Quel fascisme ? Comprendre le néofascisme à l’ère des milliardaires-rois
Le fascisme contemporain ne ressemble plus à son ancêtre du XXe siècle : il ne divinise plus l’État, il l’instrumentalise ; il ne supprime pas immédiatement les élections, il les exploite ; il ne mobilise plus les masses dans la rue, il gouverne les psychés par les écrans. Comprendre le néofascisme aujourd’hui impose donc de déplacer le regard et d’analyser les nouvelles formes de pouvoir – notamment celles du capitalisme numérique – qui l’ont rendu compatible avec le régime électoral.
publié le 10/03/2026 https://76835.r.sp1-brevo.net/mk/cl/f/sh/1t6Af4OiGsFxgHq3oRqBa6vMcZF1HQ/am1kMAOPocbs
Par Marc Weinstein
« Il est impossible de neutraliser le forcené fasciste si on le traque uniquement (…) parmi les Allemands ou les Italiens, et non parmi les Américains. » – W. Reich, La psychologie de masse du fascisme (1933)
« Donald Trump correspond à la définition d’un fasciste », déclare son ancien chef de cabinet, le général Kelly. « Il m’a fait plus d’une fois la remarque […] : “Vous savez, Hitler a aussi fait de bonnes choses” » (New York Times, 22 octobre 2024, Le Monde, 24 octobre 2024).
Le 23 novembre 2025, quelque temps après son élection à la mairie de New York, Zohran Mamdani est reçu par Donald Trump à la Maison-Blanche. À la fin de la rencontre, au moment où les deux hommes répondent aux questions de la presse, une journaliste demande à Mamdani : « Confirmez-vous ce que vous avez dit récemment, à savoir que Trump est un fasciste ? » Mamdani observe un instant d’hésitation gênée, que Trump met à profit pour intervenir aimablement : « C’est OK, vous pouvez juste dire oui. »
Trump est identifié et se reconnaît comme fasciste. Mais est-ce le même fascisme que celui d’il y a un siècle ? Si, comme on peut le supposer, ce n’est pas le même, quels sont les invariants qui permettent de parler de fascisme dans les deux cas ?
Les deux invariants du fascisme
Classiquement, le fascisme se définit par la présence de deux invariants étroitement liés l’un à l’autre : 1/ des pratiques d’État xénophobes et/ou racistes fondées sur le naturalisme ou l’essentialisme ; 2/ le nationalisme comme fondement d’un État désignant un ennemi intérieur et/ou extérieur absolutisé, essentialisé.
Ces deux invariants composent ce que, dans un petit livre intitulé Reconnaître le fascisme (1), le sémiologue et écrivain Umberto Eco appelle l’Ur-fascisme. « Ur‑ » est un préfixe allemand qui désigne une chose première, primordiale, originaire (par exemple, Wald signifie forêt, et Urwald – forêt vierge). En bref, le noyau invariant primordial du fascisme est le nationalisme raciste.
De ce point de vue, le régime mussolinien et le régime trumpien relèvent tous deux de la qualification de fasciste. Certes, le caractère raciste et antisémite du fascisme italien tarde à affleurer (l’affleurement date de l’équipée éthiopienne de 1935-1936, avec son racisme colonial, puis l’antisémitisme devient un système institutionnel en 1938), mais en 1938 Mussolini déclare : « J’ai parlé de race aryenne depuis 1921, et toujours de race. […]. J’ai donc rejeté les mots lignée, genre humain » (2).
Quant au nouveau pouvoir étatsunien, il est ouvertement xénophobe et raciste dès le départ. Son fascisme est attesté par les déclarations de Trump et de ses proches (les Somaliens traités d’« ordures » en décembre 2025), par les saluts nazis de Steve Bannon et d’Elon Musk, ainsi que par les expulsions ou par les brutalités commises par la police de l’immigration (ICE) contre les migrants, à l’initiative de Stephen Miller, fasciste assumé, chef de cabinet adjoint du président.
De même, plusieurs chercheurs indiens qualifient le régime de Narendra Modi de fasciste parce qu’il pratique, au nom de l’« hindouité » (hindutva), la discrimination ethno-racialo-religieuse envers les musulmans. Perverse mais décisive est, dans ce processus, l’articulation du parti politique et de la milice, c’est-à-dire la division du travail entre le BJP (parti néolibéral de Modi) et la RSS (la milice hindoue raciste) : selon un sociologue indien, le BJP est le bras politique de la RSS, et la milice fasciste RSS est le bras armé du parti BJP (3).
Les invariants varient historiquement
Il n’empêche que, sur la base des deux invariants, le fascisme historique et le néofascisme des années 2020 diffèrent nettement.
Pour saisir la différence, il faut considérer le fascisme comme un système au moins bi-factoriel, c’est-à-dire composé d’un facteur monumental et d’un facteur instrumental.
Dans les années 1920-1940, le monument que l’on adore et que l’on célèbre est l’État. Benito Mussolini et Giovanni Gentile écrivent dans le volume XIV de l’Enciclopedia italiana, à l’article « Fascisme » (1932) : « Pour le fasciste tout est dans l’État, et rien d’humain […] n’existe en dehors de l’État. Dans ce sens le fascisme est totalitaire. […] . Ni groupements (partis politiques, associations, syndicats, classes) ni individus en dehors de l’État » (4). Et comme cet État est plus ou moins militarisé, on peut, en reprenant une suggestion d’Umberto Eco, parler de fascisme « en kaki ».
L’État monumental en kaki enrôle à son service un instrument qui est la techno-économie industrielle. Le fascisme historique se compose donc d’un État en position monumentale et d’une techno-économie en position instrumentale, dont la fonction est de servir l’État. Le kaki étant monumental, il est logique que le fascisme historique tende à supprimer les élections : il est anti-électoral. La brutalité de rue (avant l’accession au pouvoir) et la brutalité étatique (quand il est au pouvoir) lui suffisent, il n’a pas besoin de la légitimation par le vote.
Le tableau est différent dans le néofascisme des années 2020. Les mouvements ou les partis fascistes arrivent aujourd’hui au pouvoir par la voie électorale : Modi, Orban, Netanyahu, Milei, Meloni, Trump ont tous été élus. Pendant un temps au moins, le néofascisme est compatible avec une certaine liberté de la presse et avec le pluralisme des partis.
Le fascisme anti-électoral du XXe siècle assemblait des (dizaines de) milliers de personnes dans des meetings « chauds » : c’était un fascisme « collectif ». Le néofascisme du XXIe siècle ne réunit presque plus personne (le 6 avril 2025, la place Vauban à Paris était fort clairsemée lors du rassemblement organisé par le RN en soutien à Marine Le Pen condamnée par la justice dans l’affaire des assistants parlementaires européens). Pour l’instant, le néofascisme électoral est « froid » et « individuel ».
Ce caractère électoral et pluraliste du néofascisme traduit une différence de structure : si le fascisme historique (années 1920-1940) se compose d’une techno-économie instrumentale au service de l’État monumental, c’est quasiment le contraire pour le néofascisme des années 2020 : l’État y est l’instrument au service du monument techno-économique. Aux États-Unis par exemple, les milliardaires de la Silicon Valley (GAFAM+Musk = GAFAMM) ont si bien fait main basse sur l’État que l’administration publique est largement devenue l’instrument privé au service de la monumentalité du néo-capitalisme algorithmique et de ses « chapelets » néo-chrétiens : smartphone, tablette, micro-ordinateur, réseaux sociaux, IA.
La veine chrétienne, ou plutôt techno-chrétienne, occupe en effet une place certaine dans le néofascisme étatsunien, qui s’inspire à maints égards du national-christianisme revendiqué par le Projet 2025 (Project 2025, 920 pages) de la très réactionnaire Heritage Foundation. Ainsi Trump a-t-il multiplié par trois le nombre de chrétiens dans son administration proche. Le président confie à qui veut bien l’entendre qu’il serait un roi chrétien de haute généalogie (5). La télévangéliste Paula White officie désormais à la Maison-Blanche, où elle est la pasteure personnelle et la conseillère spirituelle de Trump. Sans doute influencée par Max Weber, elle fait souvent le lien entre le capital et le divin, évoquant une « Théologie de la prospérité », un « capitalisme de droit divin » en vertu duquel la pauvreté est une punition de Dieu, et la richesse – une preuve de sa Justice.
Certes, l’État conserve une part de monumentalité – national-raciste, chrétienne, monarchique – qui déteint sur le monument techno-capitaliste : si Musk, élevé dans l’esprit de l’apartheid sud-africain, était d’emblée un raciste convaincu, les autres milliardaires de la Tech n’ont fait que se rallier au racisme du gouvernement trumpien. Mais il serait injuste de méconnaître la tendance de fond qui travaille l’oligarchie étatsunienne – tendance à instrumentaliser l’État au point de vouloir le privatiser. Pour des gens comme Curtis Yarvin, Elon Musk et Peter Thiel, l’État doit devenir une entreprise privée, ou du moins doit-il être géré comme une entreprise, donc dirigé par un Chief Executive Officer (CEO), plus précisément par un « CEO-King », en français : un PDG-Roi. Ce n’est pas un hasard si les millions d’opposants étatsuniens qui sont descendus dans la rue le 14 juin 2025 ont baptisé leur journée de protestation « No kings Day ».
Là où, comme l’historien-médiéviste Ernst Kantorowicz l’explique en 1957 dans Les deux corps du roi (6), l’État médiéval était le corps immortel du roi chrétien au-delà de son corps mortel, l’État hypermoderne est à présent le corps mortel au service des immortelles méga-corporations algorithmiques de la Silicon Valley. C’est pourquoi les techno-milliardaires n’ont de cesse de réorienter l’État dans le sens techno-économique, c’est-à-dire de le liquider-liquéfier. En ce sens, le néofascisme étatsunien est moins un gouvernement politique qu’une gouvernance entrepreneurialisée coupée des aspirations démocratiques, en d’autres termes : une privatisation du pouvoir politique au profit de quelques acteurs stratégiques privés.
Là paraît une autre différence entre le fascisme du XXe siècle et celui du XXIe. Pour le dire métaphoriquement, le premier était solide-rigide, en kaki, et marchait largement à la coercition extérieure sur les corps. Le second est liquide-souple, « en civil » (Umberto Eco), et fonctionne à la séduction intérieure des esprits. Il rend les âmes agréablement complices de ses forfaits : nous achetons et utilisons nous-mêmes (personne ne nous contraint à utiliser) les outils (smartphone, tablette, ordinateurs, réseaux dits sociaux ou dissociaux) qui capturent et détruisent notre attention, malaxent nos psychés et les déterminent à recevoir les flux de la finance techno-raciste. Le néofascisme étatsunien est largement, pour le dire avec Bernard Stiegler, un « psychopouvoir » (7).
Le XXe siècle a produit un physico-fascisme molaire, macroscopique. Le XXIe siècle engendre un psycho-fascisme qui est aussi un techno-fascisme numérique, moléculaire, microscopique. Et c’est parce que le néofascisme est un psycho-fascisme qu’il peut se permettre de prendre le pouvoir par les élections. Pour l’instant, il n’a pas besoin de les supprimer. Je ne dis pas que la tentation du coup d’État ait disparu : on l’a vu avec l’assaut trumpien contre le Capitole en janvier 2021, ou avec l’invasion du Congrès National par les partisans de Bolsonaro en janvier 2023. Mais disons que jusqu’à présent, la tendance dominante est au maintien des élections parce que le techno-fascisme les manipule de l’intérieur en poussant la propagande raciste de ses algorithmes au plus intime des psychés humaines.
Néofascisme : ultra-libéralisme anti-démocratique
L’ultralibéralisme – celui de Milei ou de Trump – est-il encore un libéralisme ? Il faudra essayer d’éclaircir ce point.
Constatons pour l’heure que l’ultra-libéralisme est le moment où l’oligarchie issue du néolibéralisme (continuité) rompt avec lui (rupture) sur la question 1/ du racisme, 2/ de la concurrence et 3/ de la démocratie. Cette triple rupture atteste qu’il est, à bien des égards, une première forme de néofascisme, peut-être tendue vers une seconde forme qui serait encore à venir et que les idéologues de l’extrême-droite étatsunienne élaborent en ce moment. Regardons de plus près.
1/ Rupture sur la question du racisme (éventuellement ethno-religieux)
Inutile d’illustrer plus avant, les exemples les plus éloquents ont déjà été évoqués : Narendra Modi contre les musulmans, Benjamin Netanyahu contre les Palestiniens, l’ICE de Trump contre les migrants. Moins bruyant mais peut-être plus systémique est le racisme envisagé dans son association avec l’eugénisme transhumaniste.
Le cas sans doute le plus emblématique est celui de l’entreprise de neurotechnologie Neuralink, fondée à San Francisco en 2016 par Musk et quelques ingénieurs de la Silicon Valley. L’objectif de Neuralink est de mettre au point des puces électroniques en forme d’interface neuronale (angl. neurochips) susceptibles d’être implantées dans le cerveau humain avec, si possible, toutes les capacités de l’Intelligence artificielle. Je ne dis rien ici du caractère réalisable ou irréalisable de ces fantasmes – je me contente de prendre acte du fait que des centaines de scientifiques travaillent aujourd’hui à leur réalisation.
Qu’y a-t-il au fond de ces fantasmes ? Étant donné le racisme, l’antisémitisme et le suprématisme de Musk, il est difficile d’imaginer un fond égalitaire et démocratique. En 2014, le cybernéticien Kevin Warwick écrivait à propos de l’homme techno-augmenté (8) :
« Il y aura des gens implantés, hybridés, et ceux-ci domineront le monde. Les autres qui ne le seront pas ne seront pas plus utiles que nos vaches actuelles gardées au pré. […]. Ceux qui décideront de rester humains et refuseront de s’améliorer auront un sérieux handicap. Ils constitueront une sous-espèce et formeront les chimpanzés du futur. »
En 2014, évoquant l’annexion de zones de plus en plus profondes du psychisme humain par les flux techno-marchands, le philosophe Franco Berardi parlait de « neurototalitarisme » (9). Inspirons-nous de Berardi : à l’heure actuelle, le psycho-fascisme GAFAMM ménage encore une petite distancespatiale entre les yeux et l’écran, mais il se pourrait que le soubassement eugéniste de Neuralink soit en voie de nous faire passer du psycho-fascisme distancié au neuro-fascisme implanté.
2/ Rupture sur la question de la concurrence
Le maître-mot du néolibéralisme était la concurrence. Le maître-mot du néofascisme ultralibéral est le monopole. Le chantre du monopole est le libertarien Peter Thiel, adepte de la monarchie absolue, passé comme Musk par l’apartheid sud-africain, proche de la Property and Freedom Society, organisation néo-nazie qui l’a accueilli en son congrès de 2016 à Bodrum (Turquie). Thiel est notamment le co-fondateur de l’entreprise Palantir, spécialisée dans l’analyse de données, dans la surveillance de masse, dans la production de logiciels, notamment à destination de l’armée et de la police. « La concurrence, dit-il, c’est pour les losers » (10). Le monopole, c’est pour les gagnants.
L’anti-étatisme de Thiel est, comme souvent chez les libertariens, une façade : dans les années 2000, la capitalisation boursière de Palantir explose grâce à des investissements de… la CIA. Depuis, Palantir a continué à prospérer grâce à de juteux contrats avec… l’État israélien, plus précisément avec son armée et ses agences de renseignement. Selon l’hebdomadaire étatsunien The Nation (en date du 12 avril 2024), Palantir leur a fourni, pour la guerre contre Gaza, « des capacités de ciblage avancées et puissantes ». Alex Karp, PDG de l’entreprise, est connu comme un important soutien du gouvernement raciste de Benjamin Netanyahou.
Ces menus faits montrent que le libertarianisme n’est pas contre l’État ; outre son économisme néocolonial-raciste, il est pour un État instrumental, instrumentalisé, liquéfié, réduit à une fonctionnalité techno-psycho-économique, destiné précisément à permettre l’émergence de monopoles. « Le capitalisme, dit Peter Thiel dans la même interview de 2014 au Wall Street Journal, est incompatible avec la concurrence ». Et d’ajouter que le progrès est rare dans l’Histoire et que les grandes inventions ont toujours été réalisées par des entreprises fonctionnant comme des monarchies absolues, c’est-à-dire comme des monopoles.
Pour lui, le monopole est de génération spontanée, miraculeuse et instantanée : il n’est ni précédé ni produit par la concurrence. Thiel ne voit pas non plus le lien génétique entre le néolibéralisme et son propre libertarianisme, entre la concurrence chère au premier et la tendance au monopole propre au second. Mais notre idéologue n’est pas à une contradiction près : comment prôner à la fois l’anti-étatisme libertarien et la monarchie absolue qui est, historiquement, la monarchie de l’État absolu ?
3/ Rupture sur la question de la démocratie
Je ne dis pas que le néolibéralisme soit une démocratie réelle, je dis simplement qu’il revendique ce label et que les politologues, souvent peu regardants, le lui accordent volontiers. Or, l’ultra-économisme néofasciste, dit aussi libertarianisme ou anarcho-capitalisme, renonce ouvertement à cette qualification, qu’il remplace par une « liberté » économique débridée, « malheureusement » exposée aux tentatives de limitation de la part de la démocratie. Dans la conception libertarienne, démocratie et liberté deviennent antagoniques – ce qui se comprend puisque, pour les seigneurs du technocapital, la liberté n’est plus que la liberté de dominer-exploiter le peuple- serf. La liberté reconduite à la brutalité de l’arbitraire… La liberté du renard dans le poulailler.
L’idée d’une incompatibilité de la liberté et de la démocratie remonte aux années 2000, au cours desquelles se forme aux États-Unis la « Modernité sombre » ou les « Lumières sombres » (Dark Enlightenment), courant opposé à la Modernité démocratique née dans l’Europe du XVIIIe siècle – Modernité que l’on connaît aussi sous le nom des « Lumières ». Le blogueur Nick Land, proche du Parti Nazi américain, promoteur de l’accélérationnisme, et l’idéologue Curtis Yarvin animent initialement les Lumières sombres, aujourd’hui encore très influentes parmi les proches de Donald Trump que sont Peter Thiel, Marc Andreessen, magnat des néo-technologies, Steve Bannon, homme de médias et ancien conseiller du président, James Vance, actuel vice-président des États-Unis. Peter Thiel – encore lui – expose sa conception de la liberté en expliquant dans L’éducation d’un libertarien (2009) : « Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles, la pression du public en faveur de l’intervention de l’État étant trop grande ».
Depuis 1920, le peuple n’est plus digne de confiance, car « l’augmentation considérable du nombre de bénéficiaires de l’aide sociale et l’extension du droit de vote aux femmes ont transformé la notion de “démocratie capitaliste” en oxymore ». Le fascisme numérique est androcrate et anti-féministe. Dans la mesure où la liberté s’identifie, pour les libertariens, à l’arbitraire de la fuite en avant techno-économique que le président-roi doit lui-même favoriser en liquéfiant-instrumentalisant l’État, il est logique que le minimum démocratique – la séparation des pouvoirs – ne soit plus respecté par le monarque : non seulement celui-ci, doté du pouvoir exécutif-décisionnaire, bafoue la primauté du pouvoir législatif en accumulant les décrets (Executive Orders), par exemple en matière d’immigration (140 décrets sur ce sujet ont été pris dans les seuls mois de janvier-avril 2025), mais même les taxes et droits de douane, qui, constitutionnellement, sont du ressort exclusif du Congrès législatif (Constitution, Article I, Section 8 : « Le Congrès aura le pouvoir de lever et de percevoir des taxes, droits, impôts »), même les droits de douane, donc, sont décidés par la tête couronnée du pouvoir mal nommé exécutif et réellement décisionnaire (il n’exécute pas la loi puisqu’il la fait et la décide tout seul).
« Étaient et sont des “hommes sans monde” ceux qui sont contraints de vivre à l’intérieur d’un monde qui n’est pas le leur, d’un monde qui, bien qu’ils le produisent et le maintiennent en marche par leur travail quotidien, n’est pas “construit pour eux” […], n’est pas là pour eux, un monde pour lequel ils sont pensés, utilisés et “là” mais dont les standards, les objectifs, la langue et le goût ne sont pas les leurs, ne leur ont pas été donnés. […] À travers sa lutte pour un poste où il fabrique souvent des objets absurdes ou catastrophiques, poste auquel il assure avoir droit, un droit sacré même, le travailleur prouve combien peu il vit dans son monde, il prouve qu’il est, sans en être conscient, “privé de monde”. »
L’essor des extrêmes droites à travers le monde désempare, surtout à gauche. Et, si le rôle des réseaux dits « sociaux » est bien connu dans la diffusion des idées qui en favorisent le déploiement, peu envisagent les technologies de communication comme étant non un moyen, mais une cause structurelle de cet essor. Et si internet avait fait le lit psychique de l’extrême droite ?
Loin d’être le fruit du hasard, tout cela relève d’une stratégie soigneusement élaborée, consignée et annoncée dans le Projet 2025 déjà évoqué précédemment. Le texte prévoit notamment un très important renforcement du pouvoir « exécutif » et la concentration absolue de ce pouvoir dans les mains du président.
Néofascisme : quel lien avec le néolibéralisme ? Avec l’ultralibéralisme ?
Le néolibéralisme, abusivement identifié à la « démocratie libérale » par les extrêmes-droites, est en crise : les électeurs le rejettent de plus en plus et se tournent rarement vers la gauche et souvent vers les partis d’extrême-droite. Ajoutons, pour essayer de faire la clarté, que le néolibéralisme a de fortes tendances anti-démocratiques (coup d’État au Chili en 1973, Traité Constitutionnel Européen de 2005, menées européennes contre les élections grecques de 2015 à l’occasion desquelles le commissaire Jean-Claude Juncker déclare : « Il ne peut pas y avoir de choix démocratique contre les traités européens », toutes choses auxquelles on ajoutera le mépris de Macron pour le résultat des législatives de juillet 2024). On peut dire en ce sens que le néolibéralisme prépare l’avènement des néofascismes : l’économisme antisocial et antidémocratique des néolibéraux est tout proche de l’ultra-économisme des extrêmes-droites.
Le néolibéralisme fait encore le lit du néofascisme sur un autre point : sans ériger le racisme et la xénophobie en idéologie officielle (sauf en Inde), il les laisse assurément prospérer – pas assez, certes, aux dires de l’extrême-droite, toujours prompte à taxer le néolibéralisme de « laxisme » en matière d’immigration. Sur ce plan, on ne peut pas nier une certaine filiation entre le néolibéralisme et le néofascisme. En somme, sur la question du racisme et de l’économisme antisocial et antidémocratique, il reste quelques différences entre le néolibéralisme et le néofascisme, mais les parentés ne sont pas moins indéniables.
Là où la différence s’efface, c’est entre le néofascisme et l’ultralibéralisme. Il en va ainsi parce que, comme annoncé, le néofascisme, distinct en cela du fascisme historique, monumentalise la techno-économie : tous deux – néofascisme et ultralibéralisme – sont des ultra-économismes.
Nous avons certes facilement la tête qui tourne devant ces oligarques qui, grandis et enrichis sous le néolibéralisme, abandonnent subitement le libre-échange. Les analystes, eux aussi, en perdent leur latin libéral, cherchant de nouveaux préfixes qui ne soient plus « néo- » ou « ultra- ». Ainsi, la philosophe Caëla Gillespie a-t-elle récemment proposé le terme de panlibéralisme (11). Nous avons le vertige parce que nous accordons encore un certain crédit à la « liberté » qui constitue le radical du « libéralisme ».
Au fond, notre vertige tient à ce qu’une charnière ou un pivot nous échappe, qu’on peut condenser dans cette question : qu’est-ce qui fait que la « liberté » de la tradition libérale s’inverse en oppression néofasciste ?
Il me semble qu’on peut répondre à la question et atténuer le vertige en rappelant ce que, dans les Démons de Dostoïevski, Chigaliov dit au moment où, décontenancé par les résultats de sa propre réflexion, il termine devant ses co-démons l’exposé de son projet de refonte sociale (12) :
« Je me suis embrouillé, avoue-t-il, dans mes propres données, et ma conclusion se trouve en contradiction avec l’idée fondamentale du système. Partant de la liberté illimitée, j’aboutis au despotisme illimité. Mais j’ajoute qu’il n’y a pas d’autre solution que celle que je propose. »
La charnière manquante est donc l’illimitation : avec les meilleures intentions du monde, la liberté illimitéeproduit le despotisme illimité.
C’est donc un débat sur le sexe des anges que de se demander pourquoi le libéralisme, quels que soient les préfixes qui l’accompagnent, se retourne apparemment en son contraire. De ce point de vue, la perturbation maximale vient du préfixe antithétique « in‑ » ou « il‑ » quand, accolé au libéralisme, il donne l’« illibéralisme ». Il faut le dire nettement : il n’y a pas de démocratie illibérale. D’abord parce que le néolibéralisme, même s’il n’est pas globalement terroriste-concentrationnaire, n’est pas une démocratie au sens propre du mot, ensuite parce que l’illibéralisme n’est pas le contraire du néolibéralisme, mais son enfant légitime.
La locution de « démocratie illibérale », utilisée à tort et à travers par les médias dominants, désigne en réalité des pays néolibéraux en basculement électoral vers le néofascisme national-raciste. Si les mots ont un sens, le racisme ne devient pas une « démocratie » sous prétexte qu’il est électoral et élu. Il devient éventuellement une « ethnocratie » : il y a un abîme entre le demos (peuple politique) et l’ethnos (clan ethnique). Le régime d’Orban ou de Modi est donc non pas le contraire, mais le prolongement raciste et/ou xénophobe du néolibéralisme. On touche du doigt ici à quel point la philosophie, depuis Aristote jusqu’à Castoriadis et en passant par Montesquieu, dit vrai quand elle affirme que les élections caractérisent l’aristocratie, mais certainement pas la démocratie, dont la marque distinctive est le tirage au sort. La réalité historique elle-même nous rappelle à notre devoir de bien nommer les choses. Sans même parler du racisme, le néofascisme électoral prolonge le néolibéralisme qui maintient lui aussi les élections, même s’il les ignore, on l’a vu, quand les résultats lui déplaisent.
Notes
(1) Grasset, Paris, 1997, 2017.
(2) Cité par l’historienne Marie-Anne Matard-Bonucci, L’Italie fasciste et la persécution des juifs, PUF, Paris, 2012, p. 10.
(3) Voir sur le sujet l’ouvrage d’Abdul Noorani, The RSS and the BJP, a Division of Labour, Leftwords Books, New Delhi, 2000. Voir aussi l’important article d’Aijaz Ahmad, « Fascism and National Culture : Reading Gramsci au temps de l’hindutva(hindouité) », Social Scientist, Mars-avril 1993, vol. 21, N°3/4, p. 32-68.
(4) Cité dans le recueil de textes réunis par Enzo Traverso dans Le totalitarisme, Seuil, Paris, 2001, p. 126-127.
(5) Le néofascisme chrétien étatsunien a souvent des chatoiements monarchiques : selon un généalogiste islandais cité par Point de vue, Trump descendrait à la 25e génération du roi Haakon V de Norvège et du roi Magnus III de Suède.
(6) Gallimard, Paris, 1989.
(7) Voir Bernard Stiegler, Economie de l’hypermatériel et psychopouvoir, Mille et une nuits, Paris, 2008.
(8) Libération, 12 mai 2002 et revue Au fait, mai 2014, cités par PMO, Manifeste des chimpanzés du futur, éd. Service compris, Seyssinet, 2017, p. 9.
(9) Voir en anglais : Franco Berardi, Neurototalitarianism, éd. Sémiotext, Los Angeles, 2014.
(10) Wall Street Journal, 12 septembre 2014.
(11) Voir Caëla Gillespie, Panlibéralisme, Le Bord de l’eau, Bordeaux, 2025.
(12) Les démons, IIème partie, chapitre 7, « Chez les nôtres ».
Photo d’ouverture : Los Angeles, 14 juin 2025. Manifestations No Kings – Rudy Salgado – @Shutterstock
Comment le technocapitalisme fabrique le désir d’autoritarisme
https://elucid.media/democratie/comment-le-technocapitalisme-fabrique-le-desir-d-autoritarisme
Günther Anders avait énoncé le concept d’« homme sans monde » au sujet du salarié travaillant, au fond, à la réalisation du monde du patron, celui des intérêts du capital(iste) et non un monde dont il aurait décidé des règles. Il serait donc un homme « privé de monde » (1), parce qu’il évolue dans celui dont ont décidé les propriétaires et les politiques : de la bourgeoisie :
Cette notion trouve une pertinence renouvelée à l’heure de X, Facebook et TikTok : employer ces technologies, c’est pénétrer dans un monde construit par d’autres et pour d’autres que les millions, les milliards d’usagers quotidiens. Sans nécessairement être enrôlés idéologiquement, ils participent du monde et des intérêts de la techno-bourgeoisie de la Silicon Valley ou d’ailleurs. Cela rejoint l’analyse de l’essayiste Asma Mhalla (2) lorsqu’elle avance, dans un entretien pour France 24 en citant Phillip K. Dick, que :
« Quand vous entrez dans ces outils [technologiques], ce n’est pas une ouverture sur le monde ; il n’y a plus de dehors : vous entrez, vous pénétrez dans l’univers psychique des architectes de ces technologies-là. Or, quand ces architectes s’appellent Musk, Zuckerberg, Altman, on comprend bien qu’il y a une idéologie d’abord personnelle – antidémocratique, libertarienne, anti-État, très élitiste. C’est un peu leur liberté contre la nôtre, d’une certaine façon. »
L’économie psychique du capitalisme numérique
Les Big Tech réaffirment, au fond, la sacralité de la propriété privée des libéraux, qui implique ceci : nous pénétrons chez eux, là où prévalent, hors de toute délibération, leurs règles et leurs intérêts sur les intérêts de la communauté humaine. Or, le smartphone s’est quasi universalisé ces dernières décennies. Intégrée dans la vie et les usages quotidiens les plus banals, voire intimes, la Technique finit par être perçue comme « naturelle », comme l’analysait Jacques Ellul (3) :
« C’est la Technique (4) elle-même qui devient un milieu. […] C’est-à-dire ce dans quoi on trouve les possibilités de vivre, les orientations de sa vie, ce qui nous entoure totalement, et ce que nous sommes obligés de connaître avant de connaître quoi que ce soit d’autre. La Technique nous entoure comme un cocon total et sans faille qui rend la Nature parfaitement inutile […]. La Technique a constitué le milieu intégral où l’homme vit, sent, pense, éprouve. Toutes les impressions fortes qu’il reçoit lui viennent de la Technique. »
Comment ce « milieu technique » façonne-t-il les psychés ? L’architecture des plateformes numériques produit un rapport psychique au monde spécifique : le scroll infini, les notifications permanentes, l’économie du « like » structurent l’impulsivité et la gratification immédiate, détruisant la temporalité longue nécessaire à toute construction collective (délibération, organisation patiente, élaboration d’un rapport de force). L’individu vit dans un présent perpétuel, saturé de stimuli, rendant difficile la projection d’un avenir collectif et l’auto-institution.
Cette économie de l’attention produit également un narcissisme structurel (mise en scène de soi, quête de validation, métriques algorithmiques) et un isolement dans la connexion : perpétuellement « connecté » mais radicalement seul, exposé aux vies des autres dans une comparaison anxiogène. Cette solitude génère un besoin dévorant d’appartenance qui ne trouve plus à se satisfaire dans les structures collectives traditionnelles – parti, syndicat… – très affaiblies par le néolibéralisme, mais auquel répondent le monde numérique et ses algorithmes en enfermant l’usager dans les biais de confirmation et réduisant l’altérité au conflit. Le flux ininterrompu d’informations entretient un affect d’urgence permanente, fragilisant la capacité de recul et d’analyse.
Cette structure affective crée ainsi une disponibilité pour certaines offres politiques plutôt que d’autres – celles qui mobilisent les affects immédiats, la simplification (bien/mal), l’identification tribale, la désignation d’ennemis.
La double victoire du néolibéralisme et son terreau numérique
Cette économie psychique numérique ne flotte pas dans les airs : elle se déploie sur le terreau de la précarisation néolibérale, et c’est leur combinaison qui est décisive. Le néolibéralisme est doublement victorieux dans son effort à affirmer qu’« il n’y a pas de société, seulement des individus ».
D’une part, sa victoire politico-économique a engendré un monde labile, incertain, qui s’attaque aux sécurités qu’avait garanties la parenthèse historique de l’État-providence. En a résulté, surtout pour les plus démunis économiquement, culturellement et psychiquement, une précarité bien réelle et, avec elle, toute sa traîne d’anxiété, de peur et de ressentiment. Des affects vécus individuellement qui, en retour, ont avivé le désir de sécurité, d’ordre et de châtiment. La peur ne produit spontanément ni solidarité ni désirs révolutionnaires, mais plutôt celui d’être protégé des menaces et du retour vers un mieux situé dans le passé (5).
D’autre part, d’autres trouvent leur compte dans une précarité réinvestie positivement et vécue comme d’autant plus « naturelle » par certains jeunes qu’ils n’ont connus qu’elle. Et, s’il fait pleurnicher les patrons et les éditorialistes bourgeois, l’égoïsme des travailleurs qui sautent d’un job médiocre et mal rémunéré au suivant ressemble tout de même fort à l’idéal d’individu d’Ayn Rand ou Milton Friedman. D’autres encore, pris au mirage de la réussite de l’auto-entrepreneur, ne vivent même pas leur précarité comme telle. Ce profil, particulièrement présent chez les jeunes hommes, trouve dans les réseaux sociaux une validation narcissique de son ethos entrepreneurial : influenceurs de l’hyperproductivité (hustle), gourous de la cryptomonnaie, masculinité performative, coaches et autres vendeurs en ligne, etc. L’Argentine en offre un cas d’école, ce type de profil ayant fourni un important contingent du vote – en particulier chez les jeunes hommes, électorat au sein duquel il est majoritaire – de Javier Milei, par adhésion à son antifiscalisme et son anti-étatisme fanatiques.
La dérégulation de l’économie a ainsi accentué aussi l’adhésion, y compris chez les précaires, à un ethos concurrentiel, égoïste, entrepreneurial, accompagné d’affects volontiers punitifs et anti-collectif(viste)s : en bref, un « néolibéralisme d’en-bas », pour le dire dans les termes des chercheurs argentins Daniel Lvovich et Marina Franco (6). Et c’est ainsi que les forts-en-gueule, pseudo-« rebelles » et « antisystème », figures d’une « contre-culture » à présent passée à droite (7), tirent bénéfice du ravage néolibéral… qu’ils promettent d’accentuer en abolissant davantage encore les protections et en châtiant les faibles.
C’est ici que le numérique et le néolibéralisme se renforcent mutuellement : le second détruit les solidarités matérielles, tandis que le premier fragilise la capacité psychique à les reconstruire. Et si le rôle d’internet a largement été souligné pour saisir la montée des autoritarismes, il n’a pas été perçu en tant qu’il a pu préparer le terrain psychique.
L’emprise technologique constitue ainsi une condition structurelle de l’essor des autoritarismes : victoire matérielle et cognitive du capitalisme, qui altère la psychologie de masse. Non pas d’abord sur le plan des idées, mais par sa faculté à altérer la psychologie et produire en masse un type de subjectivité plus disponible pour les propositions autoritaires.
Dissociété et bataille émotionnelle
Jacques Généreux a nommé « dissociété » cet état de dégradation sociale (8) :
« La dissociété est cette force centrifuge qui éclate en éléments rivaux les composants autrefois solidaires d’une société humaine. Un processus de destruction des liens sociaux, au profit du culte de la performance individuelle et de la compétition. »
Celle-ci semble produire moins un désir de réparer la société que de tout brûler et d’en finir avec les médiations (parti, État, syndicats) pour restaurer des catégories archaïques : famille, protection du chef, temple, tribu…
Sous la prétendue « bataille culturelle » se joue une « bataille émotionnelle » : ce n’est pas d’abord le contenu des idées qui est en jeu, mais la structure des affects, le type de sujet produit par le néolibéralisme numérisé. Or, la droite autoritaire répond avec talent à des besoins psychiques réels, produits matériellement par le capitalisme numérique. Face à l’atomisation, elle offre la tribu ; face à l’impuissance, la figure du chef fort ; face à l’anxiété diffuse, la désignation d’ennemis tangibles ; face à la destruction du temps long, l’action immédiate et spectaculaire. Surtout, face à l’incertitude du présent et de l’avenir, elle restaure et falsifie le passé qu’elle entend faire revivre.
On objectera que les mouvements sociaux utilisent aussi ces outils : des Révolutions arabes aux Gilets jaunes ou à la révolution népalaise de septembre 2025, Facebook, WhatsApp, TikTok et Instagram ont, certes, joué un rôle – Gilets jaunes coordonnés sur Facebook, grèves via groupes WhatsApp, mobilisations écologistes sur Instagram. Mais ces usages tactiques ne contredisent pas l’analyse : ils démontrent que le sujet politique n’est pas détruit, mais qu’il doit constamment lutter contrel’infrastructure même qu’il utilise. Les algorithmes favorisent structurellement l’indignation immédiate et la fragmentation tribale – y compris à gauche. La question n’est pas que ces outils soient inutilisables, mais qu’ils rendent la constitution d’une organisation durable exponentiellement plus difficile et psychiquement coûteuse.
Reconstruire les conditions du politique
On commence à prendre la mesure des dégâts de deux décennies de pur libéralisme avec un numérique dérégulé (9). Et cependant, les solutions restent de l’ordre de la régulation, jamais de l’interdiction. Comme une capitulation implicite devant l’énormité de l’adversité des Big Tech et de leur force corruptrice.
Les espaces numériques ne sont pourtant pas un « outil neutre » que l’extrême droite utiliserait mieux que la gauche. C’est une infrastructure matérielle qui produit une disposition subjective et qui favorise l’autoritarisme et la circulation d’idées antisociales, anti-droits humains, anti-étatiques, de mensonges et de manipulations de toutes sortes.
Le technocapitalisme n’a certes pas détruit le sujet politique. Mais il a rendu sa constitution plus difficile, plus fragile, plus dépendante de moments exceptionnels (crises, révoltes) qui peinent à se transformer en organisation durable. Il a élevé le coût psychique de l’engagement collectif dans un environnement qui sollicite en permanence l’attention immédiate et la gratification narcissique.
Face à cette emprise, aucune régulation ne suffira (10). La question n’est plus de « mieux utiliser » ces outils ou de les « encadrer », mais de reconnaître qu’ils constituent une infrastructure matérielle incompatible avec tout projet d’émancipation collective. Il s’agit de reconstruire matériellement les conditions d’un autre rapport au monde : temps long, attention profonde, délibération collective, construction patiente d’un rapport de force. Cela suppose d’élaborer des espaces et des temporalités radicalement soustraits à l’emprise numérique – non par nostalgie d’un passé pré-numérique, mais par lucidité politique. Car la bataille ne se joue pas seulement sur le terrain des idées, mais sur celui, plus enfoui et peut-être plus décisif, de l’économie des affects et de la constitution des subjectivités. Sans ce travail de soustraction et de reconstruction, toute transformation véritable restera hors de portée – non par manque de volonté, mais par impossibilité structurelle. Le technocapitalisme doit donc être perçu pour ce qu’il est : un ennemi intrinsèque de la démocratie et du bien commun.
Notes
(1) Günther Anders, L’homme sans monde, Fario, 2015.
(2) Asma Mhalla, Technopolitique : comment la technologie fait de nous des soldats et Cyberpunk. Le nouveau système totalitaire, Seuil, 2024 et 2025.
(3) Jacques Ellul, L’Empire du non-sens. L’art et la société technicienne, PUF, 1980. Rééd. L’échappée, 2021.
(4) Dans l’acception de Jacques Ellul, la Technique ou système technicien désigne l’entrelacement et l’interdépendance d’un ensemble de technologies qui se renforcent mutuellement et finissent par impliquer un monde, des habitudes, des valeurs.
(5) Du « Make America Great Again » (décliné à la sauce « Make Europe Great Again », par les extrêmes droites européennes) au révisionnisme des extrêmes droites sud-américaines ou espagnole réhabilitant les dictatures du plan Condor ou de Franco, de la nostalgie des Trente Glorieuses en France aux hommages de Viktor Orbán au collaborationniste Miklós Horthy, la restauration d’un âge d’or révolu tout à fait fantasmé est un carburant des extrêmes droites sur fond de perspectives anxiogènes (cataclysmes, migrations, attentats, précarisation économique…).
(6) Ils analysent : « Les intérêts des droites et extrêmes droites actuelles s’inscrivent dans la continuité de (…) changements qui ont privilégié le pouvoir du capital et du marché et encouragé des subjectivités individualistes propres au néolibéralisme » (Desquiciados. Los vertiginosos cambios que impulsa la extrema derecha en el mundo, Alejandro Grimson (dir.), Siglo XXI, 2024). Cela a transformé la perception de l’État, perçu désormais comme inutile, impuissant face à la crise économique et entravant de surcroît l’enrichissement individuel : du pain béni pour les libertariens.
(7) C’est, par exemple, l’objet de La rébellion est-elle passée à droite ? Dans le laboratoire mondial des contre-cultures néoréactionnaires, de Pablo Stefanoni (La Découverte, 2022). C’est aussi l’analyse que tirent Joseph Heath et Andrew Potter, auteurs de Révolte consommée. Le mythe de la contre-culture, à l’occasion de sa réédition par les éditions L’échappée, dans un entretien pour Marianne.
(8) Jacques Généreux, La dissociété. À la recherche du progrès humain, Points, 2017.
(9) Du hacking parasitant les élections aux fake news, de la récente affaire Shein aux scandales de pédopornographie sur le darweb, de la détérioration de la santé mentale des jeunes usagers de TikTok, de la prolifération d’interprétations délirantes « complotistes » capables d’entraîner des mouvements factieux (QAnon, pédosatanisme, illuminatis…) à la normalisation de l’insulte et du harcèlement sur des plateformes hors de contrôle (X, en premier lieu, mais aussi Facebook, TikTok, etc.), des deepfakes à la dégradation des facultés cognitives ou à l’embrigadement sectaire, religieux ou masculiniste, on n’en finit plus de constater les fléaux que le laisser-faire violemment libéral de l’internet a produit à travers le monde.
(10) Et d’ailleurs, l’arrivée de Donald Trump et sa mafia des Big Tech a impliqué une remise en cause de la tardive législation européenne sur le numérique (le Digital Services Act), qui peine à être mis en pratique depuis 2023. L’enjeu est simple pour les plateformes : obtenir une dérégulation la plus complète et garantir son irresponsabilité légale pour les usages individuels qui y ont cours, c’est-à-dire se soustraire à toute obligation légale et à tout devoir vis-à-vis de sociétés et des États.