L’ampleur de la fraude à l’Assurance Maladie dans les centres de santé.

« Leur objectif, c’est de piller le système » : enquête sur ces réseaux qui détournent des millions d’euros à l’Assurance Maladie via les centres de santé

Article rédigé par Géraldine HallotCellule investigation de Radio France

Radio France

Publié le 02/04/2026 05:00Mis à jour le 02/04/2026 11:33 https://www.franceinfo.fr/enquetes-franceinfo/leur-objectif-c-est-de-piller-le-systeme-enquete-sur-les-fraudes-massives-dans-les-centres-de-sante_7909325.html

Grâce à des témoignages et des documents inédits, la cellule investigation de Radio France dévoile l’ampleur de la fraude à l’Assurance Maladie dans les centres de santé. Une criminalité de plus en plus organisée qui reprend certains codes du grand banditisme.

Les montants détournés donnent le tournis. Fin mars, 7 personnes étaient mises en examen(Nouvelle fenêtre), suspectées d’avoir escroqué l’Assurance Maladie de 58 millions d’euros dans 18 centres de santé, essentiellement dentaires, répartis sur tout le territoire. « Ce réseau a réussi à robotiser la facturation d’actes fictifs« , nous explique une source proche du dossier. « C’est une affaire exceptionnelle par son ampleur« , commente pour sa part Fabien Badinier, le directeur de la lutte contre la fraude à l’Assurance Maladie.

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D’après les informations de la cellule investigation de Radio France, ces escrocs avaient adopté les codes du grand banditisme. Ils utilisaient de fausses identités, ne conversaient jamais par téléphone, ils étaient équipés de brouilleurs et variaient leur itinéraire à chaque déplacement. L’auteur principal logeait dans un Airbnb qu’il « pouvait quitter en 30 secondes« .

« On a souvent l’impression que les fraudes aux prestations sociales viennent de particuliers qui ont du mal à joindre les deux bouts. Mais ce n’est pas du tout ce qui ressort de nos enquêtes », commente le général José Montull, chef de l’Office central de lutte contre le travail illégal (OCLTI), en charge des investigations dans cette affaire hors norme, sous l’autorité de la JIRS (Juridiction interrégionale spécialisée) de Paris. Pour le général Montull, le portrait-robot des fraudeurs de la « Sécu » a évolué ces dernières années : « Nous avons affaire à des gens qui détournent des millions d’euros et qui ont un train de vie de flambeurs. Ils louent des appartements à 13 000 euros par mois à côté de la place Beauvau [à Paris, siège du ministère de l’Intérieur, NDLR], ils se déplacent en hélicoptère et achètent des véhicules de luxe. Donc on n’est pas du tout dans un schéma de fraude du pauvre », poursuit le général Montull.

Une menace pour notre modèle social 

Pour en savoir plus sur ces escrocs qui s’en prennent à l’Assurance Maladie, nous nous sommes plongés dans les plus gros scandales de ces dernières années. Ils concernent tous des réseaux de centres de santé. Ces affaires déjà judiciarisées commencent à livrer, au fil des auditions et des investigations, un « mode d’emploi » standardisé de la fraude.

Mises bout à bout, ces escroqueries de plusieurs millions d’euros menacent notre modèle social. Et minent la confiance dans notre système de santé qui, faut-il le rappeler, est financé par les cotisations, les contributions et les impôts dédiés des Français. La cellule investigation de Radio France a pu recueillir des témoignages inédits et a eu accès à des dossiers judiciaires montrant l’étendue et l’ingéniosité de cette fraude, qui s’inscrit désormais dans le champ de la criminalité organisée.

De nombreux abus dans les centres de santé

Les centres de santé ont éclos frénétiquement depuis la loi Bachelot de 2009, qui avait supprimé l’agrément préalable des autorités de santé pour faciliter leur ouverture. On les trouve surtout dans les grandes agglomérations, à rebours de leur ambition première qui était de lutter contre les déserts médicaux. Il y a aujourd’hui 3000 centres de santé en France, en majorité dentaires et ophtalmologiques. Ce sont des établissements où le tiers payant est généralisé, le patient n’a donc rien à débourser. Et peu nombreux sont ceux qui vont vérifier sur leur compte Ameli ce qui a été réellement facturé en leur nom à la Sécurité sociale.

Ces centres sont en grande majorité des structures associatives à but non lucratif. Contrairement aux cabinets de médecins libéraux, les praticiens y sont salariés. Il n’y a pas d’actionnaires, pas de dividendes à redistribuer. L’argent gagné – les remboursements de la Sécurité sociale –, doit être réinvesti dans le centre. En théorie. Mais dans la pratique, les abus sont nombreux.

Alliance Vision, une fraude à 21 millions d’euros

Juillet 2023. L’Assurance-Maladie prend une décision radicale. Elle déconventionne 13 centres ophtalmologiques Alliance Vision. Motif : facturation d’actes fictifs et non-respect des règles de facturation. Huit personnes ont depuis été mises en examen pour « escroquerie en bande organisée, blanchiment et exercice illégal de la profession de médecin », dans le cadre de l’instruction ouverte par la Junalco, la division du parquet de Paris chargée de la criminalité organisée.

L’ensemble des 13 établissements de soins du groupe privé Alliance Vision ont été déconventionnés par l’Assurance Maladie en juillet 2023. (PASCAL SONNET / HANS LUCAS VIA AFP)
L’ensemble des 13 établissements de soins du groupe privé Alliance Vision ont été déconventionnés par l’Assurance Maladie en juillet 2023. (PASCAL SONNET / HANS LUCAS VIA AFP)

D’après les informations de la cellule investigation de Radio France, l’un des instigateurs présumés de cette fraude d’ampleur (21 millions d’euros de préjudice pour l’Assurance Maladie) a été arrêté début mars en Israël. Yahir Haddad, qui possède la double nationalité franco-israélienne, s’était enfui de France le 15 juin 2023, juste après avoir reçu sa convocation devant les services de police, en vue de son placement en garde à vue. Il portait pourtant un bracelet électronique, résultat de son placement sous contrôle judiciaire dans une autre affaire. Les enquêteurs le soupçonnent d’avoir produit de faux documents du service pénitentiaire d’insertion et de probation (SPIP) pour faire son Alyah [décision d’un juif d’aller s’installer en Israël, NDLR] et se soustraire ainsi à la justice française. Mais la police israélienne l’a donc finalement arrêté et placé en détention, une enquête ayant été ouverte sur place pour blanchiment. Toujours selon nos informations, la France vient de demander son extradition.

Des médecins qui n’en sont pas

Une fois sur le sol français, Yahir Haddad devrait être présenté au juge et mis en examen. Fin de cavale donc pour celui qui a créé les centres Alliance Vision avec un ami d’enfance, Avner Taieb. C’était en 2018. Tous deux se présentent alors comme d’anciens opticiens. À Paris, à Argenteuil, au Havre, à Saint-Etienne, à Amiens ou à Orléans notamment, leurs centres accueillent immédiatement de nombreux patients, ravis de ne pas avoir à attendre plusieurs semaines pour décrocher un rendez-vous. « Ils étaient ouverts de 8 heures à 20 heures, 7 jours sur 7. C’était de l’abattage« , se souvient Axelle Berthout, ophtalmologue installée en libéral à Amiens. Certains de ses patients se sont laissé tenter par la grande amplitude horaire, avant de revenir la voir quelques semaines plus tard. « Ils étaient déboussolés, on leur avait fait des diagnostics qui ne tenaient pas la route« . Et pour cause. L’enquête, menée par les gendarmes de l’OCLTI a démontré que les médecins exerçant dans les centres Alliance Vision… n’en étaient pas forcément. « Des secrétaires, souvent sans expérience, pouvaient pratiquer des actes relevant des personnels de santé. Les orthoptistes [chargés de rééduquer la vision, NDLR] effectuaient des actes relevant de l’ophtalmologue et une partie des ophtalmologues étaient des médecins étrangers n’ayant pas encore l’autorisation d’exercer en France« , peut-on lire dans un arrêt de la Cour d’appel de Paris de septembre 2024 que la cellule investigation de Radio France a pu consulter.

Des fonds de l’œil pour tous les patients 

Pour signer les ordonnances, le personnel d’Alliance Vision utilisait les numéros RPSS, c’est-à-dire l’identifiant personnel, de médecins français. Ces derniers n’ont, à ce stade, pas été reconnus comme complices de la fraude. Tout comme les secrétaires médicales à qui les dirigeants d’Alliance Vision imposaient, selon les enquêteurs, de facturer des milliers d’actes fictifs. « Il y avait toujours cette petite pression pour facturer« , témoigne pour la première fois une ancienne secrétaire du centre d’Amiens, que nous appellerons Mathilde* pour préserver son anonymat. « On cotait [facturait, NDLR] des fonds de l’œil pour 80 % des patients. Même s’ils n’étaient pas réalisés, il fallait qu’on les cote. On devait toujours ajouter quelque chose pour élever le montant de la facturation. Parce qu’une consultation simple, pour eux, ça ne valait rien« . Les patients ne se rendent compte de rien. « Ils nous donnaient leur carte vitale en arrivant. Ils n’avaient rien à débourser grâce au tiers payant« , poursuit la jeune femme.

« Tu te tais sinon tu vas avoir des problèmes » 

Mathilde raconte aussi que les objectifs de facturation venaient « d’en haut« . « C’était la directrice du centre qui avait les informations par le siège et qui nous les communiquait« , se souvient-elle. Les secrétaires sont conviées à rejoindre un groupe WhatsApp « avec des responsables d’Alliance Vision« . « Si la facturation était élevée, ils nous félicitaient. Si elle était basse, on nous disait de carburer« . Mathilde fait état de menaces à peine voilées. « On m’a déjà dit : ‘tu te tais sinon tu vas avoir des problèmes’« . En désaccord avec sa direction, la jeune femme a fini par quitter le centre Alliance Vision d’Amiens avant que le scandale n’éclate.

Avner Taieb, dirigeant d'Alliance Vision, à l’ouverture du 4e centre du groupe au Mans le 12 mars 2020. (ALEXANDRE CHASSIGNON / RADIO FRANCE)
Avner Taieb, dirigeant d’Alliance Vision, à l’ouverture du 4e centre du groupe au Mans le 12 mars 2020. (ALEXANDRE CHASSIGNON / RADIO FRANCE)

Aspirer l’argent de l’Assurance Maladie 

Sur l’ensemble des 13 centres Alliance Vision, le montant des recettes engrangées est impressionnant : plus de 82 millions d’euros en 4 ans, dont 21 millions de remboursements présumés injustifiés. Les deux dirigeants Yahir Haddad et Avner Taieb sont soupçonnés d’avoir empoché chacun, directement ou indirectement, plus de 2,4 millions d’euros. Pour sortir l’argent des centres, un épais maillage de sociétés a été mis en place, selon les enquêteurs. « La gestion des centres de santé relevait d’associations à but non lucratif. Mais contrairement à ce qu’exigeait la réglementation, chaque association se voyait adjoindre une société par actions simplifiée dont l’objectif était de récupérer les bénéfices des associations« , peut-on lire dans le dossier judiciaire.

Pour ce faire, ces sociétés, créées par les patrons d’Alliance Vision, leurs proches ou des hommes de paille, facturaient très cher aux centres de santé tout un tas de prestations : mise à disposition de matériel, de locaux, de conseils, de ressources humaines. « L’objectif était de faire en sorte qu’il y ait une traçabilité au niveau de la comptabilité« , explique Fabien Badinier de l’Assurance Maladie. « Mais ces prestations étaient facturées à un niveau beaucoup trop élevé. Il s’agissait en fait d’aspirer l’argent de l’Assurance-Maladie« .

Un avocat parisien mis en cause

Contacté via son avocate, Avner Taieb conteste tous les faits qui lui sont reprochés. Lors de son interrogatoire de première comparution devant le juge d’instruction en juin 2023, il avait déclaré : « Je n’ai jamais eu l’idée de faire une fraude. J’ai essayé de faire au mieux, mais on n’a pas été accompagnés comme il le fallait par la Sécurité sociale. » Son ami Yahir Haddad, actuellement en détention en Israël, n’a pu être joint. Les autres mis en examen dans cette affaire sont l’ancien directeur financier du groupe Alliance Vision, son ancienne directrice générale adjointe, un actionnaire minoritaire, une directrice de centre, plusieurs intermédiaires et… un avocat parisien, conseil du groupe Alliance Vision et de ses dirigeants. Il lui est reproché d’avoir pris des parts dans une société rattachée au centre Alliance Vision de Rennes et dans un call center au Maroc, qui servait exclusivement à relancer les patients pour qu’ils prennent rendez-vous. En clair, il est suspecté d’avoir été un bénéficiaire économique de la fraude. Ce que lui conteste formellement. « Je n’ai perçu que des honoraires correspondant à mon travail d’avocat« , nous fait-il savoir via son avocat Yves Leberquier.

« Qu’elle ferme sa gueule »

Reste que certaines conversations que l’avocat d’Alliance Vision a eues avec des responsables du groupe, captées lors d’écoutes téléphoniques, peuvent sembler embarrassantes. Le 31 mars 2023, au moment où les enquêteurs saisissent de l’argent sur les comptes de deux femmes qui ont supposément participé à la fraude, l’avocat s’entretient avec Avner Taieb au téléphone. Il lui lance : « il faut lui dire que tu vas la rembourser. Qu’elle ferme sa gueule et que tu vas la rembourser« . Le même jour, l’avocat appelle une directrice de centre Alliance Vision, elle aussi dans le viseur de la justice.

Il lui propose de lui faire un virement pour compenser la saisie pénale. « Par contre tu n’en parles à personne« , dit-il à la jeune femme. « Non, t’inquiètes, je n’en parle à personne« , lui répond-elle. L’avocat conclut ainsi la conversation : « On te rembourse lundi matin tranquillement (…) Ne te mets pas dans un état comme ça, tout va s’arranger. » Yves Leberquier, a refusé de commenter ces écoutes téléphoniques qui concernent son client.

L’affaire Proxidentaire rebondit en Alsace

D’autres affaires de ce type illustrent l’ingéniosité sans limite des fraudeurs, comme le scandale Proxidentaire instruit à Dijon. 14 personnes ont été mises en examen fin 2021 pour escroquerie, blanchiment aggravé et complicité d’exercice illégal de la profession de chirurgien-dentiste. Les montants détournés sont moindres que dans l’affaire Alliance Vision. L’Assurance Maladie évalue son préjudice à 900 000 euros, essentiellement des remboursements d’actes fictifs. Mais des dizaines de patients ont vu leur dentition mutilée par des chirurgiens-dentistes étrangers qui n’avaient pas le droit d’exercer.

À lire aussi:enquête franceinfo« Ils m’ont enlevé six dents sans anesthésie » : les pratiques douteuses des centres low cost “Proxidentaire”

Depuis, selon les informations de la cellule investigation de Radio France, l’un des principaux mis en examen a pu rouvrir un centre dentaire dans une autre région, à Riedisheim en Alsace, au nez et à la barbe des autorités. Il s’agit de Kévin Gainet, l’ancien trésorier de Proxidentaire. On l’apprend au détour d’un arrêt de la Cour d’appel de Dijon, daté de décembre 2025. « Des vérifications diligentées auprès de la banque Revolut mettaient en évidence l’ouverture par M. Gainet d’un compte bancaire », écrivent les magistrats. « Il apparaissait que ce compte était ouvert au nom d’un centre dentaire Dollfus, association anonyme ayant pour activité la pratique dentaire, domiciliée à Lyon mais exerçant en réalité à Riedisheim. Son activité a débuté en février 2022« .

L’intrigante société Dental Partner 

Or depuis sa mise en examen, Kévin Gainet a interdiction de gérer un centre dentaire. Son contrôle judiciaire a donc été révoqué et il a effectué quelques mois de détention provisoire en 2022. L’Assurance Maladie, que nous avons interrogée, estime que le problème est « réglé« . « Nous avons agi très vite et nous avons alerté l’Agence régionale de santé« , explique Fabien Badinier, le directeur de la lutte contre la fraude. « Les choses ont été stoppées et aujourd’hui, nous n’avons plus de reproche à faire vis-à-vis de ce centre.« 

La situation semble cependant être un peu plus complexe. Le directeur actuel du centre dentaire de Riedisheim nous a confié qu’il louait son matériel médical à une société prénommée Dental Partner Corps Ltd. Or cette société est justement au cœur du scandale Proxidentaire. D’après les enquêteurs, elle aurait servi à blanchir l’argent de la fraude et aurait été créée par Kévin Gainet lui-même. Contacté par Radio France, ce dernier assure n’avoir « aucun lien » avec Dental Partner et le centre alsacien.

Les victimes dénoncent un manque de contrôles

Pour les victimes de Proxidentaire, ce rebondissement est un coup dur. « Il y a clairement un manque de contrôle« , dénonce Laëtitia Beaudeau, la responsable du collectif de victimes, qui attend désespérément une date pour le procès. L’affaire est encore à l’instruction, les expertises sur les mutilations subies par les patients sont toujours en cours.

Plusieurs membres du collectif d'usagers de Proxidentaire réunis devant le centre de soins de Chevigny-Saint-Sauveur (Côte-d’Or) le 25 septembre 2021. (VANNICK BERTON / MAXPPP)
Plusieurs membres du collectif d’usagers de Proxidentaire réunis devant le centre de soins de Chevigny-Saint-Sauveur (Côte-d’Or) le 25 septembre 2021. (VANNICK BERTON / MAXPPP)

Dans ce genre d’affaires complexes, la justice peut donner parfois une impression de lenteur. C’est le cas aussi concernant la gestion des centres de santé du Cosem(Nouvelle fenêtre)*, dont la cellule investigation de Radio France avait révélé les irrégularités présumées en 2023. À l’époque, 11 lanceurs d’alertes, tous salariés du Cosem, avaient fait un signalement en justice contre leur directeur Daniel Dimermanas et sa famille pour « détournement de fonds publics« . Dans leur signalement, ils racontaient par le menu les dépenses jugées extravagantes des Dimermanas.

La grande vie « sur le dos de la Sécurité sociale »

L’épouse du directeur avait ainsi dépensé 95 000 euros en notes de frais en 2021, dont 14 000 euros de restaurant, 1400 euros au palace niçois le Negresco et 328 euros de parfum chez Guerlain. Les lanceurs d’alerte avaient aussi découvert que Daniel Dimermanas s’était acheté une Jaguar avec les fonds du Cosem. « Quand on le lui a fait remarquer lors d’une séance du CSE [Comité social et économique, NDLR], il nous a dit : ‘Vous n’allez pas faire la lutte des classes !’« , raconte Sybil*, l’une de celles qui a dénoncé ces pratiques. « En fait, ils ont profité de l’argent de la Sécurité sociale et des mutuelles pour pouvoir mener la grande vie, parce que c’est ce qu’ils faisaient, ils menaient la grande vie. C’est complètement anormal.« 

Daniel Dimermanas, alors directeur général du Cosem, le 13 juin 2019 à Paris. (GUILLAUME GEORGES / MAXPPP)
Daniel Dimermanas, alors directeur général du Cosem, le 13 juin 2019 à Paris. (GUILLAUME GEORGES / MAXPPP)

À ce jour, Daniel Dimermanas et sa famille n’ont pas été entendus. Ni dans le cadre de l’enquête préliminaire ouverte en 2023, ni dans le cadre de l’information judiciaire pour détournement de fonds publics ouverte le 23 décembre 2025 par le parquet de Paris. « Cela démontre la vacuité des accusations portées à mon encontre« , estime l’ancien directeur du Cosem. Daniel Dimermanas précise également à la cellule investigation de Radio France que la Jaguar est un « véhicule de fonction réglementaire« . Et que les notes de frais litigieuses ont été « examinées lors d’un contrôle fiscal approfondi« , sans que des anomalies ne soient, selon lui, détectées.

600 000 euros de remboursements indus 

D’après nos informations, le Cosem a tout de même été sanctionné par l’Assurance Maladie car au-delà de la question du train de vie de la famille Dimermanas, des anomalies de facturation ont été détectées dans 9 des 17 centres de santé du réseau. « Nous avons découvert que des actes fictifs et des actes redondants ont été facturés« , révèle Fabien Badinier. « Il y a eu plus de 600 000 euros de remboursements indus. Nous les avons sanctionnés en prononçant 1 million d’euros de pénalité« .

Aujourd’hui le Cosem, vénérable association créée après la Seconde Guerre mondiale, n’existe plus. Il a été placé en liquidation judiciaire et ses centres de santé ont été repris par le groupe de cliniques privées Ramsay.

« Des centres de santé 100% fictifs »

Alliance Vision, Proxidentaire, Cosem… Face à toutes ces dérives, le législateur tente de réagir. Ainsi, la loi Khattabi de 2023 a rétabli l’agrément préalable supprimé par la loi Bachelot. Pour ouvrir un centre, il faut notamment fournir aux Agences régionales de santé (ARS) les diplômes des praticiens et leurs contrats de travail.

Reste que les escroqueries sont de plus en plus élaborées et les fraudeurs inventifs. « Dans nos dernières enquêtes, on a eu affaire à des centres de santé 100 % fictifs« , raconte le général José Montull, patron de l’OCLTI. « Auparavant, le projet d’escroquerie était consubstantiel à la création du centre. Mais pour habiller la légende, le centre dispensait des soins réels pour donner le change en cas de contrôle. Aujourd’hui, on est confronté à des coquilles vides, des centres sans patient.« 

Les fraudeurs, avec la complicité ou non de professionnels de santé, adressent à l’Assurance Maladie des demandes de remboursement complètement fictives en usurpant les données de patients. « Les demandes sont dispersées dans plusieurs caisses pour retarder la détection de la fraude« , selon le général Montull.  

« Ce n’est plus de la fraude opportuniste« , analyse Marc Scholler, le directeur financier de l’Assurance Maladie. « On a quelque chose de nouveau, d’extrêmement agressif et dont l’objectif est de piller le système extrêmement vite. » Pour lutter contre la fraude, l’Assurance Maladie dispose aujourd’hui de 1700 agents répartis dans les caisses locales (CPAM). Parmi eux, depuis début 2025, 60 enquêteurs judiciaires – d’anciens gendarmes ou d’ex-policiers – viennent apporter leur expertise. Résultat, l’an dernier, l’Assurance Maladie a pu détecter et stopper « 723 millions d’euros de fraude » tous secteurs confondus, a annoncé hier la ministre de la santé Stéphanie Rist. Un chiffre en hausse de 15% par rapport à 2024. 

1 milliard d’euros de fraude aux complémentaires santé  

Même souci d’agir vite du côté des complémentaires santé, qui sont en première ligne dans les remboursements de soins dentaires, d’audioprothèses ou dans les équipements optiques. « La fraude pourrait représenter entre 3 et 5 % des prestations versées par les complémentaires santé, soit entre 1 et 1,5 milliard d’euros« , estime Laure-Marie Issanchou, directrice santé à la Fédération nationale de la Mutualité française. « Ce n’est pas négligeable, surtout avec un tel déficit du système de santé et alors que se pose la question de la hausse des cotisations« , poursuit la responsable de la Mutualité pour qui « lutter contre la fraude est une priorité absolue« .  

Des filières de blanchiment en lien avec le narcotrafic

D’après les enquêteurs spécialisés, cette fraude à l’Assurance Maladie et aux complémentaires santé relève de plus en plus de la criminalité en bande organisée. Des liens se sont créés avec le narcotrafic. « On a observé dans plusieurs de nos enquêtes récentes des filières de blanchiment qui étaient également utilisées par des figures du narcobanditisme français« , explique le général José Montull. « Quand vous vendez des stupéfiants, vous avez beaucoup d’espèces à écouler. Et les gens qui créent des centres de santé pour frauder s’adossent sur tout un tas de sociétés disposant de comptes bancaires. Ils ont déjà des moyens de bancariser l’argent détourné. Donc on observe des convergences entre des narcotrafiquants qui veulent écouler leurs espèces et ces fraudeurs qui les leur rachètent et qui les bancarisent. » Preuve supplémentaire que la fraude à l’Assurance Maladie a changé de dimension.

*Le prénom a été modifié 


Écouter l’enquête en podcast 🎧 

Hold-up sur la santé : enquête sur les fraudes massives dans les établissements médicaux à écouter dans « Révélations » sur France Inter(Nouvelle fenêtre)

* Centres de santé privés : un signalement pour « détournement de fonds publics » contre l’un des leaders du secteur

Notes de frais exorbitantes, soupçons d’emplois fictifs… Le directeur du Cosem est suspecté de malversations financières par les élus du personnel. Avec ses 17 centres en France, le Cosem, organisation à but non lucratif financée par la Sécurité sociale, est un poids lourd du secteur privé de la santé.lire plus tardcommenter

Article rédigé par franceinfoGéraldine Hallot

Radio France

Publié le 20/04/2023 07:00Mis à jour le 20/04/2023 17:34 https://www.franceinfo.fr/replay-radio/le-choix-franceinfo/centres-de-sante-prives-un-signalement-pour-detournement-de-fonds-publics-contre-l-un-des-leaders-du-secteur_5754401.html

Temps de lecture : 13min

Le centre médical et dentaire Cosem Saint-Lazare, dans le 8e arrondissement de Paris. (MELISSA FOUST / RADIO FRANCE)

Le centre médical et dentaire Cosem Saint-Lazare, dans le 8e arrondissement de Paris. (MELISSA FOUST / RADIO FRANCE)

Le Cosem compte plusieurs établissements à Paris, mais également dans d’autres villes de France comme ici à Lyon. (Google Street view)
Le Cosem a des centres dans plusieurs villes de France et applique des tarifs de secteur 1 “accessibles à tous”. (VOISIN / PHANIE via AFP)

Tout est parti d’une discussion sur le prix des tickets-restaurant en fin d’année dernière. Le comité social et économique (CSE) du Cosem(Nouvelle fenêtre)veut le renégocier à la hausse : il est bloqué à sept euros depuis des années. « On ne peut même pas se payer une formule sandwich + dessert avec ça », déplore une salariée. Mais le directeur général, Daniel Dimermanas, refuse net. Le groupe, argue-t-il devant les représentants du personnel, fait face à « d’importants soucis financiers ». Impossible également d’octroyer une légère augmentation aux 1 400 salariés, pour compenser en partie l’inflation. « Cela nous a mis la puce à l’oreille, raconte une source interne, « nos centres de santé sont constamment en travaux. On dépense des sommes folles pour les embellir, poursuit-elle, mais dans le même temps, on nous dit qu’il n’y a pas d’argent pour les salariés ! »

>> Des groupes privés à but lucratif au secours des déserts médicaux : « Le jour de l’ouverture à 8 heures du matin, il y avait déjà 14 personnes »

Le CSE demande donc à consulter les comptes annuels, comme le code du travail le permet. Et là, stupeur. « Dans les comptes 2021, 95 000 euros de notes de frais sont imputés à Isabelle Dimermanas, la femme du directeur », s’étonne Muriel Saint-Omer, déléguée syndicale CGT Santé privée et membre du CSE. « Dans le détail, 328 euros ont été dépensés chez Guerlain, 625 euros pour du caviar, 995 euros au Printemps, 159 euros à la Grande Récré… » Le CSE s’interroge aussi sur une facture de « 1 397 euros au Negresco » (un palace niçois, NDLR) et sur ces « 14 638 euros de restaurant »« Je trouve cela particulièrement choquant, s’offusque Muriel Saint-Omer. En quoi toutes ces dépenses ont un rapport avec un quelconque travail au Cosem ? » 

Les représentants du CSE ont évoqué ces notes de frais dans un signalement adressé au Parquet national financier (PNF) en début de semaine. Ils y répertorient toute une liste de « malversations financières présumées » pouvant relever d’un « détournement de fonds publics », de « prise illégale d’intérêts » et « d’abus de confiance », selon l’avocat Jérôme Karsenti, qui assiste les lanceurs d’alerte du Cosem. « Les membres du CSE ont mis en évidence l’accaparement, par une famille, de fonds publics qui ne sont plus affectés à la santé des gens qui viennent consulter, mais qui servent à accroître leur richesse. Il y a une dénaturation de la mission de service public de santé », qui incombe au Cosem, estime Me Karsenti. 

Suspicion d’emplois fictifs

Les notes de frais de l’épouse du directeur ne seraient que « la partie émergée » de ces « malversations ». Lors de la réunion du CSE du 20 mars 2023, les élus ont aussi découvert qu’une Jaguar avait été achetée par Daniel Dimermanas avec les fonds du Cosem. Devant les représentants du personnel interloqués, le directeur assume. « On n’est pas dans la lutte des classes. Tu veux que je roule en 2CV ? », lance-t-il à une élue. Et il enfonce le clou : « Je l’utilise quand je vais au travail, faire une course ou quand je vais chercher des centres de santé et les visiter. Essayez donc de travailler de la façon dont la direction travaille. Vous êtes à 35 heures par semaine, nous, c’est par jour. » Les salariés présents se disent soufflés par le « mépris »affiché selon eux par leur directeur. Le Cosem compte plusieurs établissements à Paris, mais également dans d’autres villes de France comme ici à Lyon. (Google Street view)

D’après de nombreux témoins, cette Jaguar serait en fait conduite par la femme de Daniel Dimermanas. L’un d’entre eux affirme qu’elle l’utilise pour « tous ses trajets, y compris pour aller en week-end ou en vacances ». Selon nos informations, Isabelle Dimermanas occupe un poste de directrice esthétique et de la communication au Cosem. À ce titre, elle est rémunérée 12 000 euros brut par mois. Dans leur alerte au procureur de la République financier, les représentants du CSE dénoncent « un emploi présumé fictif »« On ne la voit pas travailler. Elle n’est pas sur l’organigramme », relate un salarié parisien du Cosem. « On ne reçoit aucun mail de sa part, affirme-t-il. Sa belle-fille occupe aussi le poste de responsable communication. Et elle non plus, on ne la voit pas travailler dans nos centres. » Selon nos informations, Nava Dimermanas, de nationalité américaine, est rémunérée 3 500 euros brut mensuels. Ni Isabelle Dimermanas ni Nava Dimermanas n’ont souhaité répondre à nos questions.

Une importante vente immobilière en question

En épluchant les comptes 2021, le CSE a détecté une autre « anomalie »« On a remarqué qu’il était écrit : ‘cession d’immobilisation’ avec en face la somme de 28 millions d’euros », se souvient un élu du personnel. Interrogé sur cette mystérieuse somme lors de la réunion du CSE du 20 février dernier, Daniel Dimermanas a reconnu qu’en juin 2021, il avait racheté au Cosem la société Eden, qui détient tous les actifs immobiliers des centres de santé. Valeur des biens : 26 millions d’euros, auxquels il faut rajouter deux millions d’euros correspondant aux actions de trois filiales du Cosem, également rachetées par Daniel Dimermanas*. Sont compris dans ce « package immobilier » les deux centres les plus prestigieux situés dans des immeubles en pierre de taille face à l’église Saint-Augustin et près de la gare Saint-Lazare à Paris. Ils sont désormais la propriété de Daniel Dimermanas et de ses deux fils Samy et Haïm, qui se sont associés à leur père au sein de la société Eden.

Mais le Cosem n’a toujours pas reçu les fonds. Et pour cause : le procédé utilisé pour conclure cette vente est particulièrement avantageux pour l’acheteur. Il s’agit d’un crédit vendeur in fine à échéance de 10 ans. Ce dispositif prévoit que le capital n’est pas remboursé au fur et à mesure par mensualités, mais d’un seul coup, en l’occurrence ici en 2032. D’après nos informations, aucune garantie n’a été souscrite pour s’assurer que le paiement aura bien lieu. « À titre personnel, si vous achetez une maison ou un appartement, tous les mois, vous avez une mensualité de crédit, » explique une source interne.  » Là, Daniel Dimermanas ne paie pas de mensualités, il dit qu’il va rembourser dans 10 ans mais on n’a aucune garantie, s’inquiète cette source, il faut savoir que le Cosem était propriétaire de cet immobilier. Je ne sais pas si vous vous rendez compte. On s’est fait complètement dépouiller. »

Une perte de 28 millions d’euros ?

« On ne sait pas quand notre patron va verser l’argent qu’il doit au Cosem », s’émeut une autre salariée. « Aujourd’hui, la situation est ubuesque. Le Cosem n’est plus propriétaire de ses murs et il paie un loyer au nouveau propriétaire… Daniel Dimermanas. Pour le Cosem, c’est une perte sèche de 28 millions d’euros. » Maître Karsenti, lui, s’inquiète pour l’avenir. « Comme il n’y a aucune garantie attachée à l’acquisition de ce bien, peut-être que Monsieur Dimermanas va dissiper ce patrimoine ? Ou peut-être ne sera-t-il pas solvable dans 10 ans ? Je ne sais pas si ce genre de procédé est légal, mais personnellement, je n’ai jamais vu cela. »Le Cosem a des centres dans plusieurs villes de France et applique des tarifs de secteur 1 “accessibles à tous”. (VOISIN / PHANIE via AFP)

Plus largement, des médecins s’émeuvent que le Cosem, association à but non lucratif, dérive de sa mission originelle. « Le Cosem a été créé en 1945, dans la foulée de la Sécurité sociale,rappelle un praticien parisien. Ses initiales veulent dire Coordination des œuvres sociales et médicales. Notre objectif est de soigner les gens », avec des honoraires de secteur 1 et le tiers payant, donc une médecine « accessible à tous »« Notre financement est en très grande partie assuré par les remboursements de la Sécurité sociale, mais aussi par des subventions dont bénéficient ce type de structures. Or là, on s’aperçoit que tout ce qui aurait pu être investi ou réinvesti l’a été dans de mauvaises mains, pour l’enrichissement d’une famille », lâche le médecin, dépité. 

Par ailleurs, le Cosem a ouvert un centre de médecine esthétique, l’Institut Pasquier, près de la Gare Saint-Lazare. Le site internet de l’Institut, qui ne fait mention d’aucun lien avec le Cosem, vante « un écrin de marbre rose raffiné et novateur (…), le lieu de référence des femmes et des hommes de tout âge, soucieux de leur séduction et de leur bien-être ». Pas de tiers payant ni d’honoraires de secteur 1 puisqu’il s’agit de médecine esthétique. Mais d’après une source interne, le coûteux appareil de kératopigmentation (pour changer la couleur des yeux) et le robot Artas (pour la greffe de cheveux) auraient été « achetés avec les fonds du Cosem« . Interrogée à ce propos, l’Agence Régionale de Santé (ARS) d’Île-de-France nous indique que l’Institut Pasquier « est enregistré comme centre de santé » et que la médecine esthétique ne fait pas partie des activités déclarées. L’Agence ajoute qu’elle n’est pas « informée de l’acquisition de ces robots, ce type d’équipement ne faisant pas l’objet d’une autorisation« .

Les faits signalés au Parquet de Paris

Aujourd’hui, l’avocat des représentants du CSE en appelle à l’État pour qu’il diligente des contrôles dans les centres de santé privés. « L’État a une sorte de vertu à bon compte. Il vient dire ‘j’ai une mission que je délègue à des services privés. Je n’exerce pas de contrôle, j’ai payé d’une certaine manière, et peu importe ce qui s’y passe.’ Or, ce n’est pas cela qu’on attend de l’État », accuse Me Karsenti. Outre le PNF, il a alerté la Caisse primaire d’Assurance maladie (CPAM). « Il ne faut pas que ce genre de centres, financés par la Sécurité sociale, deviennent des machines à cash. Quand on dirige ces structures, il faut servir l’intérêt général et non se servir soi-même », conclut l’avocat.

Interrogée en début de semaine, la CPAM de Paris nous répond qu’ « après différents échanges (…) avec l’émetteur du signalement, elle a signalé les faits au Parquet de Paris le 7 avril en application de l’article 40 du Code de Procédure Pénale** ». L’Assurance Maladie a également « averti ses partenaires (ministère de la Santé, ARS, URSSAF, administration fiscale) susceptibles d’être concernés par les faits décrits ».

De son côté, en réponse à nos questions, la direction du Cosem nous précise qu’elle « n’entend pas faire de commentaires et fournira, le cas échéant, ses réponses à la justice si celle-ci devait être saisie ».


* Les filiales en question sont Magentalab (laboratoire de prothèses dentaires), Oren (conseil informatique) et Seya (services financiers).

** Toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l’exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit est tenu d’en donner avis sans délai au procureur de la République et de transmettre à ce magistrat tous les renseignements, procès-verbaux et actes qui y sont relatifs.


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**Affaire Alliance Vision : la saga du roi de la fraude aux lunettes

Le groupe de centres de santé Alliance Vision est soupçonné d’avoir escroqué l’Assurance maladie de 21 millions d’euros. L’un de ses deux fondateurs, Yahir Haddad, a déjà été condamné pour une arnaque aux mutuelles et une escroquerie à la TVA, portant sur des ventes de lunettes.

Photo de David Bensoussan

Photo de Isabelle de Foucaud

20 FÉVRIER 2025 À 06H30 https://www.challenges.fr/entreprise/affaire-alliance-vision-la-saga-du-roi-de-la-fraude-aux-lunettes_599127

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L’histoire était trop belle pour être vraie. Quelques mois avant la crise du Covid, Yahir Haddad et Avner Taïeb, présentés comme d’anciens opticiens, posent pour le journal Paris Normandie, dans le centre de santé Alliance Vision du Havre. Après avoir ouvert deux établissements à Paris, les amis d’enfance ont investi 2,5 millions d’euros dans ces locaux flambant neufs. Ils assurent avoir la solution miracle à la pénurie de rendez-vous chez les ophtalmologues libéraux, promettant de recevoir 250 patients par jour, sept jours sur sept.

« Avant, l’ophtalmologie, c’était un cabinet dans un immeuble, une plaque et un praticien, lance Avner Taïeb. Aujourd’hui, la tendance est aux centres, avec le développement du tiers payant et pour des rendez-vous plus rapides, une patientèle plus importante. C’est l’avenir. » Mais, cinq ans plus tard, l’« avenir » d’Alliance Vision est sérieusement bouché. Le groupe a été placé en liquidation judiciaire fin 2023 après que l’Assurance maladie a « déconventionné » 13 centres, privant ses patients de tout remboursement. Elle a aussi porté plainte pour fraude, ayant découvert de nombreuses anomalies de facturation, pour plus de 21 millions d’euros.

Une information judiciaire a été ouverte par la Junalco, la division du parquet de Paris chargée de la criminalité organisée. Sept personnes, dont les fondateurs et des orthoptistes, ont été mises en examen pour escroquerie en bande organisée, blanchiment et exercice illégal de la médecine. Selon nos informations, le principal accusé, Yahir Haddad, s’est exilé en Israël depuis juin 2023. Challenges a pu retracer le parcours de ce multirécidiviste, déjà condamné dans des affaires de fraude aux mutuelles et d’escroquerie à la TVA, liées à des grossistes et des magasins d’optique. Un pedigree hors norme, qui illustre à l’extrême les dérives financières observées dans les centres de santé.

Fraude massive dans les centres de santé

Plus de la moitié des 2 900 centres de santé français, employant des médecins salariés, sont gérés par des acteurs privés. Pour remédier aux déserts médicaux, les pouvoirs publics ont longtemps encouragé leur essor limitant au strict nécessaire les formalités administratives. Au risque de laisser se développer de mauvaises pratiques : pressions pour faire du chiffre, soins mal effectués et fraudes financières.

Dans le cas d’Alliance Vision, l’Assurance maladie a constaté des remboursements de soins fictifs et des violations des règles de « cotation » : le même acte facturé à plusieurs reprises ; des examens redondants réalisés par un ophtalmologue et un orthoptiste lors d’une même séance ; des actes facturés séparément alors qu’ils auraient dû être inclus dans un forfait. Certains centres dispensaient aussi des soins dentaires sans cohérence médicale ni justification.

Au regard des enjeux financiers, l’enquête a été confiée aux gendarmes de l’OCLTI, l’office central spécialisé dans le travail illégal et les fraudes sociales, avec l’appui des policiers de l’OCRGDF, en charge de la grande délinquance financière. En théorie, les centres de santé privés sont des structures associatives, qui ne peuvent distribuer de bénéfices à leurs actionnaires. Mais, pour contourner la réglementation, les dirigeants créent des sociétés commerciales qui leur facturent voire leur surfacturent diverses prestations : location de bureaux, formation, comptabilité, vente de matériel médical, etc.

Des millions de profits

Au gré de ses auditions, Yahir Haddad déclarait ainsi un salaire officiel de 20 000 euros par mois, émanant de l’une ou l’autre des sociétés gravitant autour des centres Alliance Vision. Une rémunération toutefois inférieure à ses gains officieux supposés. Entre la création du réseau en 2018 et 2021, ces entreprises sont soupçonnées d’avoir siphonné les profits des centres et d’avoir permis aux deux fondateurs d’engranger plus de cinq millions d’euros, sur un volume d’affaires total d’environ 80 millions. Près de huit millions d’actifs divers (comptes bancaires, immobilier, véhicules) ont été saisis récemment par la justice. 

« Nous contestons ces montants et la méthode utilisée par l’Assurance maladie pour calculer son préjudice [pour rappel, il est estimé à 21 millions ; ndlr], elle n’utilise pas les bonnes cotations et a fait de nombreuses erreurs », objecte Marie-Alix Canu-Bernard, qui défend Avner Taïeb. Les recours contre les déconventionnements, devant les tribunaux administratifs, ont toutefois échoué. « Nous contestons aussi le principe même de la fraude dont la preuve n’est pas rapportée puisque l’on ne peut avoir accès aux dossiers des patients en raison du secret médical », ajoute l’avocate, dont le client a passé un mois en détention provisoire à l’été 2023.

Départ en Israël

Son acolyte Yahir Haddad n’a pas connu pareille mésaventure. Prétextant une urgence familiale, il a obtenu une dérogation à son contrôle judiciaire pour s’envoler en Israël, dont il n’est jamais revenu. Il faut dire qu’un retour à Paris passerait directement par la case prison. En effet, le quinquagénaire a déjà à son actif plus d’une quinzaine de condamnations depuis les années 1990 : outrage à personne dépositaire de l’autorité publique, conduite malgré une suspension de permis, corruption, abus de faiblesse, usurpation d’identité, escroquerie ou encore fraude fiscale.

Originaire de Djerba, en Tunisie, ce joueur de poker – il traîne une dette fiscale de 400 000 à 500 000 euros pour ne pas avoir déclaré ses gains – dit s’être lancé dans le business des lunettes grâce à un neveu opticien, futur cadre d’Alliance Vision. A partir des années 2000, il a créé une myriade de sociétés actives dans la vente en gros ou de détail, qui le mèneront tout droit devant les tribunaux. En octobre 2018, il est ainsi condamné en première instance pour 65 cas d’escroqueries, au détriment principalement de la Mutuelle générale de santé.

Fausses ordonnances

A travers des sociétés gérées par certains de ses quatorze frères et sœurs, le dirigeant contrôlait plusieurs magasins parisiens sous l’enseigne Optic Light. « Yahir Haddad a eu recours à des manœuvres frauduleuses, qui consistaient à établir ou à faire établir de fausses factures, appuyées par de fausses ordonnances, pour tromper les mutuelles et obtenir la remise de fonds pour le financement de matériel d’optique fictif ou différent de celui réellement prescrit ou remis à l’adhérent », peut-on lire dans l’arrêt de la Cour d’appel d’avril 2021, le condamnant à deux ans de prison.

Parmi les médecins épinglés dans cette affaire, pour lui avoir fourni de fausses ordonnances, figure une autre personnalité bien connue du milieu des centres de santé : Claude Aflalo, qui a, par ailleurs, cofondé le groupe Ophtalmologie Express. Perquisitionnés début 2024, ces centres sont, eux aussi, accusés par la Junalco de frauder l’Assurance maladie et d’enfreindre les règles de la téléconsultation. Le préjudice financier est estimé entre six et huit millions. Entendu par les enquêteurs, le sexagénaire est soupçonné d’avoir facturé des actes dans plusieurs centres en même temps. Il est, de plus, actionnaire de l’une des sociétés satellite fournissant du matériel médical. Son avocat Jacky Attias précise qu’il conteste les accusations et ne reconnaît aucun fait mis en avant dans l’enquête.

La dernière condamnation de Yahir Haddad remonte à décembre 2023 et porte sur de la fraude à la TVA. L’homme d’affaires contrôlait plusieurs grossistes en verres correcteurs et montures, qui auraient encaissé 13,5 millions d’euros de boutiques d’optique, jusqu’à leur liquidation. Ils étaient dirigés officiellement par ses frères puis par un gérant de paille, qui ne tenaient pas de comptabilité et omettaient de déclarer la TVA. Tracfin, la cellule de renseignement de Bercy, et les enquêteurs des douanes ont découvert des virements vers des comptes de particuliers chinois et de sociétés européennes n’ayant aucun lien avec l’optique. Des fonds ont aussi transité sur des comptes « rebond » à la banque lettone Rietumu, déjà mise en cause par la justice dans l’affaire France Offshore. Avant d’atterrir in fine sur le compte personnel de Yahir Haddad, à la banque Leumi en Israël.

Blanchiment international

A chaque fois, le dirigeant a été incapable de justifier ces flux financiers par des transactions commerciales liées à son activité de grossiste. « Compte tenu de la gravité des faits commis par un individu uniquement motivé par l’appât du gain ainsi que de ses nombreux antécédents pénaux sanctionnant une délinquance d’appropriation », le tribunal correctionnel de Paris lui a infligé une peine de cinq ans de prison, avec mandat d’arrêt, assorti d’une interdiction à vie de gérer une entreprise. Malgré plusieurs tentatives auprès de son ancien avocat et de sa famille, Challenges n’a pas été en mesure de contacter Yahir Haddad.

En attendant son hypothétique retour en France, les investigations sur Alliance Vision se poursuivent. Si le volet concernant la fraude à l’Assurance maladie devrait bientôt être bouclé, une enquête disjointe pour blanchiment vise plus particulièrement Yahir Haddad. Le dirigeant est soupçonné d’avoir récupéré des espèces auprès des grossistes chinois du centre d’import-export de textile d’Aubervilliers, connu pour servir de « lessiveuse » à l’argent de la drogue et des escroqueries. Des virements suspects vers des comptes « rebond » de sociétés en Turquie ont également été identifiés. Loin, très loin des déserts médicaux français.

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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