Le gouvernement veut affaiblir la démocratie de l’eau au profit de la FNSEA
Le projet de loi d’urgence agricole présenté le 8 avril en conseil des ministres allège la réglementation environnementale sur l’eau pour répondre aux desiderata de l’agriculture productiviste. Le texte donne la priorité au stockage de l’eau et sape sa gouvernance locale.
Alors que le gouvernement avait promis en janvier un texte resserré, la première mouture du « projet de loi d’urgence agricole » est finalement composée d’une vingtaine d’articles.
Et pas moins de sept d’entre eux concernent la gouvernance de l’eau, sous des titres qui épousent la grammaire de la FNSEA, syndicat agricole majoritaire, tels que « Simplifier en urgence les normes agricoles ».
« Nous voulons des solutions très concrètes » pour notamment « améliorer l’instruction des projets sur l’eau qui sont inutilement bloqués », défend le ministère de l’agriculture. « Il y a dans ce texte un langage très décomplexé, qui, sans l’ombre d’un doute, porte l’empreinte de la FNSEA », analyse de son côté pour MediapartSylvain Barone, directeur de recherche à l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (Inrae) et expert de l’action publique en matière de gestion de l’eau.
Le scientifique se dit « très marqué » par l’article 6 du projet de loi, qui mentionne que le ministre de l’écologie, sur saisine d’un préfet, peut l’autoriser à déroger au schéma d’aménagement et de gestion des eaux (Sage) « pour des projets d’ouvrage de stockage d’eau ».
Cet outil de planification de la ressource en eau, à valeur réglementaire depuis 2006, est élaboré par les différents acteurs locaux d’un même bassin – élu·es, services de l’État, usagers et usagères, etc.

Arrosage de salades sous film de croissance en Isère. © Photo Francois Henry / REA
« C’est un article à contre-courant de trente-cinq ans de politique de l’eau établie depuis la loi de 1992. Il affaiblit les Sage et délégitime la démocratie de l’eau. Les politiques de gestion de l’eau demandent des années de concertation territoriale pour construire un compromis, et là, le texte ouvre la possibilité de contourner cette architecture normative », se désole Sylvain Barone. « Plutôt que d’améliorer les instances locales de l’eau, on vise à entamer leur crédibilité institutionnelle. Ces dispositifs sont parfois imparfaits, mais ils produisent du consensus local », abonde Rémi Barbier, professeur à l’École nationale du génie de l’eau et de l’environnement de Strasbourg.
Une analyse que partage Alexis Guilpart, animateur du réseau eau de France nature environnement (FNE) : « Cet article vient nourrir le narratif de la FNSEA autour des instancesde gestion de l’eau qui seraient des empêcheuses de stocker de l’eau pour l’irrigation agricole. »
Questionné sur cet article du projet de loi, le ministère de l’agriculture tempère :« On ne donne pas un pouvoir dérogatoire au préfet en un claquement de doigts. Il faut que l’ouvrage de stockage d’eau soit inscrit dans un projet de territoire pour lagestion de l’eau qui met tout le monde d’accord localement mais qui parfois ne colle pas tout à fait à un Sage qui a été conçu quelques années avant. »
Irrigation à tous crins
Faciliter l’irrigation agricole au détriment de la démocratie locale apparaît aussi à travers l’article 5, qui rend facultative la réunion publique prévue dans le cadre d’une demande d’autorisation environnementale pour « les projets d’ouvrage de stockage d’eau et les prélèvements ».
« Ces réunions sont des espaces où les citoyens pouvaient venir se renseigner et débattre. C’est un mauvais signal pour la démocratie environnementale, car celapeut exacerber les tensions autour des projets de type mégabassine », estime Alexis Guilpart.
À l’avenir, on aura de gros irrigants qui vont accaparer l’eau en hiver, puis à l’été un préfet qui gérera la ressource avec des dérogations.
Nicolas Fortin, membre du secrétariat national de la Confédération paysanne
Ce même article 5 prévoit par ailleurs qu’en cas d’annulation devant la justice d’une autorisation unique pluriannuelle de prélèvement d’eau (AUP), le préfet « peut autoriser des prélèvements à titre provisoire », jusqu’à deux ans maximum. Ces volumes d’eau à usage de l’irrigation validés par les pouvoirs publics sont de plus en plus attaqués par les opposant·es aux mégabassines devant les tribunaux à cause de leur surdimensionnement, les AUP permettant de remplir durant l’hiver les réserves de substitution.
Pour terminer, l’article propose une méthode de calcul de ces volumes d’irrigation basée sur la moyenne des dix années précédentes. « Avec le dérèglement climatique, on ne peut plus prélever en 2026 ce qu’on prélevait en 2016, sachant qu’à l’époque déjà, nous observions des déséquilibres en eau dans des territoires », souligne Alexis Guilpart, de FNE.DOSSIER Mégabassines, la guerre de l’eau83 articles
Dans l’immense bassin hydrographique Loire-Bretagne, qui représente près de 30 % de l’Hexagone, un quart des masses d’eaux souterraines sont déjà sous haute pression de prélèvement. « La profession agricole est très inquiète : j’ai vu des agriculteurs qui, sans garantie d’avoir de l’eau, ne pouvaient pas signer des contrats de production avec des coopératives, confie à Mediapart Thierry Burlot, président du comité de bassin Loire-Bretagne. Mais ce que je sais avec certitude, c’est qu’à + 1 °C de réchauffement du climat, c’est déjà très compliqué, alors à + 2 °C ou + 3 °C… Sur un même territoire, on peut passer en ce moment de la sécheresse à des inondations en un mois à peine. Nous sommes en train de vivre le début d’une sale histoire. »
Membre du secrétariat national de la Confédération paysanne et éleveur dans la Vienne, Nicolas Fortin qualifie quant à lui ce texte de « pro-irrigation » : « À l’avenir, on sera dans une gestion de crise permanente, avec de gros irrigants qui vont accaparer l’eau en hiver, puis à l’été un préfet qui gérera la ressource avec des dérogations. »
Côté FNSEA, Philippe Jougla, administrateur du syndicat, a affirmé à Mediapart que le texte va « dans le bon sens, même si sur l’eau, les curseurs restent prudents ». Pour cet éleveur bovin-caprin du Tarn, « sur les AUP, se baser sur les données en eau des dix dernières années est comme conduire en regardant dans un rétroviseur. Il faut trouver de nouvelles ressources en eau tels le stockage, la réutilisation des eaux usées ou la réduction de la consommation d’eau à l’hectare ». Même son de cloche pour la Coordination rurale, qui appelle par le biais de ce projet de loi à « une véritable refonte de la politique de l’eau pour l’agriculture ».
Discrédit sur la démocratie de l’eau
Deux autres articles du projet de loi soulèvent l’inquiétude. L’article 7, qui portesur les zones humides, laisse la porte ouverte à « une possible redéfinition plus stricte de ces espaces naturels qui pourrait de facto réduire le nombre de zones humides dans le pays », s’alarme Alexis Guilpart, de FNE. Grâce à ce projet de loi, le ministère de l’agriculture a calculé qu’au total quatre-vingt-dix projets agricoles de stockage d’eau bloqués à cause d’un périmètre d’une zone humide ou d’un Sage pourraient voir le jour. « Tout part du constat qu’on a besoin de stocker plus d’eau en hiver, car selon les prévisions, on aura à l’avenir 20 % de précipitations en plus en hiver et 20 à 25 % moins de pluies en été », justifie le gouvernement.
Enfin, l’article 8, plus complexe à appréhender, vise, selon le ministère de l’écologie, « à protéger les captages d’eau, et donc la qualité de l’eau potable pour les Français ». Mais comme le pointe le chercheur Sylvain Barone, le texte, en l’état, « ne dit rien sur la manière dont on définit la qualité de l’eau brute », sachant qu’en parallèle, la FNSEA milite pour une simplification des normes agricoles à proximité des captages.
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13 mars 2026
« Avec les volumes de prélèvements, les pratiques des agriculteurs autour des captages d’eau sont les deux points de tension récurrents qu’on observe dans les instances démocratiques de gestion de l’eau », note Rémi Barbier. Par exemple, en décembre 2025, la commission locale de l’eau de la Vilaine (Ille-et-Vilaine), engagée dans une révision de son Sage, a été bloquée par la FNSEA et la Coordination rurale, car l’instance prévoit une interdiction des herbicides sur les captages pollués. Dans ce contexte délétère, Rémi Barbier juge qu’il existe à travers ce projet de loi un risque de « jeter un discrédit » sur les dispositifs locaux de gestion l’eau, qui pourraient pourtant être, selon lui, « des espaces démocratiques pour penser la transition écologique depuis l’eau ».
À la tête du comité de bassin Loire-Bretagne, Thierry Burlot prévient qu’à rebours de ce que propose en l’état le projet de loi, « il y a des endroits où on aura besoin de stocker de l’eau mais d’autres où on aura aussi besoin de sortir des pesticides, ce sera du donnant-donnant. On va devoir faire preuve de compromis et montrer une plus grande robustesse de nos institutions de l’eau, car tous les ingrédients sont là pour mettre le feu aux campagnes ».
Et Sylvain Barone de résumer : « Malheureusement, ce texte montre qu’à nouveau l’environnement est devenu la variable d’ajustement pour apaiser les colères agricoles. La politique de l’eau est de plus en plus déterminée par le productivisme agricole. »
Environnement : les engagements d’Emmanuel Macron contredits par son bilan
Éditorial
Ces derniers mois, le parti présidentiel a conduit une succession de reculs historiques sur les questions sanitaires et écologiques. Un renoncement général qui va à l’encontre des promesses du chef de l’Etat lors du sommet One Health, qui s’est tenu à Lyon du 5 au 7 avril.
Rarement les mots du président de la République auront paru aussi creux, lorsqu’on les replace dans le contexte des multiples reculs environnementaux des derniers mois. Lors du sommet One Health (« Une seule santé »), qui s’est tenu à Lyon du 5 au 7 avril, Emmanuel Macron a rappelé l’importance de considérer la santé humaine comme étroitement liée à la préservation de l’équilibre des écosystèmes. Il a pris, conjointement avec plusieurs de ses homologues, une série d’engagements, non contraignants, et surtout en opposition frontale avec les politiques menées en France depuis une décennie, et singulièrement depuis sa réélection en 2022.
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Ces derniers mois, avec l’appui ou sous la pression de la droite et de l’extrême droite, le parti présidentiel a conduit une succession de reculs historiques sur les questions environnementales et sanitaires – fortement incompatibles avec les engagements pris à Lyon. La récente loi Duplomb, issue de la droite sénatoriale et adoptée avec le soutien du gouvernement en juillet 2025, va par exemple faciliter la construction de bassines, l’agrandissement des élevages hors-sol – gros pourvoyeurs de pollution des eaux, forts consommateurs d’antibiotiques et incubateurs de zoonoses –, et va favoriser la vente de pesticides aux agriculteurs.
Le sommet de Lyon s’est en outre achevé la veille de la présentation en conseil des ministres du projet de loi d’urgence agricole, qui risque de voir de nouveaux reculs s’ajouter à ceux déjà inscrits dans la loi, en particulier sur la protection de la biodiversité et des ressources d’eau potable.
L’emprise de l’agro-industrie renforcée
Derrière les mots, ce sommet cache un renoncement général à protéger la santé et l’environnement, aux échelles nationale comme communautaire. « La France publiera un nouveau plan national relatif aux perturbateurs endocriniens, visant à renforcer les actions de connaissance, à réduire les expositions et à améliorer l’information des publics », a annoncé M. Macron, précisant qu’il faudra protéger les populations les plus vulnérables aux effets majeurs de la chimie de synthèse que sont l’infertilité, les troubles du neurodéveloppement, les cancers.

L’objectif est louable. Mais, au même moment à Bruxelles et sans grande opposition de la France, un mouvement de dérégulation sans précédent – les paquets « omnibus » – vise à autoriser les pesticides sans limite de temps ou encore des dérogations d’usage de substances cancérogènes, mutagènes ou reprotoxiques dans des produits du quotidien. Aucune transition agroécologique n’est en vue en France, et les choix politiques assumés depuis une dizaine d’années renforcent l’emprise de l’agro-industrie sur les territoires et les systèmes alimentaires.
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« Toute avancée repose sur une science libre, ouverte, indépendante », a plaidé le chef de l’Etat. De fait, la liberté académique et l’indépendance de l’expertise sont des piliers du fonctionnement des démocraties. Mais, là encore, il est difficile de ne voir dans les paroles du chef de l’Etat qu’un simple affichage. Le jour même de son discours, le personnel de Santé publique France manifestait pour la première fois de son histoire contre la perte d’indépendance de son institution. Quant à l’Agence nationale de sécurité sanitaire, de l’alimentation, de l’environnement et du travail, elle subit une pression politique inédite. Il est bien trop tard pour que des grandes annonces puissent cacher le mauvais bilan environnemental du chef de l’Etat.
* Sur l’écologie, un grand renoncement à l’œuvre en France et dans le monde
Déjà marginalisée en France et en Europe depuis l’irruption de la guerre en Ukraine, la défense du climat et de l’environnement se retrouve piétinée dans le chaos géopolitique créé par l’administration Trump.

En ce jeudi 20 février, la planète apprend à vivre au rythme des annonces du climatosceptique Donald Trump. Et le moral est au plus bas au sein du Secrétariat général à la planification écologique (SGPE), la structure censée mettre en musique la promesse d’Emmanuel Macron : le quinquennat « sera écologique ou ne sera pas ». Dans une note destinée aux cabinets du président de la République et du premier ministre que Le Monde s’est procurée, le SGPE alerte sur une trajectoire des émissions de CO2 qui « marque un tournant » en 2024, en raison d’une « baisse des émissions [qui]ralentit nettement alors que le plan prévoit d’accélérer ».
Les hauts fonctionnaires, qui ont appris trois jours plus tôt la démission de leur patron et tête pensante, Antoine Pellion, accusent le coup. « On observe un backlash [“contrecoup”] écologique, avec une hausse des pressions antinormes environnementales, contre le pacte vert [européen], voire des objectifs de l’accord de Paris, y compris au sein même du gouvernement », énumère la note. Les objectifs en matière de protection de la biodiversité, de lutte contre les pollutions chimiques des eaux et de zéro artificialisation nette sont « fortement remis en cause », poursuivent les experts.
Dix jours plus tôt, ce sont 12 éminents scientifiques – l’écologue Luc Abbadie, la diplomate Laurence Tubiana ou encore l’économiste Céline Guivarch – qui s’apprêtent à démissionner en bloc pour marquer leur désaccord avec ce grand renoncement. Au sein du groupe d’appui à la transition écologique des agents de la fonction publique, ils sont chargés depuis novembre 2022 d’accompagner le déploiement de l’ambitieux plan de transformation écologique de l’Etat, notamment la formation de 2,5 millions de fonctionnaires jusqu’en 2027. Un travail de l’ombre que ces personnalités du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ou du CNRS ont accepté avec entrain et, même, un peu d’espoir.
Mais, depuis la dissolution de l’Assemblée nationale, les ministres sont absents. Le courrier qu’ils ont envoyé à l’Elysée a reçu une réponse polie les renvoyant vers les cabinets ministériels. « Il n’y a plus aucun portage politique », observe le climatologue Christophe Cassou. En visioconférence, le 10 février, les hauts fonctionnaires qui gèrent ce dossier ont glissé aux scientifiques qu’un départ les affaiblirait. « C’était trop risqué pour eux. Nous avons décidé de continuer pour ne pas saper le travail des gens qui déploient une énergie considérable sur le terrain », résume M. Cassou, tiraillé par des sentiments divergents où le besoin d’agir se fracasse sur le contexte global.
« Détricoter ce qui a été amorcé »
Ces scientifiques, plongés dans des courbes toujours plus rouges, auraient rêvé d’un autre début d’année. Pour la première fois depuis le début des relevés, la température mondiale a franchi, en 2024, 1,5 °C de réchauffement, soit le seuil le plus ambitieux de l’accord de Paris sur le climat adopté en 2015. Une énième alerte qui aurait pu déclencher une nouvelle prise de conscience et ouvrir une période de débats sur la mise en œuvre de la transition énergétique.
Mais, dix ans après la COP21, ce rêve a tourné à la dystopie. Le retour au pouvoir de Donald Trump, un président qui décrit les énergies fossiles comme de « l’or liquide sous nos pieds » et balaie la science à grands coups de hashtags #BackToPlastic, percute aussi la transition naissante en Europe et en France. « Nous aurions dû le sentir arriver, mais nous n’avons pas forcément pris la mesure de ce projet politique global d’opposition », analyse Yves Marignac, expert énergie au sein de l’association NégaWatt.
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Déjà marginalisée depuis l’irruption de la guerre en Ukraine ou à Gaza, la cause climatique se retrouve piétinée dans le nouveau chaos géopolitique créé par l’administration Trump. A grands coups d’executive orders [« décrets présidentiels »], le 47e président des Etats-Unis hystérise la compétition entre des blocs poussés dans une course à la compétitivité immédiate.
Lors du Forum économique mondial de Davos, en Suisse, qui se tenait au moment de l’investiture de Donald Trump, de nombreux grands patrons européens ont ainsi appelé à une simplification des normes. Le 6 janvier, devant les ambassadeurs, Emmanuel Macron avait déjà réclamé, « dans le moment que nous vivons », une suspension des régulations « tant qu’on n’a pas retrouvé la capacité à rentrer dans la compétition ». Alors, fin janvier, la France a demandé une « pause réglementaire massive », avec notamment le report sine die de la mise en œuvre de la directive de mai 2024 sur le devoir de vigilance, qui impose aux entreprises de veiller au respect de l’environnement et des droits humains dans toutes leurs chaînes de production à travers le monde.
Le pacte vert européen – la « bible » de la Commission d’Ursula von der Leyen version 2019-2024 – est remplacé par la « boussole pour la compétitivité », selon les termes de la Commission européenne. Le 26 février, Stéphane Séjourné, le vice-président de la Commission chargé de la prospérité et de la stratégie industrielle, a présenté aux eurodéputés ce « business plan » censé permettre à l’Europe de rester dans la course avec les Etats-Unis et la Chine. Au menu, notamment, l’affaiblissement important de la directive CSRD qui oblige les entreprises à une transparence sur leur impact environnemental et social. « La tronçonneuse [du président argentin Javier] Milei, les propos de Musk contre l’Etat… Tout le monde a les yeux rivés vers des donneurs d’ordre qui ne parlent que de simplification, observe Thomas Uthayakumar, directeur des programmes de la Fondation pour la nature et l’homme. Certains ont compris que c’était le moment de détricoter ce qui a été amorcé ces dernières années. Ils pensent pouvoir jouer un coup politique, mais c’est un jeu très dangereux. » Autre signe du basculement, les Européens donnent la priorité aux dépenses militaires, quitte à enfreindre la règle européenne des 3 % de déficit. Exactement ce que réclamaient certains défenseurs de la cause climatique, qui nécessite, elle aussi, des investissements de long terme.
« Un scalp écolo »
En France, même s’ils n’ont rien à voir avec le coup de balai trumpiste, les reculs se multiplient aussi depuis le début de l’année, dans une ambiance d’attaques répétées de la droite et de l’extrême droite contre les opérateurs de l’Etat comme l’Office français de la biodiversité (OFB) ou l’Agence de la transition écologique (Ademe). Coupes budgétaires dans des secteurs cruciaux comme le soutien aux voitures électriques, la rénovation énergétique des bâtiments avec MaPrimeRénov’, le fonds vert des collectivités ; perte du portefeuille de l’énergie par le ministère de la transition écologique ; révision à la baisse des ambitions de développement du solaire et du soutien au secteur ; désintérêt du premier ministre… l’écologie est en berne.
Les dossiers agricoles, en particulier, se sont transformés en champs de bataille. Vendredi 17 janvier au soir, l’Agence bio, chargée de l’accompagnement et de la promotion de la filière, est ainsi supprimée par un amendement au Sénat lors de l’examen du projet de loi de finances pour 2025, sans que le ministère de l’agriculture s’y oppose. Le cabinet de la ministre Annie Genevard mettra deux jours à rappeler les responsables de l’agence, et plus d’une semaine avant de rétropédaler. « Ils nous ont donné l’impression de vouloir un scalp écolo. Comme l’Ademe et l’OFB sont trop gros, alors ils s’en prennent à l’Agence bio », glisse un des responsables de cette structure.
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L’idée que l’écologie est forcément un repoussoir est peu à peu distillée. Cité 21 fois dans le projet de loi d’orientation agricole initialement présenté par le gouvernement au printemps 2024, le terme « agroécologie » disparaît dans la version adoptée en février, effacé par les coups de gomme des sénateurs. Un symbole significatif.
Car ce texte cultive l’idée que la protection de l’environnement nuirait à la production. Il introduit la notion de « non-régression de la souveraineté alimentaire », présentée comme un miroir de la non-régression du droit de l’environnement. Une proposition de loi adoptée en janvier par le Sénat accentue cette tendance : il propose de réautoriser les insecticides néonicotinoïdes et de renforcer la tutelle politique sur l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail. La communauté scientifique s’étrangle face à cette offensive tous azimuts des sénateurs.
Ne pas « emmerder les Français »
Dans cette ruée contre les normes vertes, le gouvernement revient sur des acquis. Le 12 février, le ministre des outre-mer, Manuel Valls, a été jusqu’à demander d’ouvrir le débat sur la loi Hulot de 2017 interdisant la recherche et l’exploitation de nouveaux hydrocarbures, parce que « nous voyons les pays voisins de la Guyane accélérer en matière de prospection et d’exploitation, au Guyana, au Suriname ou au Brésil ».
Agnès Pannier-Runacher a dit à son collègue Manuel Valls que cette hypothèse était inenvisageable. Dans ce marasme où elle apparaît isolée sur ces sujets au sein du gouvernement, notamment au moment de défendre les opérateurs placés sous sa tutelle, la ministre de la transition écologique a réussi à remettre sur ses rails la programmation pluriannuelle de l’énergie à l’automne 2024 et surtout à lancer le troisième plan national d’adaptation au changement climatique, tançant, lors de son discours, lundi 10 mars, les populistes qui voient le « réchauffement climatique » comme une « vue de l’esprit ». « L’agenda trumpiste est libertarien, il assume d’écraser toute régulation. Ce n’est pas du tout la culture de la France, relève-t-elle. Face aux risques climatiques, la transformation doit se faire, et elle se fait à marche forcée dans beaucoup d’endroits dans le monde. Mais, partout, elle rencontre des résistances populistes. La transition se construira peut-être comme ça, avec des reculs, mais aussi, à rebours, de grandes avancées. »
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Si le déferlement trumpiste semble désinhiber une partie du personnel politique et des milieux économiques, les premiers accrocs à la transition sont apparus dès 2022. Depuis la guerre en Ukraine et les tensions sur les prix de l’énergie, une partie des gouvernements européens s’est raidie sur cette question, avec comme conséquence un pacte vert européen mis sur pause à partir de 2023. Cette période a d’abord contribué à invisibiliser la question écologique, de moins en moins évoquée par des dirigeants très attentifs à ne pas « emmerder les Français », selon une expression entendue à maintes reprises au sujet des zones à faible émission ou du zéro artificialisation nette.
D’abord effacée des feuilles de route, la cause environnementale a été peu à peu instrumentalisée. La crise agricole de l’hiver 2023-2024, durant laquelle le gouvernement de Gabriel Attal tente de se sortir de l’ornière en sabrant des normes importantes, a renforcé l’idée que l’écologie entrave les citoyens et les entrepreneurs. « Le gouvernement et certains partis politiques, de droite et d’extrême droite, ont choisi d’utiliser la transition écologique comme bouc émissaire, alors que la colère agricole portait surtout sur des enjeux de revenus et de concurrence internationale jugée déloyale », regrette Anne Bringault, la directrice des programmes du Réseau Action Climat, qui rassemble une quarantaine d’ONG.
Cocktail de fausses informations
La poussée des extrêmes droites aux élections européennes et l’arrivée de 143 députés du Rassemblement national (RN) et de ses alliés à l’Assemblée nationale ont entériné cette bascule politique où « la droite court après l’extrême droite et le centre ne parvient pas à résister à cette dérive », analyse le député (socialiste) de Meurthe-et-Moselle Dominique Potier.
Le 14 novembre 2024, Ursula von der Leyen vient d’annoncer le report de la loi contre la déforestation, dernier texte fondateur du pacte vert européen qui n’avait pas encore été détricoté. Marie Toussaint, eurodéputée française, prend la parole pour expliquer que « 800 000 terrains de football vont partir en fumée » dans les douze mois à venir, sous les huées de la droite et de l’extrême droite. « Ça donnait le ton de ce qu’allait être la nouvelle mandature, une attaque en règle contre l’écologie », commente l’élue.
De Laurent Wauquiez, président du groupe Les Républicains à l’Assemblée nationale, aux députés du RN, en passant par le premier ministre, François Bayrou, les critiques et les insinuations se succèdent contre les défenseurs de l’environnement. Le 20 juin 2024, lors des assises de la pêche et des produits de la mer à Lorient, le vice-président de la région Bretagne, Daniel Cueff, a ainsi qualifié certaines organisations non gouvernementales de « terroristes ».
Ce cocktail de fausses informations, de petites phrases sur l’argent consacré à la transition et de posts Instagram – comme lorsque M. Wauquiez évoque un exploitant qui « risque trois ans de prison à cause d’un castor » – ne contribue pas à calmer des tensions grandissantes sur le terrain. A Gap, le 27 novembre 2024, une trentaine d’agriculteurs déboulent dans une rue piétonne avec un tracteur, une bétonnière et montent un muret de parpaing devant les locaux de la Société alpine de protection de la nature (SAPN). Sur les briques, l’association est rebaptisée « Secte des autocrates prônant la nuisance ».
« Un discours de renoncement »
« A l’intérieur, nous étions en train de préparer une table ronde sur les haies à laquelle la chambre d’agriculture avait accepté de participer, se remémore Hervé Gasdon, président de la SAPN. Je pensais que ces moyens d’action faisaient partie d’un autre temps. Nous avons des relations plutôt apaisées, mais nous sommes embarqués par une colère qui vient d’ailleurs. » La plainte de France Nature Environnement Provence-Alpes-Côte d’Azur a été classée sans suite.
Même les scientifiques se retrouvent interpellés. La climatologue Valérie Masson-Delmotte, qui parcourt le pays pour donner des conférences, observe une évolution. « Désormais, la première question du public est toujours de me demander pourquoi on devrait agir en France ou en Europe alors que les autres ne font rien, raconte-t-elle. Il y a un discours de renoncement de la population et des personnes aux responsabilités sur la nécessaire transformation des pratiques et modes de vie. »
Progressif depuis le retour de la guerre en Europe, puis brutal sous les coups de boutoir de Donald Trump, ce grand retournement des dirigeants et d’une partie de l’opinion vis-à-vis de la transition écologique arrive au pire moment.
Après l’accord de Paris, beaucoup de pays, dont la France, avaient tracé des trajectoires de baisse des émissions de gaz à effet de serre. Restait à mettre en œuvre ces politiques dans les décennies à venir, le Green Deal ou l’Inflation Reduction Act de Joe Biden ne devant être que des premiers actes. A peine entamée, leur mise en œuvre se retrouve enlisée et, parfois, conspuée. Les scientifiques craignent déjà des répercussions. Les rejets carbonés français sont repartis à la hausse au troisième trimestre (+ 0,5 %). « Nous sommes brutalement confrontés à un changement d’ère, conclut Yves Marignac. Depuis des années, nous espérions pouvoir contribuer à aider les sociétés à aller vers un monde plus désirable. Aujourd’hui, nous devons entrer de façon urgente dans une résistance pour préserver les progrès déjà existants. »