Captages pollués : l’État sabote la politique antipesticide en Bretagne
Sur ordre du premier ministre, les services de l’État ont déserté la commission locale de l’eau de la Vilaine, bloquant ainsi l’approbation d’un schéma prévoyant pour la première fois une interdiction des herbicides sur les aires de captage polluées.
13 mars 2026 à 17h14 https://www.mediapart.fr/journal/ecologie/130326/captages-pollues-l-etat-sabote-la-politique-antipesticide-en-bretagne?utm_source=quotidienne-20260313-201340&utm_medium=email&utm_campaign=QUOTIDIENNE&utm_content=&utm_term=&xtor=EREC-83-[QUOTIDIENNE]-quotidienne-20260313-201340&M_BT=115359655566
En Bretagne, c’est une désertion sans précédent. Vendredi 13 mars, pour la troisième fois consécutive, les services de l’État se sont abstenus de siéger à la commission locale de l’eau (CLE) de la Vilaine, pourtant engagée dans une phase décisive de révision du schéma d’aménagement et de gestion de l’eau (Sage), prévoyant, entre autres, une interdiction des herbicides sur les captages pollués.
L’ordre leur a été transmis par le préfet d’Ille-et-Vilaine, Franck Robine, lui-même tenu par une consigne reçue du premier ministre Sébastien Lecornu. Le 13 janvier, réagissant aux manifestations agricoles, le chef du gouvernement avait annoncé sur X « demander […] un moratoire » sur « toutes les décisions relatives aux questions de la politique de l’eau », et ce « jusqu’à l’inscription en conseil des ministres de la loi d’urgence agricole ». Et c’est en vertu de ce moratoire – qui n’a été confirmé par aucun arrêté ni aucune circulaire – que le préfet a gelé la participation de l’État aux réunions de la CLE de la Vilaine.
« C’est une faute politique du premier ministre d’avoir lancé un moratoire qui n’a aucun fondement juridique, dénonce auprès de Mediapart le président de la CLE, Michel Demolder, vice-président de l’Assemblée permanente des présidents des commissions locales de l’eau de Bretagne (APPCB) et maire de Pont-Péan (Ille-et-Vilaine). Ce moratoire visait à interdire notre travail sur le Sage Vilaine », juge-t-il.

Le lendemain du tweet de Sébastien Lecornu, la Fédération régionale des syndicats d’exploitants agricoles (FRSEA) de Bretagne et les Jeunes Agriculteurs ont en effet demandé la « suspension immédiate du Sage Vilaine », et ont obtenu en partie gain de cause, s’agissant du retrait de l’État.
Comme le soulignent plusieurs membres de la CLE joints par Mediapart, la disposition d’interdiction des herbicides sur le maïs, visant les aires d’alimentation de cinq captages prioritaires, la « règle 1 » du futur Sage, avait pourtant été proposée par les chambres d’agriculture elles-mêmes (sous contrôle de la FNSEA), lors d’une réunion de la CLE en février 2024.
« En mars 2025, il n’y a pas eu de vote “contre” le projet de Sage révisé, souligne Emmanuelle Deraeve, de la Fédération régionale de l’agriculture biologique (Frab). On comprend que le national s’en est mêlé. »
Pour Michel Demolder, la FNSEA redoutait certainement « de laisser passer une interdiction des pesticides qui pourrait être reprise au niveau national ».
Des réunions mouvementées
Le blocage total des travaux de la commission locale de l’eau a commencé le 11 décembre 2025 par une action massive de la FNSEA empêchant la tenue de sa réunion à Châteaubourg. « Les Renseignements territoriaux avaient recommandé aux membres de la CLE de ne pas venir sur place », explique un membre de l’instance. Pour contrer cette pression, la société civile s’est mobilisée et a réuni le 10 janvier plusieurs milliers de personnes à Rennes pour « la reconquête de la qualité de l’eau » et la défense du Sage Vilaine.
C’est quand même ce moratoire qui a cassé la discussion, et tout le monde l’a regretté.
Michel Demolder, maire de Pont-Péan
Mais le camp du « non » sort renforcé trois jours plus tard par l’annonce du « moratoire ». Le 16 janvier, la FNSEA perturbe les débats de la réunion de la CLE à Sainte-Marie, alors que les trois chambres d’agriculture et une dizaine d’élus locaux désertent.
Le 12 février, la réunion de la CLE à Laillé est plus calme mais toujours ignorée par l’État. Vendredi 13 mars, le président Demolder a prévenu que la réunion de la CLE de Pont-Péan se tiendrait à huis clos. Cependant, accompagné d’une trentaine de militants et d’un huissier de justice, Cédric Henry, président de la FDSEA 35, a tenté d’assister malgré tout aux débats. Mais il a dû quitter les lieux. L’assistance a d’abord débattu d’un courrier adressé le 4 mars au président de la CLE par les préfets de Bretagne et des Pays de Loire, Franck Robine et Fabrice Rigoulet-Roze, lui demandant « un temps supplémentaire » de concertation.
« Les discussions sur le Sage Vilaine n’ont pas atteint un degré de maturité suffisant pour qu’il puisse être adopté conformément au schéma consensuel souhaité dans le cadre du moratoire décidé par le premier ministre », ont argué les préfets, constatant « que les inquiétudes sur cette révision du Sage sont multiples et dépassent les frontières de [leurs] régions ».
« Un consensus s’est dégagé pour déplorer le moratoire, a résumé Michel Demolder à Mediapart à la fin de cette réunion. C’est quand même ce moratoire qui a cassé la discussion, et tout le monde l’a regretté. »
Vol démocratique
La commission de l’eau n’a donc procédé à aucun vote, mais un prochain renouvellement partiel des membres de l’instance a été acté, une demi-douzaine d’élu·es ne se représentant pas. Ce qui pourrait permettre à la CLE de se prononcer en septembre prochain. « Au départ, on pensait approuver le Sage au plus tard en février 2026, et on serait partis sur un renouvellement total de l’instance », précise encore Michel Demolder.
La CLE a demandé le retour des services de l’État à la prochaine réunion en juin. « Le préfet m’a fait savoir qu’il avait créé des groupes de travail. Je lui ai demandé des écrits mais je n’en ai pas, explique Michel Demolder à Mediapart. Il juge qu’un délai de six ans au lieu de trois serait concédé aux agriculteurs pour l’interdiction des herbicides, et qu’une nouvelle dérogation pourrait être proposée. Mais l’État ne peut pas modifier l’esprit général du projet. Par ailleurs, les services de l’État ont voté en faveur de ce projet [en mars 2025]. »
Joint par Mediapart, le cabinet du préfet a indiqué que « la période de réserve électorale » ne lui permet pas de « s’exprimer publiquement sur ce sujet ».
Sur le bassin de la Vilaine, seuls 6 % des cours d’eau sont en bon état écologique.
Extrait d’une lettre ouverte au préfet d’Ille-et-Vilaine
« Il y a un vol démocratique qui s’est organisé pour mettre au pas la gouvernance de l’eau », s’insurge Ludovic Brossard, membre de la CLE et conseiller municipal délégué́ à l’alimentation durable et à l’agriculture urbaine pour la ville de Rennes.
Dans une lettre ouverte au préfet de Bretagne rendue publique jeudi 12 mars, l’ONG Eaux et rivières de Bretagne, la Frab, et une quinzaine d’organisations ont déploré « qu’au moment de décider » du Sage révisé, le représentant de l’État « bloque le processus ».
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Elles demandent au préfet « de rétablir la commission locale de l’eau dans son rôle de décision », « de garantir la présence de l’État et de ses services lors de ses réunions », « de mettre fin aux procédures parallèles[…] qui court-circuitent ce cadre démocratique » et enfin « de permettre la mise au vote du règlement et du plan d’aménagement et de gestion durable du Sage Vilaine, fruit de plus de trois années de concertation ».
« En empêchant la tenue des votes au sein de la commission locale de l’eau et en organisant des discussions parallèles à huis clos, vous contournez l’instance démocratique chargée de décider de l’avenir de l’eau », expose la lettre ouverte.
« Sur le bassin de la Vilaine, seuls 6 % des cours d’eau sont en bon état écologique (ce chiffre a encore baissé en décembre 2025). Les trois quarts de notre eau potable proviennent des eaux de surface particulièrement vulnérables aux pollutions. Chaque année des millions d’euros sont dépensés pour dépolluer l’eau et la maintenir potable. »
« L’État n’est pas dans son rôle, qui est de s’occuper de la santé publique, s’indigne Fabrice Sanchez, maire de Massérac (Loire-Atlantique), membre de la CLE, vice-président de l’agglomération de Redon et de la régie Atlantic’eau. Les producteurs d’eau potable ne sont pas soutenus par les services de l’État, c’est incroyable ! L’État a choisi son camp, et c’est la FNSEA, point ! »
Des cancérogènes probables
En novembre 2022, dans son « état des lieux » initial, un document de 245 pages, le Sage Vilaine a relevé que les données disponibles du suivi des pesticides sur les différentes stations de mesure du territoire « mettent en évidence une contamination quasi généralisée des eaux ».
« Parmi les stations de mesure, aucune ne présentait moins de huit pesticides et métabolites différents quantifiés. Sur une même station de mesure, jusqu’à 84 pesticides et métabolites différents ont été quantifiés sur la seule année 2020 », relevait l’état des lieux.
En tête des molécules les plus retrouvées, le métolachlore ESA, un herbicide (cancérogène probable) pour maïs ou haricots, aujourd’hui interdit, dont « les teneurs élevées mesurées » posaient question – pour plus de huit analyses sur dix, ces teneurs étaient supérieures au seul fixé pour les eaux traitées.

Mediapart s’est procuré des données plus récentes auprès de deux distributeurs d’eau. Elles font apparaître en 2025 une contamination des eaux brutes par du chlorothalonil, un fongicide (cancérogène probable) interdit par l’Union européenne en 2019, à des concentrations allant de 0,2 à 0,3 microgramme par litre (µg/L) – la valeur maximale en eau traitée étant de 0,1 µg/L. Le Métolachlore ESA apparaît toujours massivement, dans de multiples points de captage, en 2024.
Les chambres d’agriculture s’abstiennent
« Nous, on avait proposé d’interdire carrément les pesticides sur les aires de captages classés prioritaires pesticides, explique Emmanuelle Deraeve, de la Frab. Mais les chambres d’agriculture ont proposé un amendement pour limiter l’interdiction aux herbicides maïs sur les mêmes aires. Les aires d’alimentation des cinq captages prioritaires représentent 140 000 hectares, dont environ 40 000 hectares de maïs. C’était une règle assez peu ambitieuse en termes de superficie et de fermes touchées, mais on a accepté d’aller dans ce sens. »
« La première proposition, c’était du zéro phyto à l’échelle du Sage, justifie de son côté Dominique Aubert, cheffe du service environnement à la chambre d’agriculture régionale de Bretagne. Notre proposition alternative, elle est partie de l’analyse fine de ce qu’il se passait sur ces captages-là. On est allés chercher les contaminations les plus importantes issues des phytosanitaires, et ce sont les herbicides maïs, et on est allés chercher sur la culture du maïs les parcelles à risque fort. Pendant onze mois, cette proposition “chambre” a été mise en débat, il y avait toujours en face le zéro phyto. »
La position de la FNSEA consiste à dire que la commission de l’eau est dominée par des “kayakistes”… les associations environnementales et de consommateurs.
La proposition des chambres sur la « règle 1 » du Sage prend l’avantage dans un vote de prévalidation (à 55 % contre 44 %). La CLE concède aussi trois dérogations et finit par faire consensus.
« Avec zéro herbicide maïs sur les parcelles à risque fort, en atténuant certains risques, on est dans une enveloppe maximale de 15 000 hectares, c’est 1,6 % de la surface utile agricole du Sage Vilaine », poursuit la responsable de la chambre, qui se félicite d’avoir écarté une politique de « zéro phyto » sur les 11 000 km2 du bassin versant.
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« Les chambres sont arrivées en disant : “C’est ça ou on quitte la salle”, se souvient Pauline Pennober, d’Eaux et rivières de Bretagne. C’est le choix qui a été retenu. »
Pourtant, les chambres d’agriculture s’abstiennent lors du vote de validation du projet global du 21 mars 2025, qui est adopté avec 39 voix pour et 18 abstentions.
« La position de la FNSEA dans les chambres consiste à dire que la commission de l’eau n’est pas démocratique, et qu’elle est dominée par des “kayakistes”… les associations environnementales et de consommateurs, expose Samuel Dugas, élu (Confédération paysanne) à la chambre d’agriculture d’Ille-et-Vilaine. Pour justifier leur proposition sur l’herbicide maïs, les dirigeants de la chambre ont dit qu’on leur avait mis le couteau sous la gorge, et que, pour éviter une interdiction sur tout le bassin versant, ils ont proposé de la limiter à des petits périmètres avec un régime dérogatoire. »
« On considère qu’on n’a pas été entendus », juge Laurent Kerlir, président de la chambre régionale d’agriculture de Bretagne, auprès de Mediapart. Tout en se déclarant prêt à avancer dans la réduction d’usage des pesticides, le responsable professionnel rejette en partie la philosophie globale du Sage, qui contient « 11 règles sur 15 concernant l’agriculture ». « Il n’y a pas de raison qu’il y ait 11 règles qui concernent l’agriculture, et aussi peu de règles qui concernent les autres », déplore-t-il, en jugeant que celles concernant « le domaine des collectivités, de l’assainissement et de l’industrie n’ont pas été assez revisitées ». Les chambres contestent aussi vivement la « règle 9 » du Sage révisé qui est censée protéger les zones humides au premier mètre. Une entrave aux projets de retenues d’eau, selon elles.
Les chambres ont finalement émis des avis défavorables au texte de révision entre juin et juillet 2025.
« La CLE Vilaine s’est obstinée à mettre des règles dans ce Sage, et s’est enfermée dans une écriture trop rigide, poursuit Laurent Kerlir. On n’est pas entendus par exemple sur la suppression du mot “interdiction” [des pesticides] que nous demandons. Ils se sont enfermés dans ce mot. C’est de la sémantique, mais quand on va au contentieux, les mots ont de l’importance. C’est la rigidité du texte qui pose problème. Faute d’avoir pu faire bouger la CLE, on a demandé au préfet d’être médiateur et de voir comment on peut enlever ce mot “interdiction”. »
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Ressources en eau : « Derrière les reculs écologiques du gouvernement, il y a la volonté de faire taire un monde à venir »
Tribune
Ludovic BrossardVice-président de la collectivité Eau du bassin rennais
Si le moratoire sur les décisions liées à la politique de l’eau marque un recul sans précédent en matière de préservation de la ressource en France, il met aussi à mal la démocratie environnementale, dénonce Ludovic Brossard, vice-président de la collectivité Eau du bassin rennais, dans une tribune au « Monde ».
Publié hier à 08h00 Temps de Lecture 3 min.Offrir l’article Lire plus tard Partager
Depuis plus de quatre ans, la commission locale de l’eau travaille à la révision du schéma d’aménagement et de gestion de l’eau [un document de planification permettant de guider les décisions des acteurs du territoire concernant l’eau à l’échelle des sous-bassins hydrographiques] du bassin-versant de la Vilaine. Cette commission est un espace démocratique de délibération, aussi appelé « parlement de l’eau », où siègent des élus, des associations environnementales, des agriculteurs ou des services de l’Etat, qui a pour ambition d’instituer l’eau comme commun. Les débats au sein de ce parlement sont souvent techniques et encore trop souvent confidentiels, mais les implications sont énormes pour assurer l’habitabilité future de nos territoires, dans un contexte où le réchauffement climatique vient accélérer le dysfonctionnement du cycle de l’eau.
Si la conciliation et la satisfaction de l’ensemble des usages étaient jusqu’à présent au cœur des préoccupations des parlements de l’eau, les tensions toujours plus fortes sur la disponibilité de la ressource, et les échecs en matière de lutte contre les pollutions ont mis en évidence la nécessité de réglementer certains usages. Il s’agit en effet d’organiser un renoncement, en mettant fin à une trajectoire qui conduit par exemple, sur le bassin-versant de la Vilaine, à ce que seulement 8 % des masses d’eau soient aujourd’hui en bon état écologique.
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Ainsi, après quatre ans de concertations qui ont mobilisé des habitants du territoire et permis de partager l’état des lieux et le diagnostic sur la fragilité de la ressource, les discussions ont abouti à plusieurs compromis, construits notamment avec les acteurs agricoles locaux : la préservation stricte des zones humides et la limitation de l’usage d’herbicides de synthèse. Dans le détail, s’agissant des pesticides, ce compromis territorial propose l’interdiction de ces produits sur les cultures de maïs des parcelles à risque d’érosion des captages d’eau prioritaires. Soit moins de 1,4 % de l’ensemble du bassin-versant de la Vilaine.
Logiques de prévention
Une proposition loin d’être aussi ambitieuse que nous pouvions l’espérer, tant la pollution aux pesticides est généralisée. Selon l’agence régionale de santé, 43 % des Bretons buvaient une eau contaminée au S-métolachlore (un herbicide depuis interdit) en 2021. Cette règle, qui s’accompagne d’un budget de 26 millions d’euros pour financer les changements de pratiques agricoles, reste cependant un premier pas vers une sortie des pesticides de synthèse à laquelle se refusent depuis trop longtemps les pouvoirs publics, alors même que les alertes des scientifiques et des médecins se font de plus en plus pressants.
Ce compromis, faisant l’objet d’un large consensus, adoptait enfin les logiques de prévention des pollutions plutôt que perpétuer un modèle économique voué à l’échec, tant les investissements pour dépolluer l’eau sont aujourd’hui exponentiels et pèsent lourdement sur les budgets des collectivités et des consommateurs.
Le moratoire décidé par Sébastien Lecornu le 13 janvier est donc venu mettre un coup d’arrêt à ce travail.
Au prétexte d’une crise agricole plus profonde, cette décision ne vise finalement qu’à satisfaire la vision productiviste du syndicat majoritaire de la FNSEA. Quelques jours auparavant, le 11 décembre 2025, à Châteaubourg (Ille-et-Vilaine), ce même syndicat avait empêché, aux côtés de la Coordination rurale, la tenue d’une réunion de la commission locale de l’eau de la Vilaine – un coup de force antidémocratique.
Derrière les reculs écologiques du gouvernement, il y a la volonté de faire taire un monde à venir. Car, en plus de contrarier les ambitions d’un territoire soucieux de répondre à des défis collectifs existentiels, ce moratoire est aussi le symptôme d’un mépris des gouvernances locales. Il rend plus visible encore l’inaptitude d’un système politique qui ne peut penser au-delà de lui-même, et incapable de s’opposer aux impératifs de profitabilité d’une minorité d’acteurs. Une situation qui ne peut qu’alimenter la défiance vis-à-vis de nos institutions et nourrir des inquiétudes quant aux capacités à mener la transformation écologique de nos sociétés.
Quête collective
En effet, les objectifs de soutenabilité peuvent-ils être atteints en s’appuyant sur des formes existantes ? C’est à cette question que tentent de répondre Marin Schaffner, Mathias Rollot et François Guerroué dans Les Veines de la Terre(Wildproject, 2021). A travers le concept de biorégionalisme, ils défendent l’intérêt des gouvernances ancrées dans des réalités physiques et hydrologiques plutôt qu’administratives. Les parlements de l’eau, dont le périmètre d’action est un espace géographique alimenté par un cours d’eau, sont un exemple d’un agencement collectif polycentrique où chacun peut mieux saisir ses interdépendances avec les ressources qui composent son territoire. Ces espaces vécus, représentés, ressentis, semblent plus propices pour opérer des ruptures dans les façons de faire que l’Etat, qui ne fait qu’entretenir des rapports utilitaristes avec le vivant.
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En souhaitant limiter l’usage des pesticides de synthèse sur des captages d’eau, le parlement de la Vilaine esquisse une contribution locale et partagée face à l’impasse écologique. C’est un exemple de ce que le biorégionalisme peut incarner : une quête collective qui doit être relayée, et non freinée, en haut lieu.
Nier aux gouvernances locales la capacité à organiser la transformation écologique, ce n’est pas simplement refuser le droit de vivre dans un environnement sain, c’est aussi empêcher l’émergence d’une démocratie environnementale qui sert réellement l’intérêt commun.
Ludovic Brossard est membre de la commission locale de l’eau du schéma d’aménagement et de gestion des eaux Vilaine, vice-président de la collectivité Eau du bassin rennais, conseiller municipal délégué à l’alimentation durable et l’agriculture urbaine de la ville de Rennes.
Ludovic Brossard (Vice-président de la collectivité Eau du bassin rennais)