Municipales : une majorité de Français favorable à un front anti-LFI plutôt qu’un barrage anti-RN
SONDAGE – Six ans après l’abstention record liée à l’épidémie de Covid, l’étude Odoxa-Backbone Consulting pour Le Figaro anticipe un regain de participation dans le pays, où les enjeux locaux l’emportent sur la nationalisation du scrutin.
Le « vote barrage » semble changer de cible. La France insoumise (LFI) est en passe de devenir le parti le plus diabolisé et le principal repoussoir, devant le Rassemblement national, selon un sondage Odoxa-Backbone Consulting pour Le Figaro. À trois jours du premier tour des municipales, plus d’un Français sur deux (55 %) serait prêt à voter pour un parti qu’il ne soutient pas plutôt que pour la formation politique de Jean-Luc Mélenchon, selon l’étude.
Un front « anti-LFI » qui devance désormais le traditionnel et historique front « anti-RN », estimé à 46 %. Un changement de paradigme notable qui s’inscrit dans un contexte où le leader Insoumis a multiplié les polémiques : en défendant le groupuscule antifasciste la Jeune Garde malgré son implication présumée dans le lynchage mortel du jeune Quentin Deranque, et en écorchant dans ses meetings plusieurs noms à consonance juive, comme Epstein (« Epstine ») et Glucksmann (« Glucksment »).
Quentin Deranque, catholique traditionaliste à la ville et néonazi en ligne
Par Alexandre Berteau et Marie Turcan
Le militant tué à Lyon gravitait depuis plusieurs années dans les cercles néofascistes locaux. Des milliers de posts anonymes sur X retrouvés par « Mediapart » montrent l’étendue de sa pensée raciste et antisémite, construite autour d’une glorification du fascisme et une nostalgie du nazisme.
Il y a d’abord eu les hommages, élogieux. « Quentin est un nouveau converti au catholicisme engagé pour le bien commun […] avec une noblesse d’âme impressionnante », décrivait son ami Baptiste Claudin le 16 février sur CNews.
Puis est arrivée la minute de silence à l’Assemblée nationale. À 15 heures, le lendemain, tout l’hémicycle s’est levé pour le « jeune Quentin » – les mots de la présidente Yaël Braun-Pivet. Le militant d’extrême droite venait d’être déclaré mort après avoir été passé à tabac par des militants antifascistes, en marge d’un affrontement entre deux bandes rivales. Allait suivre un débat national jetant notamment l’opprobre sur le mouvement de La France insoumise (LFI), accusé de proximité avec le mouvement antifasciste.
Enfin, les rares portraits étoffés sont apparus dans la presse conservatrice, décrivant Quentin Deranque à travers les témoignages de ses ami·es proches. « Quentin est devenu catholique pour des raisons identitaires : le patriotisme et l’amour de Dieu sont liés chez lui », a ainsi résumé Domitille Casarotto dans Le Figaro.
Le jeune « consacrait ses nuits à l’aide aux sans-abri et à la lecture », affirme encore l’avocat de sa famille Fabien Rajon, qui a dénoncé le 11 mars « le harcèlement de certains médias dont les prétendues “enquêtes” ne visent qu’à salir sa mémoire ». Contacté par Mediapart, il n’a pas répondu à nos sollicitations.
Un aspect de la personnalité du militant néofaciste, qui s’était porté volontaire pour faire partie d’un service d’ordre bénévole du groupe de fémonationalistes Némésis le 12 février, a pourtant jusqu’ici été complètement éclipsé. Un activisme en ligne d’une rare brutalité, qui laisse peu de doute sur les convictions néonazies qu’il avait développées.
Mediapart a identifié des milliers de posts que Quentin Deranque a publiés sous pseudonyme ces deux dernières années sur le réseau social X. Si elles confirment le portrait de fervent catholique et intellectuel appliqué que ses ami·es ont dressé, ces publications donnent aussi à voir l’étendue vertigineuse d’une pensée structurée autour d’un racisme et d’un antisémitisme décomplexés, ainsi qu’une glorification assumée du fascisme et de la nostalgie du nazisme.

Des publications de Quentin Deranque sur X. © Photomontage Mediapart
« Il faut que les lois Pleven et Gayssot soient supprimées », énonce-t-il dans l’une de ses premières publications le 2 mai 2023, à propos des lois françaises qui interdisent notamment de nier la Shoah. Le début d’une logorrhée qui n’a fait que s’intensifier à mesure de son utilisation de la plateforme et de ses interactions avec d’autres militants néonazis. Durant des mois s’accumulent des posts négationnistes, fascistes, antisémites, racistes, islamophobes, homophobes.
Très proche de sa famille
Quentin Deranque est né le 13 juillet 2002, d’une mère péruvienne et d’un père français, à Perpignan (Pyrénées-Orientales). Il y passe quelques années avant que ses parents déménagent en Auvergne-Rhône-Alpes. Ils se rendent parfois dans le village de Cucuron (Vaucluse), au nord d’Aix-en-Provence, où le grand-oncle de Quentin Deranque a été maire pendant vingt ans.
C’est ici, dans un caveau familial, qu’il a été enterré le 25 février dans la plus grande discrétion. Pour éviter les risques de profanation, les fleurs ont été déposées uniquement au milieu du cimetière du petit village, sous une statue de Jésus crucifié. « Casapound Blocco Studentesco », lit-on sur une gerbe, du nom de l’organisation néofasciste italienne, connue pour son influence sur la mouvance française.
Il est scolarisé dans le lycée catholique privé sous contrat Robin à Vienne (Isère), un établissement qui brasse des milliers d’élèves par an. En parallèle, il prend des cours de guitare électrique dans un centre social d’un quartier prioritaire viennois. Un professeur se souvient d’un « gentil gamin, petit et fin » et « très obéissant avec son père ». « Je ne me souviens pas d’une personnalité très affirmée, mais il était très preneur de la moindre proposition », ajoute-t-il.À lire aussiMort du militant d’extrême droite Quentin Deranque : deux nouvelles mises en examen
Quentin Deranque entame ensuite ses études supérieures en septembre 2020 à Lyon-I, en parcours mathématiques et économie. Le jeune homme est toujours resté « très proche de ses parents », formant une « famille tranquille et peu nombreuse », dit-on à Mediapart. Quentin Deranque a aussi une sœur de quelques années de moins, qui vivrait dans le Sud-Ouest selon Le Figaro. Lui rentrait quasiment tous les week-ends et fréquentait assidûment les paroisses de la région.
Depuis sa mort, ses parents refusent de prendre la parole, renvoyant toute sollicitation vers leur avocat Fabien Rajon (voir la boîte noire). « Il y a des parents qui ont perdu un enfant. La famille est dépassée par ce retentissement, il faut les comprendre », rappelle l’entourage de la famille.

Une gerbe en hommage à Quentin Deranque le 3 mars 2026, à Cucuron (Vaucluse). © Photo Marie Turcan / Mediapart
Après deux années à Lyon-I passées « avec succès », décrit une source en interne, puis un stage à l’été 2022 dans le domaine de l’énergie, sur le lieu de travail de son père, il disparaît des radars scolaires. Bien qu’inscrit en troisième année entre 2022 et 2025, il ne se présente pas aux épreuves et n’obtient pas de diplôme. Ce n’est qu’en septembre 2025 qu’il se réinscrit dans un autre cursus, suivant un bachelor universitaire de technologie (BUT) de science des données à Lyon-II.
De ces trois années de creux, on ne sait quasiment rien. Selon les témoignages de ses proches, c’est à cette période que sa fréquentation des paroisses s’intensifie. C’est aussi à cette époque que Quentin Deranque poste frénétiquement sur X.
Apologie du fascisme et du nazisme
Au printemps 2023, il crée deux comptes anonymes sur le réseau social d’Elon Musk : @PatricienD et @Gavariou. Sur le premier, il publie près de 7 000 fois en un an, de 2024 à janvier 2025. Il bascule alors parfois sur l’autre, présenté comme son « compte secondaire », et un troisième, @ultragavariou, créé en avril 2025, où l’on dénombre 3 000 publications jusqu’en février 2026.
L’exégèse de ces milliers de messages montre que non seulement il se revendiquait du fascisme (« On veut le fascisme », janvier 2025) et se définissait comme « un fasciste » (janvier 2025), mais qu’il prenait aussi le temps de le théoriser : « Un fasciste est quelqu’un qui soutient le fascisme, càd qu’il affirme la primauté de l’État sur l’individu. Il souhaite que l’État soit une force régénératrice (d’un ordre moral) et qu’il unisse la Nation. Il s’oppose au libéralisme et au marxisme. »
Il lui arrive d’ailleurs de recadrer d’autres militants de droite peu avisés qui qualifieraient les antifascistes de fascistes. « Les fascistes et les antifas ont littéralement 2 visions opposées de la société. La violence politique n’est pas propre aux fascistes, elle est intrinsèque à la politique quand on a un peu de caractère », s’agace-t-il en novembre 2024.
Moi je soutiens Adolf, mais chacun son truc.
Un post de Quentin Deranque sur X
Tantôt sérieux, tantôt goguenard, il multiplie également les références nostalgiques au nazisme. En apprenant en novembre 2024 que huit Allemands préparaient un coup d’État néonazi, il compare cette initiative au putsch de la Brasserie d’Hitler de 1923, survenu neuf ans avant l’accession du chancelier nazi au pouvoir. « Dans neuf ans nous serons définitivement de retour », prophétise-t-il.
Lorsqu’un internaute poste un chapitre de Mein Kampf d’Adolf Hitler, il abonde : « À faire lire à tous les lycéens » (septembre 2024).
En juillet 2024, alors qu’un internaute manifeste son « soutien aux pd, trans et adelphes », il réagit : « Moi je soutiens Adolf mais chacun son truc. » Un an plus tard, lorsqu’un utilisateur du réseau social mentionne les retards des trains en Allemagne, il répond le 14 août 2025 : « On les a trop culpabilisés d’avoir eu une excellente utilisation des réseaux ferrés. »
Le jour où dix-huit mois de prison sont requiscontre le leader néonazi Marc de Cacqueray pour avoir passé à tabac des militants de SOS Racisme, Quentin Deranque commente : « Soutien à lui, il n’a rien fait de mal. » Et quand le député Antoine Léaument (LFI) rappelle à Julien Odoul que son parti, le Rassemblement national (RN) « a été fondé par des Waffen SS », Quentin Deranque assume : « Et c’est très bien. »À lire aussiÀ Lyon, des néonazis prennent la rue pour rendre hommage à Quentin Deranque
Dans la presse, les amis de Quentin Deranque ont multiplié les références à sa « grande bibliothèque » et à son goût pour la lecture, mentionnant par exemple Aristote, saint Thomas d’Aquin et saint Augustin. Mais le jeune homme de 23 ans avait aussi une fine connaissance des auteurs négationnistes. Il recommande plusieurs fois les deux livres Nuremberg de Maurice Bardèche, premier négationniste français, où l’universitaire plaide en faveur de l’Allemagne nazie, nie l’existence de la Shoah et diffuse des idées fascistes et antisémites, et pour lequel il a été condamné pour apologie de crimes de guerre.
Quentin Deranque valorise aussi les écrits de Jean-Jacques Stormay, auteur qui plaide pour un ordre politique autoritaire inspiré du fascisme catholique, et recommande sans sourciller Les Décombres, pamphlet antisémite et collaborationniste de Lucien Rebatet, soutien du nazisme. « Ses lectures étaient surtout fondées sur Aristote, saint Thomas d’Aquin, ou Patrick Buisson [ex-conseiller de Nicolas Sarkozy et théoricien de l’« union des droites » – ndlr]. C’était vraiment sa colonne vertébrale, le reste ce sont des running gags entre amis », minimise son ami Vincent Claudin auprès de Mediapart.
La religion au centre
À la ville comme en ligne, la religion semble omniprésente dans la vie de Quentin Deranque. Selon ses amis cités dans la presse, il serait même devenu le parrain de la confirmation de son propre père, qu’il aurait initié à la foi catholique. « Mon père a préféré le catéchisme de saint Pie X au début. Il a ensuite continué avec le compendium lorsqu’il suivait les cours de l’abbé. Le catéchisme de saint Pie X est plus digeste pour ceux qui commencent », décrit en effet le jeune homme en novembre 2024 sur X.
En famille, ils fréquentaient assidûment la chapelle Notre-Dame-de-l’Isle à Vienne, plantée en bordure de route nationale. Pour y accéder, il faut contourner un Ehpad du même nom et emprunter une route étroite, où une seule voiture passe à la fois. C’est ici que la famille Deranque assistait à des messes traditionnelles. Les portes du bâtiment sont toutefois closes depuis le 1er septembre 2025, car le clocher de l’église du XIIe siècle fuit et le bâtiment n’est plus aux normes électriques.
« Pour les fidèles qui venaient célébrer ici la messe selon l’ancien ordo deux dimanches par mois, il a été convenu […] de délocaliser cette proposition paroissiale […] au sein de l’église de Jardin », lit-on sur deux feuilles A4 placardées à côté de l’entrée. La famille Deranque s’est donc repliée vers ladite église de Saint-Théodore dans la commune à 5 kilomètres de là. « On y dispense des messes traditionalistes », confirme un habitant sur place.
Ces types de messes dites en latin se sont raréfiées en France depuis les réformes engagées par le Vatican dans les années 1970, mais connaissent un regain de popularité ces dernières années, auprès d’une jeunesse très croyante. Sur X, Quentin Deranque ne faisait d’ailleurs pas mystère de son opposition à la décision du pape François de restreindre en 2021 l’usage de la messe en ancien ordo (terme qui désigne le calendrier liturgique) dans l’Église catholique.
X semblait être pour lui un lieu d’échange avec des dizaines d’interlocuteur·ices très croyant·es, passionné·es, avec qui il échangeait régulièrement sur la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X (FSSPX). Ils se souhaitent une « Sainte Épiphanie » et font même des tests en ligne pour savoir « quel Saint les accompagnera en 2025 » (il tombe sur saint François Xavier).

Plusieurs posts sur X de Quentin Deranque sous pseudonyme. © Photomontage Mediapart
Fervent opposant au droit à l’avortement, qu’il compare à « tuer des bébés », Quentin Deranque injurie à répétition Simone Veil, qu’il traite de « salope meurtrière » ou de « catin ». Lorsque le petit-fils de celle qui a porté le combat en France pour la légalisation de l’avortement se souvient sur X d’une action de sa grand-mère, il répond, le 31 juillet 2025 : « Question : il y a plus d’enfants morts à cause de votre grand-mère ou à cause du camp de Bobrek ? [une annexe d’Auschwitz-Birkenau – ndlr]. »
Quentin Deranque se dit par ailleurs déçu de la position du RN sur le sujet – le parti d’extrême droite ayant préféré l’abstention au vote contre la constitutionnalisation de l’IVG en mars 2024. « C’est pour ça que j’ai voté Forteresse Europe (en plus d’être d’accord sur le reste) », écrit-il à propos du parti néofasciste mené par l’avocat Pierre-Marie Bonneau, qui défend notamment les antisémites et négationnistes Alain Soral, Robert Faurisson et Boris Le Lay.
Le parti Forteresse Europe a obtenu 0,02 % des suffrages exprimés en juin 2024, après avoir fait campagne sur l’abrogation de l’IGV et du mariage pour tous, la sortie de l’Union européenne, la création d’un « code de la nationalité » et d’un « recensement de la population incluant les critères ethniques et religieux ».
Racisme et antisémitisme
Comment Quentin Deranque pouvait-il se revendiquer d’une foi catholique qui demande « d’aimer son prochain » tout en propageant sa haine en ligne à longueur de journée ? « Ce n’est pas une question de haine », répond-il à un internaute qui soulève cette dichotomie. « NB : Un chrétien qui tue une personne est un pêcheur [sic] mais il demeure chrétien », ajoute-t-il.
« Il était de droite, tendance nationaliste et illibérale, il aimait son peuple et sa civilisation mais épousait en même temps la modernité », résumait pour Le Figaro son ami Vincent Claudin. Ce dernier assure ne pas se souvenir des posts de son camarade, pourtant leurs comptes dialoguaient régulièrement. Il tient à souligner auprès de Mediapart : « Quelques messages sur Twitter ne sont pas représentatifs des engagements d’une personne. J’en sais quelque chose. »
Alors assistant parlementaire de la députée RN Lisette Pollet, Vincent Claudin a en effet été licencié le 24 février après que Mediapart a exhumé les dizaines de posts pro-Hitler, racistes et antisémites qu’il publiait lui aussi sous pseudo.
Quentin Deranque semblait rejeter toute forme de diversité. Fan de foot (né à la frontière espagnole, il a un moment suivi le FC Barcelone de Messi), il a préféré soutenir l’Autriche à l’Euro 2024 car il lui était « impossible de supporter l’équipe censée représenter la France », à cause de ses joueurs noirs et musulmans.
Il y avait un mélange d’origines dans la famille. Pour quelqu’un de l’extérieur, son cheminement est incompréhensible.
Son ancien professeur de musique
Sa pensée négationniste allait de pair avec un antisémitisme assumé, comme lorsqu’il se vante en novembre 2024 d’être en accord avec « 14 ou 15 » des seize préjugés antijuifs cités dans un sondage du Crif. « Il faudra déterrer et fusiller (((Halimi))) », écrit-il le même mois en utilisant un code antisémite, les triples parenthèses autour du nom de l’illustre avocate juive.
À l’été 2024, Quentin Deranque entreprend un voyage de plusieurs semaines au Pérou où il retrouve une partie de sa famille maternelle – il ne lâche pas X pour autant, en profitant même pour publier une photo prise dans un musée à Lima.À lire aussiMort de Quentin Deranque : retour sur le parcours d’un militant néofasciste
« Il ressemblait beaucoup à sa maman, il y avait un mélange d’origines dans la famille. Pour quelqu’un de l’extérieur, son cheminement est incompréhensible », confie son ancien professeur de musique. Le militant, dont la mère est péruvienne, assumait sa vision profondément racialiste et raciste de la société française. Quentin Deranque s’exprime sur les réseaux comme un suprémaciste blanc.
Il fait de la « blanchité » une condition pour être français, reproche à Miss Martinique d’être « mélaninée » et s’inquiète de « la mise en extrême minorité des blancs dans le monde ». Caché derrière son pseudonyme, le jeune homme se revendique ouvertement « raciste ». « Être raciste c’est simplement faire le constat de l’existence de race, cela n’implique pas d’avoir une haine viscérale des autres races », tente-t-il d’élaborer en mai 2024.
En réalité, ses écrits transpirent bien la haine, avant tout dirigée vers « les millions d’arabes et de noirs présents sur le sol français », parfois réunis dans le terme de « bouègre » (condensé de « bougnoule » et de « nègre ») ou d’« allogènes », qu’il faudrait « déporter ». Le club de boxe qu’il fréquente à Vienne serait, regrette-t-il en octobre 2024, « dans un quartier bougne, mais comme le patron est blanc, ça filtre un peu ». Lorsqu’un internaute signale que « 100 % des électeurs du RN sont racistes », Quentin Deranque répond en juin 2024 : « Ils ont raison c’est 100 % normal. »

Plusieurs posts sur X de Quentin Deranque sous pseudonyme. © Photomontage Mediapart
« On ne veut pas vivre avec des Africains, qu’ils soient délinquants ou non », assène-t-il en décembre 2024. Et lorsqu’une infirmière fait remarquer que les hôpitaux français tournent aussi grâce à des soignant·es noir·es, il s’énerve : « Quant aux médecins noirs on en croise aussi souvent que des poissons volants sale PàN [pute à nègre – ndlr]. »
Quelques semaines plus tôt, il comparait l’immigration africaine à l’occupation allemande, en semblant préférer la présence de « blonds dolicocéphales [« dolichocéphale » :terme instrumentalisé par les eugénistes nazis »] aux yeux bleus » à celle de « noirs aux grosses narines et aux lèvres disproportionnées ».
En 2025, il publie une vidéo de la Bibliothèque nationale de France intitulée « La chasse aux nègres » et consacrée à la répression des esclaves noirs fuyant les plantations. Son commentaire : « Projet 2027 », référence à l’année de la prochaine élection présidentielle. Le militant n’hésite pas à employer des expressions appelant explicitement au meurtre, comme « TND », pour « Total Nigger Death » (« mort totale des nègres »), posté à plusieurs reprises.
Rapport à la violence
« Son engagement était guidé par la non-violence. Quentin détestait les conflits, n’avait jamais participé au moindre fait de violence, ne s’était jamais retrouvé en garde à vue et son casier était vierge de toute condamnation », a rappelé son avocat Fabien Rajon.
Si rien ne dit qu’il s’attendait à un affrontement physique le jour de sa mort, Quentin Deranque a bien participé, le 12 février, à la rixe avec des antifascistes en marge de Sciences Po Lyon. Loin de fuir l’affrontement, il apparaît dans plusieurs vidéos, capuche bleue enfoncée sur la tête, se tenant en garde en première ligne, sans que l’on sache s’il a porté des coups.
Quentin Deranque n’était pas un bagarreur aguerri, mais il en prenait le chemin. Dès 2024, le militant relaye sur X des posts du compte Active Club France et interagit régulièrement avec un cadre de cette communauté, « Paul », localisé en Isère. Sans organisation formelle, ce club fédère des collectifs locaux dans lesquels des militants de divers groupuscules d’extrême droite – souvent liés par le suprémacisme blanc – se retrouvent pour s’entraîner au combat et se préparer à la guerre raciale.
Le 1er février 2026 à 9 heures, deux semaines avant sa mort, Quentin Deranque se rend dans un parc au nord de Lyon, à trente minutes du centre-ville. Malgré les températures hivernales, une vingtaine de jeunes hommes sont venus comme lui suivre une matinée de formation aux techniques de combat, dispensée par le groupuscule néofasciste Audace Lyon.
Cette structure, réactivée après la dissolution de Lyon populaire, prétend pratiquer « l’autodéfense » face à la supposée « augmentation des violences à l’encontre des personnes blanches » commises par « des populations extra-européennes et des extrémistes de gauche ». Quentin Deranque n’était « ni violent ou agressif », a tenu à préciser à l’AFP Audace Lyon après sa mort. Deux semaines avant son agression mortelle, il relayait sur son compte X anonyme ce post du collectif néofasciste : « Jeune blanc, rejoins ton clan. »
Ce dimanche-là, à l’entraînement, le gabarit de Quentin Deranque, « 63 kilos », comme le rappellera Fabien Rajon, tranche avec certains autres torses musclés. Pour clôturer la séance, les animateurs proposent un « jeu » avec de faux couteaux. Deux volontaires doivent s’affronter au milieu du cercle des participants ; celui qui gagne le duel reste au milieu du cercle et un autre challenger remplace celui qui a perdu. Quentin a alors éliminé plusieurs adversaires, à la surprise générale.
Militantisme et groupuscules
Hors ligne, son idéologie xénophobe trouve un exutoire dans le militantisme au sein de groupuscules d’extrême droite, dont certains ont fait de la violence un mode d’action privilégié. À l’annonce de sa mort, plusieurs de ces groupes ont communiqué pour saluer la mémoire d’un camarade passé dans leurs rangs.
Il s’est notamment engagé au sein de la mouvance « nationaliste-révolutionnaire », autrement dit néofasciste. Si rien n’atteste de son engagement au sein du groupe Lyon populaire, il relayait dès 2024 des posts de la structure. Lorsqu’en avril 2025 celle-ci apprend sa dissolution à venir pour ses actions violentes et son exaltation de la collaboration avec l’Allemagne nazie, il lui apporte son « soutien » sur X.À lire aussiDerrière la marche en hommage à Quentin Deranque, l’ombre du groupuscule néofasciste Lyon Populaire
L’ex-leader de Lyon populaire, le néonazi Eliot Bertin, faisait d’ailleurs partie des chevilles ouvrières de la marche d’hommage à Quentin Deranque, le 21 février à Lyon, malgré son contrôle judiciaire.
Vincent et Baptiste Claudin ont également pris part à l’organisation de la manifestation, qui a réuni les mouvances de l’extrême droite la plus radicale, et notamment la plus antisémite. Interviewés dans de nombreux médias comme de simples amis proches de l’étudiant tué, les deux frères sont en réalité eux aussi passés par Lyon populaire.
La trajectoire militante de Quentin Deranque dessine en creux la capacité de cette nouvelle génération à mettre sous le tapis les vieilles querelles entre les diverses mouvances de l’extrême droite – identitaires, royalistes, nationalistes-révolutionnaires – pour former une « interfaf ». Toutes ces chapelles étaient d’ailleurs réunies à Lyon lors de la marche du 21 février.

Le groupuscule de Quentin Deranque, Allobroges Bourgoin, pose à l’issue du défilé du Comité du 9-Mai, à Paris, en 2025. © Instagram
Au printemps 2025, Quentin Deranque lance un groupuscule à Bourgoin-Jallieu (Isère), les Allobroges Bourgoin. Le 10 mai 2025, à Paris, c’est avec ce petit groupe que le militant a participé, le visage en partie recouvert par un cache-cou, au Comité du 9-Mai (C9M), un défilé néonaziorganisé chaque année en hommage à un militant du groupuscule pétainiste L’Œuvre française mort en 1994. En janvier 2025, les Allobroges Bourgoin rendaient hommage à Jean-Marie Le Pen, un an après la mort du fondateur du Front national.
Si le RN a officiellement pris ses distances avec les organisateurs de la marche d’hommage à Quentin Deranque, le parti de Jordan Bardella continuait encore ces derniers jours d’ériger le militant en martyr. Le 6 mars, lors d’un meeting de soutien à Matthieu Valet, candidat lepéniste aux municipales à Lille, le vice-président du RN Sébastien Chenu a dédié le début de son discours à « ce jeune homme qui a laissé sa vie pour défendre des idées », « pour en réalité, défendre nos idées ou défendre plutôt l’idée qu’il se faisait de notre pays ».
Si l’étendue de ses posts n’était alors pas encore publique, la proximité de Quentin Deranque avec la mouvance néofasciste était pourtant déjà en partie documentée. Celui qui est par ailleurs vice-président de l’Assemblée nationale a assumé : « Il était des nôtres, il était de notre tribu. »
FranceExtrême droiteEnquêteBoite noire
Donatien Huet, Anass Iddou et Youmni Kezzouf ont contribué à cette enquête.
Les milliers de publications citées ont été consultées à partir de Wayback Machine, site internet qui permet d’enregistrer et conserver des pages web, même lorsqu’elles sont modifiées, deviennent innaccessibles ou que des comptes de réseaux sociaux basculent en « privé ».
Quelques jours avant la publication de cette enquête, nous avons remarqué que les milliers de posts précédemment archivés avaient disparu de Wayback Machine, sans explication à ce jour.
Mediapart les avait précédemment enregistrés et conservés.
Pendant plusieurs semaines, trois journalistes de la rédaction de Mediapart ont écumé les milliers de posts des comptes identifiés, les recoupant avec des éléments biographiques établis, des recherches en sources ouvertes et des sources humaines.
Une fois que nous avons acquis la certitude de nos informations, nous avons sollicité la famille Deranque.
Le père de Quentin, contacté par téléphone le 3 mars, nous a renvoyés vers son avocat.
Mediapart a proposé un rendez-vous à Fabien Rajon, l’avocat de la famille Deranque, les 3 et 4 mars 2026.
Sans réponse, nous avons renvoyé un courriel détaillé le 10 mars 2026, lui faisant part de la découverte des publications de Quentin Deranque sur X, sollicitant un nouveau rendez-vous pour lui en montrer le contenu et prévenir ses parents. Il n’a pas non plus donné suite à cette demande.
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Voir aussi:
https://environnementsantepolitique.fr/2026/03/09/il-existe-des-villes-ou-le-ps-nest-pas-suicidaire/
https://environnementsantepolitique.fr/2026/03/06/extreme-droite-5-gros-mensonges-pour-greenpeace/