-financiere-en-cas-de-non-respect-de-lobligation-de-declaration-des-evenements-indesirables-par-les-etablissements-hospitaliers/