Quid des tensions ou pénuries en santé liées à la guerre au Moyen-Orient ?
Six ans après la crise Covid, la France peut-elle connaître de sérieuses difficultés d’approvisionnement en matériel médical ou en médicaments en lien avec le conflit au Moyen-Orient ? Si les autorités sanitaires (ministère de la Santé, ANSM) et les laboratoires, contactés par Medscape se montrent rassurants, certains acteurs, notamment de la plasturgie, tirent la sonnette d’alarme et invitent les pouvoirs publics à rapidement constituer des stocks stratégiques.
Peu préparée à la pandémie de coronavirus en 2020, la France avait cruellement manqué d’équipements de protection individuelle tels que les masques médicaux, les gants, les écrans faciaux mais aussi de lits d’hôpitaux et de respirateurs d’oxygénothérapie…
Notre pays pourrait-il revivre un tel scénario catastrophe si le contexte international continuait de s’embraser, et si la guerre lancée le 28 février par les Etats-Unis et Israël en Iran venait à se poursuivre ? La fermeture du détroit d’Ormuz, qui perturbe le commerce mondial, est-il susceptible d’avoir un impact fort sur l’approvisionnement de médicaments et de matériel médical en Europe, et plus particulièrement en France ?
Forte inquiétude sur la plasturgie
De l’avis de nombreux acteurs, une prolongation de la crise pourrait entraîner des tensions au-delà de l’accès au pétrole et au gaz. Certains composants chimiques dérivés du pétrole abondants au Moyen-Orient sont en effet essentiels à la fabrication pharmaceutique et de certains équipements. Depuis plusieurs jours, Joseph Tayefeh, secrétaire général de Plastalliance, premier syndicat français et européen du plastique, tire la sonnette d’alarme sur les ondes des radios françaises.
Le prix du polyéthylène, composé utilisé notamment pour les sacs-poubelles, les bouteilles mais aussi les blouses à usage unique, les masques ou les cathéters, a en effet doublé depuis le début du conflit, étant passé de 1200 à 2500 euros la tonne.
Le gouvernement doit absolument prévoir des stocks. Le plastique est le matériau prédominant dans le secteur de la santé
Joseph Tayefeh
« Certaines pénuries ont d’ailleurs commencé en Corée du Sud, ou à Taiwan », a-t-il avancé sur France Info, lundi 20 avril. Joseph Tayefeh est particulièrement inquiet sur l’impact de cette nouvelle crise internationale sur le secteur hospitalier. Redoutant de revivre une situation analogue vécue pendant la crise Covid, il lance un appel au gouvernement pour qu’il constitue des stocks de blouses, de seringues et de cathéters. La pénurie pourrait en effet toucher de nombreux produits de santé, a-t-il assuré à l’antenne de Sud-Radio, vendredi 17 avril. « Pendant le Covid, les soignants manquaient de blouses et portaient des sacs poubelles. Là, ils manqueront même de sacs poubelles, a-t-il avancé. Le gouvernement doit absolument prévoir des stocks. Le plastique est le matériau prédominant dans le secteur de la santé. Je tire la sonnette d’alarme. Au fur et à mesure que se poursuit la guerre, la situation s’aggrave de jour en jour. »
Tension mondiale sur l’hélium
Fin mars, le groupe Air Liquide avait également alerté sur le risque de tension sur le marché de l’hélium après que son important site de production de Ras Laffan, au Qatar, eut été endommagé par une attaque iranienne. Or, ce gaz est indispensable au fonctionnement des IRM en permettant de refroidir les aimants supraconducteurs. Il est également essentiel dans de nombreuses analyses biologiques de haute précision, relève sur LinkedIn Baptiste Verneuil, ingénieur de projet Santé au Shift Project. Confronté à la raréfaction progressive de certaines ressources naturelles, « le secteur de la santé est plus vulnérable qu’on ne le pense, assure-t-il. La semaine dernière encore, plusieurs biologistes hospitaliers me confiaient leur inquiétude d’une rupture d’approvisionnement en hélium, et potentiellement à court terme. »
Pas de rupture pour les médicaments
La fermeture du détroit d’Ormuz et la perturbation du fret aérien sont également susceptibles de compliquer l’approvisionnement des médicaments et des matières premières. De très nombreux principes actifs sont fabriqués en Chine ou en Inde avant d’être expédiés depuis Dubaï, plaque tournante des médicaments fabriqués en Asie.
Les autorités de santé sont mobilisées pour anticiper tout risque de ruptures ou tensions en produits de santé en France
Ministère de la Santé
Sollicitées par Medscape, les autorités sanitaires se montrent rassurantes et certifient que l’impact sur la santé de la guerre au Moyen-Orient est pour l’instant limité.
« Les autorités de santé sont mobilisées pour anticiper tout risque de ruptures ou tensions en produits de santé en France (médicaments, médicaments d’intérêt thérapeutique majeur, dispositifs médicaux et dispositifs in vitro) et se tiennent prêtes à mettre en œuvre les mesures nécessaires afin de prévenir au mieux les conséquences pour les patients et les professionnels de santé », indique le département de la communication de crise sanitaire, rattaché au ministère de la Santé.
Le conflit fait l’objet d’une vigilance particulière des autorités. L’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) surveille tout éventuel impact sur les chaînes de production en principes actifs ou de médicaments, matériel de conditionnement, et dispositifs médicaux et sur l’acheminement et logistique des produits, nous précise-t-on.
L’équipe ministérielle de crise sanitaire a demandé aux syndicats professionnels de lui signaler tout risque sur l’approvisionnement des médicaments le plus en amont possible.
« A date, les industriels du médicament et du dispositif médical, les centrales d’achat des établissements de santé n’ont pas identifié de rupture d’approvisionnement liée au conflit », affirme le département de la communication de crise sanitaire.
Elle concède qu’il existe « des risques potentiels à plus long terme », notamment des perturbations croissantes dans les transports et la logistique, une hausse des coûts de l’énergie et des carburants, une augmentation des coûts des matières premières et des matériaux d’emballage.
La crainte d’effets collatéraux
Contactés par Medscape France, les industriels du médicament (LEEM) affirment également que la situation est sous contrôle. « Aucun n’a de site de production dans cette zone et aucun n’identifie d’impact à court ou moyen terme », nous indique le LEEM qui est en lien direct avec l’ANSM pour échanger les informations utiles mais aussi avec les associations et les fédérations concernées : la Fédération française des industries de santé, le Medef, la Fédération européenne des associations et industries pharmaceutiques (EFPIA)…
Si le conflit venait à durer, il pourrait toutefois entraîner des tensions sur certains médicaments (substances actives pharmaceutiques et produits finis) et des retards de livraison en Europe, en particulier pour médicaments sensibles à la température, nous précise le lobby des industriels.
À ce stade, nous ne constatons aucun risque ni rupture effective des approvisionnements.
Ce dernier est soucieux des effets collatéraux du conflit comme l’augmentation du coût de l’énergie avec d’éventuels frais de transport supplémentaires et de la disponibilité des matières dérivées du pétrole plus coûteux.
Le Syndicat national de l’industrie des technologies médicales (Snitem, dispositifs médicaux) confirme à Medscape que selon l’enquête menée auprès de ses adhérents, le principal secteur touché, pour l’heure, est la plasturgie. Du côté des fournisseurs de matériel médical, la vigilance est également de mise.
« À ce stade, nous ne constatons aucun risque ni rupture effective des approvisionnements », confie UniHa, le premier acheteur public dans le domaine de la santé, qui revendique agir pour 1500 adhérents et 123 groupements hospitaliers de territoire (GHT).
Dans les pharmacies d’officine, difficile de connaître l’impact du contexte géopolitique sur les pénuries de médicaments. « Nous sommes toujours confrontés à des ruptures de stock mais on ne nous dit pas si elles sont consécutives ou non à la guerre dans le Golfe ! », souligne Pierre-Olivier Variot, président de l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine.