« Le système de santé en France souffre de la faiblesse des politiques de prévention »
Date de publication : 26 mars 2026 https://www.mediscoop.net/index.php?pageID=2a4b149877ceceb40841f5b4c41efd7b&id_newsletter=23567&liste=0&site_origine=revue_mediscoop&nuid=44baf5968540a6248a8065e80f2f7273&midn=23567&from=newsletter
Temps de lecture: 3 min

Mattea Battaglia note en effet dans Le Monde que « si des progrès ont été réalisés dans la lutte contre le tabagisme ou la sédentarité, la France est en retard sur des enjeux-clés de la prévention, comme le dépistage des cancers, dans un contexte de vieillissement de la population et d’explosion de la demande de soins. Des freins budgétaires expliquent en partie la situation ».
La journaliste observe ainsi que « le virage démographique en cours, marqué par le vieillissement de la population, percute le système de santé. Celui-ci ne s’en sortira pas, ne serait-ce que financièrement, alors que les besoins en soins explosent, avec des malades chroniques toujours plus nombreux ».
« La prévention «doit être la grande cause de la décennie», a défendu l’Assurance-maladie dans son rapport «Charges et produits» pour l’année 2026. […] Parce que prises tôt, la plupart des pathologies guérissent mieux. Mais aussi parce qu’elles coûtent alors moins cher. L’enjeu est majeur, sachant que la dépense moyenne par patient en affection de longue durée est estimée à 9560 euros par an, […] et que le nombre de ces malades pourrait passer de 14 à 18 millions, d’ici à 2035 », continue Mattea Battaglia.
La journaliste observe cependant que « dans un système de santé historiquement construit autour des soins curatifs, la prévention fait figure de parent pauvre : la France lui a consacré, en 2022, 3,9% des dépenses de santé, selon les critères de l’OCDE. Un investissement en recul après le «pic» des années Covid, à un niveau qualifié d’«intermédiaire inférieur» par la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) ».
Mattea Battaglia rappelle « ce champ très large que constitue la prévention. Ce mot-valise désigne en effet des actions diverses. La vaccination, la lutte contre le tabagisme, l’alcoolisme et l’obésité relèvent de la «prévention primaire» ; les actions de dépistage des cancers (sein, utérus, côlon) de la «prévention secondaire» ; le suivi des maladies chroniques pour éviter leurs complications (décompensation d’une insuffisance cardiaque ou d’un diabète, dégradation rénale) de la «prévention tertiaire» […] ».
La journaliste note que « sur certains sujets, des progrès sont réels, à l’image de la lutte contre le tabagisme (4 millions de fumeurs en moins en 10 ans), contre la sédentarité, ou encore en matière de vaccination des enfants (11 vaccins obligatoires en 2018) ».
« Mais sur d’autres enjeux-clés, la France accuse du retard. C’est notamment le cas, alertent les chercheurs, du dépistage des cancers, ou encore de la prévention de la mortalité néonatale. On constate aussi, année après année, qu’en matière de vaccination des adultes les messages de santé publique passent mal – ou pas aussi bien qu’escompté. Et que les politiques de réduction des risques sur l’alcool sont au point mort », poursuit Mattea Battaglia.
François Bourdillon, ancien directeur général de Santé publique France (SPF), déclare qu’« améliorer nos résultats en matière de prévention, au-delà des effets d’annonce, implique de réorganiser toute la chaîne de soins, des médecins aux PMI [protection maternelle et infantile], des pharmaciens aux infirmières scolaires, en inscrivant une stratégie nationale claire, lisible, sur le temps long ».
La journaliste relève que lui, « comme d’autres experts, l’assure : en matière de prévention, un «portage politique et budgétaire» sur 2, 5, voire 10 ans, en fonction des actions, est nécessaire pour avoir un «retour sur investissement». De quoi expliquer, sans doute, que les gouvernements qui se succèdent ne s’emparent pas, ou peu, de la question ».
« La prévention permet d’éviter près de 80 % des maladies cardio-vasculaires »
Tribune
Dans une tribune au « Monde », des cardiologues plaident pour une politique de santé ambitieuse pour lutter contre ces pathologies, rappelant que celles-ci provoquent chaque année 140 000 décès en France.
Les maladies cardio-vasculaires sont, avec les cancers, la première cause de mortalité en France. Elles provoquent chaque année environ 140 000 décès, soit plus d’un sur cinq, et entraînent 1,2 million d’hospitalisations, avec parfois des séquelles graves. Pourtant, elles ne font ni la une des journaux ni l’objet d’une stratégie nationale de prévention à la hauteur de leur impact sanitaire et social.
Près de 3 millions de personnes vivent avec une maladie coronaire, plus de 1 million ont déjà présenté un accident vasculaire cérébral, et environ 1,5 million souffrent d’insuffisance cardiaque. Une grande partie de ces maladies pourrait pourtant être évitée. Les facteurs de risque modifiables sont connus : hypertension artérielle, diabète, excès de cholestérol, tabagisme, obésité, sédentarité et manque d’activité physique. Leur dépistage et leur prise en charge permettent de gagner jusqu’à dix années d’espérance de vie en bonne santé, selon les données scientifiques les plus récentes.
Malheureusement, notre système de santé reste construit autour du curatif. La France excelle dans la prise en charge des maladies cardio-vasculaires, mais beaucoup moins dans leur prévention. Moins de 3 % du budget national de la santé y est consacré. Les campagnes d’information sont limitées, les consultations de prévention insuffisamment développées, le sport sur ordonnance peu financé, et les inégalités territoriales persistent.
Réduire la mortalité cardio-vasculaire devrait devenir une priorité nationale. Cela suppose des objectifs chiffrés, des indicateurs publics, un financement spécifique et une responsabilité politique clairement assumée. La prévention ne peut plus être considérée comme une affaire individuelle : elle doit devenir un projet collectif, à l’image de la lutte contre le cancer, récemment dotée d’un budget de 1,7 milliard d’euros pour les cinq prochaines années.
Les maladies cardio-vasculaires, bien que mieux soignées qu’autrefois, restent une cause majeure de handicaps, notamment par l’insuffisance cardiaque, les accidents vasculaires cérébraux et l’artériopathie des membres inférieurs, avec toutes leurs conséquences sanitaires, sociales et économiques.
Un plan européen ambitieux
Le plan Safe Hearts, voté par la Commission européenne et présenté le 16 décembre 2025, constitue le premier programme européen consacré à la lutte contre les maladies cardio-vasculaires. Il repose sur trois piliers – la prévention, le dépistage précoce, le traitement et la réadaptation – et s’appuie sur trois axes transversaux – l’innovation numérique, la recherche et la réduction des inégalités. Ce plan offre une occasion unique de renforcer les politiques nationales. La France doit impérativement s’en saisir.
Nous, médecins confrontés chaque jour aux conséquences des maladies cardio-vasculaires, appelons à une déclinaison française ambitieuse de ce plan européen. La première étape est l’information du public et des décideurs. La seconde est le dépistage systématique des facteurs de risque tout au long de la vie. L’hypertension artérielle, première maladie chronique au monde, doit être mieux dépistée, traitée et contrôlée. Les troubles métaboliques, diabète et hypercholestérolémie, doivent faire l’objet d’une prise en charge renforcée. En effet, nous avons les moyens d’une prévention par les modifications du mode de vie et par les traitements pharmacologiques préventifs génériques peu coûteux de l’hypertension artérielle et de l’hypercholestérolémie notamment.
La lutte contre le tabagisme et la promotion de l’activité physique, essentielles pour prévenir les maladies cardio-vasculaires comme les cancers, doivent être intensifiées. Cela passe par une sensibilisation accrue des jeunes et du monde du travail, des aménagements urbains favorisant le mouvement, une diffusion élargie du sport sur ordonnance et un développement de l’activité physique en entreprise.
Lire aussi la chronique (2025) L’activité physique, « difficile de trouver un médicament capable d’en faire autant »
La prévention cardio-vasculaire n’est plus un concept théorique : elle permet d’éviter près de 80 % des maladies en agissant sur les facteurs de risque. Seule une politique de santé publique ambitieuse, fondée sur les preuves scientifiques et dotée de moyens réels, permettra de réduire durablement le fardeau des maladies cardio-vasculaires. Il est temps que la France fasse enfin de la prévention cardio-vasculaire une priorité nationale.
Victor Aboyans, CHU de Limoges, hôpital Princesse-Grace (Monaco) ; Hélène Eltchaninoff, présidente de la Société française de cardiologie (SFC), faculté de Rouen, CHU de Rouen ; Alain Furber, président sortant de la Fédération française de cardiologie (FFC), faculté de santé d’Angers et CHU d’Angers ; Stéphane Hatem, directeur de l’institut hospitalo-universitaire ICAN, Sorbonne Université, CHU de la Pitié-Salpêtrière (Paris) ; Gérard Helft, président de la FFC, Sorbonne Université, CHU de la Pitié-Salpêtrière ; Bernard Iung, président sortant de la SFC, université Paris Cité, CHU Bichat (Paris) ; Gabriel Steg, université Paris Cité, CHU Bichat, président de la section de cardiologie du Conseil national des universités ; Marc Villacèque, président du Conseil national professionnel cardio-vasculaire. Retrouvez la liste complète ici.