Le ministère de l’écologie a multiplié les concessions au dépens du loup

Écosystèmes et pollution —  Enquête

Protection du loup : pourquoi le ministère de l’écologie a abandonné la partie

Après deux arrêtés libéralisant les tirs sur le loup, sa protection se trouve à nouveau affaiblie par le projet de loi « d’urgence agricole » présenté en conseil des ministre le 8 avril. Selon nos informations, le ministère de la transition écologique a multiplié les concessions.

Amélie Poinssot

7 avril 2026 à 20h04 https://www.mediapart.fr/journal/ecologie/070426/protection-du-loup-pourquoi-le-ministere-de-l-ecologie-abandonne-la-partie?utm_source=enquete-20260411-073006&utm_medium=&utm_campaign=&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[ENQUETE]-enquete-20260411-073006&M_BT=3447894671424

CeCe fut un des rares déplacements officiels de la ministre de la transition écologique, depuis sa nomination en octobre, le seul consacré à la biodiversité. Le 16 janvier, Monique Barbut s’est rendue en Charente-Maritime pour y présenter l’extension de la réserve naturelle du marais d’Yves et la mise en jachère de l’estran sur l’île de Ré.

La biodiversité est « une crise très silencieuse »« au moins aussi grave que celle du climat », affiche alors la ministre. Questionnée sur le projet de loi d’urgence agricole qui vient d’être annoncé par Sébastien Lecornu, elle assure « collaborer »avec son homologue de l’agriculture, Annie Genevard, sur l’écriture du texte : « Nous avons décidé de travailler ensemble. […] Nous ne divergeons pas. »

Depuis, silence radio sur le sujet. Mais le projet de loi, lui, a avancé. Présenté mercredi 8 avril en conseil des ministres en vue d’un examen fin mai à l’Assemblée nationale, il ne porte aucune marque de protection environnementale. C’est même plutôt l’inverse, selon la copie révélée par Contexte le mois dernier : il grave dans le marbre des reculs majeurs, parmi lesquels l’affaiblissement de la protection du loup.

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Monique Barbut, ministre de la transition écologique, à Paris, le 24 février 2026.  © Photo Daniel Perron / Hans Lucas via AFP

Que s’est-il passé ? Comment la ministre de la transition écologique en est-elle arrivée à lâcher sur le statut d’une espèce protégée dont l’état de conservation, en France comme à l’échelle européenne, n’est à ce jour pas assuré ?

Au niveau gouvernemental, les premières discussions pour modifier les règles d’abattage du loup remontent à septembre 2025. Il s’agit alors de faire suite au déclassement du loup au niveau européen, entériné quelques mois plus tôt. L’animal est passé d’« espèce strictement protégée » à « espèce protégée », une démarche enclenchée par l’Allemagne avec le soutien de la France. « Comment justifier auprès des éleveurs qu’il y a eu un changement au niveau européen et qu’il n’y aura pas de changement au niveau français ? Autour de la table, tout le monde est convaincu qu’il faut changer quelque chose dans les textes », témoigne auprès de Mediapart une source ministérielle.

Un mammifère qui n’est plus protégé

La question se pose alors de l’éventualité de passer par un texte législatif pour changer le statut du canidé. On convient que le processus sera compliqué, qu’il vaut mieux passer par le réglementaire – autrement dit un arrêté, signé par des ministres, et non un texte examiné au Parlement. Il s’agit de simplifier la procédure pour pouvoir tuer un loup : jusqu’ici, tirer sur Canis lupus n’est possible que si, au préalable, le troupeau victime de ses attaques a été protégé. Une condition qu’une partie du monde agricole souhaite voir supprimée.

C’est alors qu’intervient le premier recul du ministère de la transition écologique. Il accepte que le loup soit retiré de la liste officielle des mammifères terrestres protégés sur le sol français, et il est d’accord pour autoriser les tirs sur le prédateur lorsque les mesures de protection des troupeaux n’ont pas été mises en place. 

Selon nos informations, sa seule réserve est que le quota en vigueur depuis 2019 ne bouge pas : chaque année, 19 % de la population lupine peut être tuée, avec la possibilité, si le plafond est atteint avant la fin d’année, de le rehausser de 2 %. Concrètement, cela signifie que sur une population estimée en 2025 à 1 080 individus sur le territoire, 205 peuvent être tués, et jusqu’à 227 si les 205 sont abattus avant la fin de l’année.

Le cabinet de Monique Barbut refuse donc d’augmenter ce plafond, le compromis est trouvé avec le cabinet d’Annie Genevard et un projet d’arrêté est soumis à consultation le 27 novembre.

La Coordination rurale à l’offensive

Mais en début d’année, changement de braquet. Le compromis ne tient plus, l’arrêté ne suffira pas. Il faut dire qu’entre-temps, une nouvelle colère agricole a éclaté. Elle n’a absolument rien à voir avec le loup, mais le gouvernement veut donner un maximum de gages à certains syndicats.

Les choses s’enchaînent alors très vite. Le 8 janvier, à l’occasion de ses vœux à la presse, la FNSEA demande une « loi spéciale pour l’agriculture » autour de trois sujets – prédation du loup, accès à l’eau et simplification de l’usage des produits phytosanitaires – et, cinq jours plus tard, téléguide une entrée massive de tracteurs dans Paris. La réponse de l’exécutif arrive le jour même : Sébastien Lecornu promet sur X une « loi d’urgence agricole » ; la « prédation » y figure comme un des trois sujets principaux.

On voit que le ministère de la transition écologique n’a pas envie de se battre sur le loup. Ces reculs vont réduire à néant un travail de vingt ans.

Jean Burkard, chargé de plaidoyer pour le WWF

La Coordination rurale (CR), également à l’offensive pendant la période, consacre le 19 janvier un communiqué de presse au sujet du loup. Elle prône la déréglementation de ce qui était jusqu’ici très encadré et demande « la liberté de tirs sur tous les loups à proximité des troupeaux, sans quota, avec l’usage de lunettes thermiques ».

Voilà donc la prédation du loup sur les troupeaux de chèvres et de brebis érigée comme un problème majeur du monde agricole. En 2024, le canidé sauvage n’était pourtant à l’origine de la mort que de 11 000 bêtes – un nombre plutôt stable depuis 2017 –, sur un cheptel ovin de 6,6 millions de têtes et un cheptel caprin de 1,3 million. Les équipements de protection des troupeaux sont par ailleurs subventionnés et les éleveurs indemnisés pour les bêtes perdues.

Contrairement à ce qui avait été acté quatre mois plus tôt, Matignon et le ministère de l’agriculture ne veulent plus se contenter du réglementaire et estiment qu’il faut intégrer le sujet du loup dans le projet de loi d’urgence agricole. Il y aura donc finalement un texte législatif pour revoir la gestion de l’espèce protégée. C’est le deuxième recul de la transition écologique : le cabinet de Monique Barbut abdique.

Le projet de loi est présenté le 17 février aux ONG environnementales. Le sujet du loup apparaît à l’article 14 d’un copieux texte qui en compte 23, avec pour titre : « Simplifier les procédures pour les éleveurs et défendre leurs troupeaux contre la prédation ». « On nous avait garanti que le ministère de l’agriculture prendrait en compte les positions du ministère de la transition écologique, témoigne Jean Burkard, chargé de plaidoyer pour le World Wide Fund for Nature (WWF). Ce n’est pas du tout le cas. On voit que le ministère de la transition écologique n’a pas envie de se battre sur le loup. Ces reculs vont réduire à néant un travail de vingt ans. »

« La libéralisation des tirs était déjà dans le projet d’arrêté, nul besoin d’une loi pour ça, souligne de son côté Jean-David Abel, chargé du dossier pour France nature environnement (FNE). Cette loi est politique, elle permet de planter un petit drapeau, elle est là pour envoyer un signal qui ne coûte pas bien cher à la CR et à la FNSEA. Et une fois inscrites dans la loi, les nouvelles mesures sur la gestion du loup seront plus difficiles à modifier. » 

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Un loup à Rambouillet, en septembre 2025.  © Photo Laurent Grandguillot / REA

Le texte législatif permet en outre de ne plus tenir compte de l’état des populations lupines locales pour les décisions d’abattage. Une réponse à un récent recours : en décembre, les associations Aspas et Ferus ont obtenu auprès du Conseil d’État l’annulation d’une autorisation de tir délivrée dans les Hautes-Pyrénées, où un seul loup avait été repéré… 

La seule ligne rouge que le ministère de la transition écologique ait finalement tenue ? « Que le projet de loi d’urgence agricole n’ouvre pas la voie à l’assouplissement des règles pour le lynx et l’ours [autres espèces protégées – ndlr]comme le souhaitait le ministère de l’agriculture », selon une source ministérielle.

Les éléments de langage de la FNSEA

L’effacement du ministère de la transition écologique sur la protection du loup ne s’arrête toutefois pas là : il cède également sur le plafond de bêtes pouvant être abattues chaque année. Ce troisième recul est à l’image de la crise de la biodiversité telle que Monique Barbut elle-même la décrivait : très silencieux. À partir de ce moment-là, la ministre – qui, aux dires de différents interlocuteurs ayant travaillé avec elle, ne s’intéressait déjà guère à ce qui ne touchait pas au climat – disparaît publiquement sur le sujet du loup. 

Le 16 février, ce n’est pas Monique Barbut qui se déplace en Haute-Marne, au côté d’Annie Genevard, pour annoncer les nouvelles mesures sur le grand canidé… C’est Mathieu Lefèvre, ministre délégué chargé de la transition écologique. Il vient de reprendre le dossier et parle d’une même voix avec la ministre de l’agriculture. Dans ce département où le loup s’est reproduit l’an dernier et a tué plus de 800 brebis, les deux ministres annoncent le relèvement du plafond de 19 à 21 %, plus 2 % si ce nouveau plafond est atteint avant la fin de l’année – soit un total de 23 % de loups pouvant être tués par an. 

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À contre-courant du portefeuille qu’il occupe, reprenant les éléments de langage de la FNSEA, Mathieu Lefèvre en profite pour tirer à boulets rouges sur une approche environnementale de l’animal sauvage. « Nous devons agir concrètement et avec pragmatisme, loin de l’écologie dogmatiquedéclare-t-il alorsLa pression sur les éleveurs est devenue insupportable. Il est urgent de changer les règles, de s’adapter aux territoires et surtout de ne pas dire de Paris ce qu’il faut faire dans les fermes. » À noter que son conseiller sur le sujet, Alexis Soiron, arrive tout droit du monde agricole : il a travaillé deux ans comme chargé de mission « biodiversité et faune sauvage » à l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture (APCA), l’instance nationale qui représente les chambres départementales et régionales d’agriculture, présidée par des élus de la FNSEA.

Quelques jours plus tard, ce n’est pas l’arrêté soumis à consultation publique en novembre qui est publié, mais deux arrêtés… Et ils vont plus loin que le projet initial, lequel avait pourtant débouché sur une écrasante majorité d’avis défavorables sur fond de participation record, avec plus de 32 000 contributions.

Le premier libéralise les tirs de défense de troupeau, qui ne sont plus conditionnés à la mise en place de mesures de protection, autorise tout au long de l’année, à l’exception des deux mois de la période de reproduction, les « tirs de prélèvement » – autrement dit des abattages de loups au-delà du périmètre d’un troupeau attaqué – et retire Canis lupus de la liste des mammifères protégés en France. Le second relève le plafond d’abattage, comme annoncé, à 21-23 %.

Contacté par Mediapart sur les raisons de tous ces reculs, le cabinet de Monique Barbut défend « des points d’équilibre » entre préservation du loup et « préservation de l’élevage » et précise qu’en dépit de ces textes, le grand canidé reste « une espèce protégée » et ne peut pas « être chassé ». Et si la ministre a consenti à un ajustement sur les quotas, c’est qu’il « ne risque pas d’affecter la viabilité de l’espèce »

En instaurant un nouveau cadre juridique, le projet de loi présenté mercredi 8 avril vient en tout état de cause consacrer un « statut ad hoc » pour le loup, font savoir les ministères de l’agriculture et de la transition écologique, statut qui sera « sécurisé dans le Code de l’environnement ». Bref, pour le ministère de la transition écologique, la régression est totale.

Amélie Poinssot

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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