« La recherche publique est un investissement pour le futur, dont il faut assumer le caractère imprévisible »
Tribune
Collectif
Le désengagement de l’Etat, qui vient d’annoncer une réduction du budget du CNRS de 20 millions d’euros pour l’année en cours, de la recherche publique aura des effets néfastes à long terme pour la science, mais aussi pour la nation, alerte un collectif de directeurs de laboratoire de mathématiques dans une tribune au « Monde ».
Publié le 14 avril 2026 à 14h00 https://www.lemonde.fr/idees/article/2026/04/14/la-recherche-publique-est-un-investissement-pour-le-futur-dont-il-faut-assumer-le-caractere-imprevisible_6679926_3232.html
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Alors que la gestion financière du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) pour la période 2013-2023 a été largement louée par la Cour des comptes lors d’un récent audit, le dernier conseil d’administration du CNRS a dû voter un budget en déficit de 239 millions d’euros.
Ce brusque changement résulte d’une diminution de son budget de plus d’un demi-milliard d’euros en deux ans, qui provient pour moitié d’une réduction de sa subvention pour charge de service public, et pour l’autre moitié de dépenses supplémentaires imposées par l’Etat (augmentation de la rémunération des personnels, prélèvements sociaux) sans que le budget soit abondé des sommes correspondantes.
Ainsi, en dépit d’une loi de programmation pluriannuelle de la recherche destinée à « mieux financer et évaluer la recherche publique, améliorer l’attractivité des métiers de la recherche et replacer la science dans une relation ouverte avec toute la société », on assiste à un net désengagement de l’Etat.
Cette situation touche aussi les universités et l’ensemble des organismes de recherche. Après le vote de la loi de finances, qui entérinait déjà une diminution sans précédent des moyens du CNRS, le gouvernement lui impose une réduction supplémentaire de 20 millions d’euros.
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Cette nouvelle coupe peut à première vue sembler négligeable au regard du budget total de 4 milliards d’euros du CNRS, mais cette interprétation est erronée : comme 91 % du budget du CNRS est mobilisé par la masse salariale (les personnels employés par l’organisme), ce sont les crédits destinés à financer les activités conduites par les laboratoires de recherche qui devront être diminués. Ceux-ci se montent chaque année à environ 270 millions d’euros ; à cette échelle, il s’agit en réalité d’une somme importante.
Stupéfaction
De manière très concrète, en mathématiques, le budget qui a déjà été versé aux laboratoires pour 2026 sera ponctionné de plus de 8 %. Tous les directeurs et directrices d’unité ont reçu, avec stupéfaction, un courrier du PDG du CNRS, Antoine Petit, le 24 mars pour les informer de cette « mise en œuvre du budget rectificatif ». C’est la première fois qu’une telle amputation est réalisée en cours d’exercice budgétaire, alors que les actions de l’année ont déjà été lancées dans les laboratoires. Un quart de l’exercice 2026 est déjà écoulé et les engagements prévus sont brutalement remis en cause.
A quoi servent ces budgets dans les laboratoires de recherche ? Pour travailler, les chercheuses et les chercheurs ont besoin de matériels, de consommables, de documentation. La recherche repose aussi sur les échanges, les invitations de collègues de renom, la participation et l’organisation d’événements scientifiques.
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Si la visioconférence a pris maintenant une place incontournable dans les laboratoires, elle ne remplace pas le contact direct qui permet la confrontation des points de vue et des idées. La recherche a besoin de nouveaux talents qu’il faut attirer et faire éclore, par des formations, des stages, des projets doctoraux et postdoctoraux… Toutes ces actions devront donc être réduites, affectant la compétitivité de la nation sur la scène internationale.
La recherche publique est un investissement pour le futur, dont il faut assumer le caractère imprévisible. Elle est la source de succès spectaculaires pour l’industrie et la société. En mathématiques, on peut évoquer les applications de l’analyse d’images pour repérer des pathologies, de l’étude des courbes elliptiques pour concevoir des méthodes de cryptographie plus performantes, de la théorie des graphes pour comprendre la dynamique des réseaux sociaux, de la simulation numérique mise au service des enjeux environnementaux… Et même si la violence de l’actualité nous révulse, difficile d’ignorer combien recherche scientifique et effort de défense peuvent être liés.
Petits pas patients
Toutes ces avancées, si spectaculaires soient-elles, résultent de petits pas patients, obstinés, parfois déconnectés de toutes éventuelles applications, mais qui ont nourri la réalisation finale. La recherche est une prise de risque permanente, son succès ne peut pas se mesurer par son impact immédiat et à court terme. La diminution du budget du CNRS renforce encore, dans le financement de la recherche, le poids des appels à projets, ciblés et peu ouverts à l’inattendu.
La recherche contient une part de rêve qui porte en germe l’innovation de demain et le progrès de l’esprit humain. La réduction budgétaire actuelle affecte directement cette part, la plus porteuse d’originalité et d’inventivité. Pendant qu’en France, l’Etat impose une baisse drastique des budgets de ses fleurons de la recherche, la Chine, qui dépasse maintenant les Etats-Unis dans le classement des plus grands contributeurs aux 82 revues de science dites « de haut niveau », annonce une hausse de 10 % du budget gouvernemental consacré à la recherche scientifique.
Enfin, l’activité de nos laboratoires, pour la plupart adossés aux universités, est inscrite dans la vie de la cité ; elle irrigue l’enseignement et la formation. Elle contribue à préparer les futures générations aux mutations technologiques et à former les citoyennes et les citoyens, par exemple aux questions de propagation d’épidémies, à l’interprétation des sondages ou aux enjeux de l’intelligence artificielle. Baisser les crédits des laboratoires, c’est éloigner les étudiantes et les étudiants, et à terme l’ensemble de la population française, des découvertes scientifiques les plus récentes.
Nous, directrices et directeurs de laboratoires de mathématiques en France sommes extrêmement inquiets de ce désengagement global de l’Etat français de la recherche publique. Préparer la France de demain, c’est savoir investir aujourd’hui. Pour cela, il faut impérativement redonner aux organismes de recherche et aux universités leur capacité de financement.
Premiers signataires : Anne Gégout-Petit, directrice de l’Institut Elie Cartan de Lorraine, CNRS et université de Lorraine ; Thierry Goudon, directeur du Laboratoire Jean-Alexandre Dieudonné (LJAD), CNRS et université Côte-d’Azur ; Marc Herzlich, directeur de l’Institut montpelliérain Alexander Grothendieck, CNRS et université de Montpellier ; Mathieu Lewin, directeur du Centre de recherche en mathématiques de la décision, CNRS et université Paris-Dauphine.
Retrouvez ici la liste complète des signataires.
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