Huées dans les mairies : l’hypocrisie sans fin de la droite
Par Ellen Salvi
La droite n’en finit plus de dénoncer les huées qui ont accompagné les sorties de certains maires déchus, en en profitant pour attaquer La France insoumise, accusée de « brutaliser le débat public ». Dans le même temps, un sénateur LR a menacé de « fouetter » et de tuer une journaliste, sans que personne réagisse.
Bruno Retailleau l’a toujours dit : « La violence est l’arme de ceux qui ont perdu le débat. »L’ancien ministre de l’intérieur, aujourd’hui patron du parti Les Républicains (LR), ne manque jamais une occasion de s’indigner. Dès lors qu’une permanence est dégradée, qu’un mot trop haut est prononcé ou que des huées fusent dans une salle quelconque. Les sourcils froncés, la mine grave et le doigt prêt à dégainer un post sur les réseaux sociaux, il condamne, condamne et condamne encore. Parce que c’est un homme de principes, évidemment, et qu’il défend « la France des honnêtes gens ».
Mais depuis deux jours, Bruno Retailleau reste silencieux. Il ne se dresse pas, ne s’offusque pas, ne s’indigne pas. Il y aurait pourtant beaucoup à dire sur les propos récemment tenus par le sénateur LR Thierry Meignen dans Le Monde, après sa défaite aux municipales du Blanc-Mesnil (Seine-Saint-Denis). Tranquillement installé dans le bureau du maire qu’il semble n’avoir jamais quitté, l’élu, par ailleurs proche de Sarah Knafo, n’a rien trouvé de mieux que de menacer la journaliste Nassira El Moaddem, autrice du livre-enquête Main basse sur la ville. Enquête au Blanc-Mesnil, territoire trahi de la République (Stock, 2026) sur la gestion de la commune.
Les mots rapportés par le quotidien sont d’une rare violence : « Je vais la faire condamner pour diffamation. Je vais la fouetter. J’irai au bout, elle va mourir, je la tue », affirme Thierry Meignen au sujet de notre consœur, qui a annoncé porter plainte avec sa maison d’édition. Comme toujours en pareille situation, les chaînes d’info ont largement relayé l’information, sommant les responsables LR et leurs alliés politiques de s’exprimer sur ces propos, CNews en tête dont le présentateur phare, Pascal Praud, a estimé que… non, rien de cela n’a eu lieu.

Bruno Retailleau, à la mairie du Blanc-Mesnil, en banlieue parisienne, le 5 mars 2026. © Photo Julien de Rosa / AFP
Un sénateur LR a affirmé publiquement vouloir « fouetter » et « tuer » une journaliste, la traitant au passage de « salope », et aucune figure de l’autoproclamé parti Les Républicains ne s’est exprimée. Pas un mot de son chef de file donc. Pas un mot non plus du président LR du Sénat, Gérard Larcher. Pas un mot enfin du président du groupe LR au Palais du Luxembourg, Mathieu Darnaud. Rien. A contrario, on n’ose imaginer ce que ces grands défenseurs de la liberté de la presse auraient dit si de telles menaces avaient été proférées par un·e élu·e de gauche.
Contexte et traitement particuliers
Une semaine plus tôt, en pleine campagne municipale, c’est un autre élu LR qui s’était illustré en prenant violemment à partie l’un de ses opposants sous l’œil d’une caméra qu’il n’avait pas vue. « Si je pouvais vous coincer derrière les poubelles, ça me ferait plaisir, pour vous mettre une branlée », avait alors lancé le maire d’Arcachon (Gironde), Yves Foulon, à l’écologiste Vital Baude, avant de le menacer de lui « mettre un coup de boule ». Et d’ajouter : « Je vais tout faire pour vous baiser et je vais trouver quelque chose. Je vais trouver dans votre vie personnelle. »
Interrogé à ce sujet, Bruno Retailleau avait été contraint de dénoncer des « propos inacceptables », enjoignant à l’édile de « clarifier sa position » – pourtant on ne peut plus claire – et de présenter ses excuses. Le président de LR avait aussi pris soin de recontextualiser la scène. Parce que la violence, lorsqu’elle est exercée par la droite, est forcément le fruit d’un contexte particulier. Aussi particulier que le traitement réservé à celles et ceux qui l’exercent : aucune procédure disciplinaire n’a été enclenchée au sein du parti. Yves Foulon avait déjà été largement réélu au soir du premier tour, et il ne laissera pas sa place.
Cette absence de réactivité démontre une nouvelle fois le manque de cohérence – pour ne pas dire l’hypocrisie sans fin – d’un mouvement politique qui passe ses journées à distribuer des brevets de bonne conduite, sans jamais toucher aux siens. Un mouvement politique qui fait mine de s’inquiéter de la « brutalisation » du débat public, qui considère que La France insoumise (LFI) « ouvre les portes de l’enfer de la violence », et qui qualifie de « barbares » les jeunes des quartiers populaires, tout en laissant ses élu·es insulter et menacer sans lever un sourcil.
L’entre-soi est bousculé. Il a peur. Et n’hésite même plus à sombrer dans le racisme le plus crasse.
Qu’on se rassure toutefois : Bruno Retailleau a retrouvé les codes de son compte X. En début de semaine, il y a même posté un message de soutien à Thierry Meignen, escorté vers la sortie de la mairie du Blanc-Mesnil sous les huées. « L’extrême gauche impose dans les communes dont elle s’empare un climat de violence et de haine qui est terrifiant. Mélenchon et ses sbires sont un danger majeur pour notre démocratie. Tout mon soutien à Thierry Meignen et honte à tous ceux qui ont pactisé avec ces nouveaux Robespierristes », a écrit l’ancien ministre de l’intérieur et de la nuance.
La palme de la réaction à deux vitesses revient sans conteste à l’ancien député LR, Georges Fenech, devenu consultant sur CNews, qui a réussi un double piqué remarquable en affirmant n’avoir jamais connu « de la violence comme ça »au sujet de ces broncas d’alternance, une semaine seulement après avoir minimisé les menaces du maire d’Arcachon. « Il a perdu ses nerfs, ça ne correspond pas du tout au garçon que je connais, qui est un avocat, que je connais très bien. Il a pété un plomb là, c’est tout », avait-il affirmé, choquant même Pascal Praud au passage.
En l’espace de quelques heures, la droite macroniste s’est à son tour ruée sur cette histoire de huées qui ont accompagné les sorties de certains maires déchus. « Ça fait peur à voir », a tremblé la présidente de l’Assemblée nationale, Yaël Braun-Pivet. « Ces images sont insupportables […]. Ce traitement qui leur est réservé devrait indigner tous les républicains sincères », a aussi frémi la ministre Aurore Bergé, bientôt rejointe par le président de Renaissance, Gabriel Attal, qui a parlé de « scènes abjectes », mais aussi par le socialiste Olivier Faure, et le président du Rassemblement national (RN) Jordan Bardella qui est allé jusqu’à évoquer un « climat de terreur quasi mafieux ».
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Pour toutes celles et ceux qui ont suivi des campagnes, couvert des meetings ou participé à des soirées électorales, ces indignations ont quelque chose de parfaitement artificiel. Car les huées et les sifflets sont monnaie courante dans ce type d’événements. Il suffit, pour s’en convaincre, de se souvenir des réunions publiques que tenait François Fillon en 2017, entouré de partisans passés maîtres dans l’art délicat du sifflet. Journalistes, magistrat·es, opposant·es et même alliés politiques… Personne n’a été épargné. Et Bruno Retailleau, son plus fidèle lieutenant, était souvent au premier rang.
Quelle est la différence avec les huées observées ces derniers jours ? Aucune, sinon qu’elles n’émanent pas de personnes de droite, bien nées et bien cravatées. Voilà la vérité crue de ces indignations à géométrie variable : voir des habitant·es des quartiers populaires, a fortiorijeunes, racisé·es et soutiens de maires LFI est insupportable pour beaucoup. L’entre-soi est bousculé. Il a peur. Et n’hésite même plus à sombrer dans le racisme le plus crasse. Or c’est précisément ce traitement qui « devrait indigner tous les républicains sincères ».