BILLET DE BLOG 23 FÉVRIER 2026

manifeste psychiatrie pédopsychiatrie
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TND : Trumpisation Neuro-développementale
Depuis trois semaines, une campagne politique et médiatique vise à modifier en profondeur le champ de la pédo-psychiatrie. Nous ne pouvons que nous féliciter d’être enfin rejoint dans le combat pour l’abolition de la contention et des abus graves, mais ici, cela semble n’avoir pour but que d’achever la privatisation de la pédopsychiatrie.
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Depuis trois semaines, une campagne politique et médiatique[1] vise à modifier en profondeur le champ de la pédo-psychiatrie.
La méthode, simple et efficace, est largement éprouvée dans le débat public : partir de fake news montées en épingle par des médias complaisants, hurler à la faillite d’un service public méthodiquement asphyxié depuis des années, le démanteler sous un prétexte louable de lutter contre les pratiques asilaires[2]et enfin, le vendre à la découpe aux profits d’acteurs privés lucratifs et des nouveaux marchés de plateformes[3].
L’enchaînement des faits et leur accélération sont parlants. Première phase en novembre 2025 avec le dépôt au Sénat d’un amendement qui vise à interdire la psychanalyse par des sénateurs liés au lobbys FondaMental[4]. L’amendement est retiré en dernière minute, mais la ministre de la Santé promet de ne pas en rester là. En cela, elle est dans la droite ligne des ministres de la Santé précédents depuis les premières recommandations de la Haute Autorité de Santé sur l’autisme en 2012.
Fin janvier 2026, l’Express publie une enquête à charge sur la Fondation Vallée dans le Val-de-Marne[5]. Cet établissement de soixante dix lits d’hospitalisation temps plein accueille des enfants en grande souffrance psychique. A partir d’un témoignage indirect, l’article y décrit des pratiques d’isolement et de contention abusives mises sur le compte de « la psychanalyse » et de « théories fumeuses » selon le délégué interministériel aux troubles du neuro-développement (TND), interviewé le lendemain même dans l’hebdomadaire en question[6].
Pourtant, les professionnels et les syndicats de la fondation[7] alertent depuis longtemps sur les conditions indignes d’accueil. En vain. La direction de l’établissement et les tutelles n’en ont cure. Même indifférence suite aux rapports récurrents du Contrôleur Général des Lieux de Privation de Libertés (CGLPL) concernant la prise en charge inadaptée des enfants[8]en psychiatrie.
Quand le scandale est révélé à la Fondation Vallée, les tutelles se montrent étonnamment réactives et c’est logiquement que la CGLPL est saisie. Comment comprendre le premier retour positif des certificateurs de la HAS aux professionnels en juin 2025 à la fin de la visite de certification[9] ?
Le terrain médiatique est donc préparé pour la parution des nouvelles recommandations de la Haute Autorité de Santé[10]qui arrivent deux semaines plus tard, le 12 février 2026. Elles non-recommandent la psychanalyse dans le champ des troubles du spectre de l’autisme et ses promoteurs entendent les rendre opposables.
Du côté de la Fondation Vallée, après une inspection en urgence, l’Agence Régionale de Santé (ARS) Île-de-France décide de fermer les quatre unités[11]. Que s’est-il réellement passé ? Où sont les enfants qui étaient hospitalisés ? Mystère. Probablement dans leur famille, sédatés chimiquement avec d’importantes doses de psychotropes, le temps que l’ARS (ne) trouve (pas) une solution.
Et comment comprendre que, dans le même temps, un grand asile pédopsychiatrique de 80 lits se crée en Alsace, cette fois soutenu par les tutelles ? Il faut dire que celui-ci, à la différence de la Fondation Vallée est tenu par le groupe privé EMEIS (ex ORPEA et le scandale des EHPAD) comme le révèle une enquête récente[12].
Mais faut-il s’étonner de ces évolutions ?
Depuis 2012, l’autisme a été un laboratoire d’une nouvelle antipsychiatrie à la fois néolibérale et neuro-développementale.
Sous de nobles discours d’inclusion et de déstigmatisation, le champ pédopsychiatrique sanitaire et médico-social est systématiquement démembré au nom des progrès de la science. Seul problème, ces progrès ne sont pas légions… Et la catégorie même des « troubles du neuro-développement » n’est, à ce jour, fondée sur aucune base physique, cérébrale ou neurologique de l’avis même des créateurs de ces troubles dans les classifications internationales (Rutter, 2011[13]). Un beau discours qui invisibilise la diversité des troubles des jeunes en souffrance et les responsabilité politiques qu’elle soulève.
La guerre des chapelles entre approches supposées concurrentes (neurocognitivisme, comportementalisme, psychanalyse…) occulte en réalité une guerre économique qui se fait au nom de la science et des finances : une vraie manipulation cognitive[14].
Et depuis 2012, quelles sont les avancées majeures qui suscitent les discours triomphalistes des promoteurs des troubles du neuro-développement ? En réalité si peu. Comme les discours triomphalistes de FondaMental avec ses centres experts[15].
La propagande gouvernementale semble surtout avoir pour vocation d’occulter tant le désengagement de l’État pour les services publics accessibles et gratuits que le délaissement toujours plus important des enfants. Car les politiques neuro-développementales ont surtout fait la part belle aux pseudo-experts et leurs bilans diagnostics chiffrés qui amalgament production d’un chiffre et scientificité.
Ici, il n’est plus question de bien soigner mais de bien trier, de bien diagnostiquer et de bien orienter. Vers qui, vers où ? Vers l’école et les familles. Car les TND n’auraient rien à voir ni avec la pédopsychiatrie ni avec les institutions. Et il est bien connu que ni l’école ni la famille ne sont des institutions…
Et quelles avancées depuis 2012 dans l’humanisation de la pédo-psychiatrie ?
Quelles suites ont été données aux alertes concernant l’indignité des conditions d’accueil des enfants et des adultes malades partout sur le territoire, alertes qui ont vu naître le printemps de la psychiatrie en 2018-2019 ? Aucune.
A la place, toujours plus de destruction de lieux de soins, de calomnies des professionnel.les, d’abandon des enfants et des familles qui ne se contentent pas des effets d’annonce de ces politiques indigentes.
Les délais d’attente en pédopsychiatrie n’ont fait que s’allonger, pendant que les institutions et services médico-sociaux (CMPP, IME, ITEP…) sont progressivement transformés en plateformes diagnostics et d’orientation (PCO). Ces plateformes saturées et inopérantes sont la réponse des pouvoirs publics pour garder la face tandis que s’ouvrent de nouvelles filières d’enfermement et de contraintes qui dénient aux personnes autistes une vie psychique. L’accueil se veut désormais séquentiel, morcelé, et selon votre diagnostic, vous aurez droit à une heure de bilan par-ci, une heure d’accompagnement par-là. La contenance ? Pourquoi faire ? L’anti-soin se présente désormais comme du soin.
Aujourd’hui, les dérives asilaires se font aussi au nom de l’inclusion et elles se traduisent par l’abandon des enfants et de leurs familles, la déresponsabilisation de ces experts qui ont renoncé à soigner, par le climat d’inquisition des tutelles (HAS, ARS).
Nous ne pouvons que nous féliciter d’être enfin rejoint dans le combat pour l’abolition de la contention et des abus graves en psychiatrie et en pédopsychiatrie, mais ici, cela semble n’avoir pour but que d’achever la privatisation de la pédopsychiatrie par le cheval de Troie des TND.
Expertiser n’est pas soigner, être expertisé.e n’est pas se soigner. Nous vous donnons RDV le samedi 28 mars 2026 à la Bourse du Travail.
Printemps de la psychiatrie
Contact : printempsdelapsychiatrie@gmail.com; printempsdelapsychiatrie.org
[1] Stéphanie Benz, « Des enfants maltraités dans un hôpital pédopsychiatrique près de Paris. Enquête sur les dérives de la Fondation Vallée », L’Express, 25.01.2026
[2] Florent Chapel et Richard Delorme, « La maltraitance des enfants et des adolescents dans les hôpitaux psychiatriques n’est pas une fatalité », Le Monde, 10.02.2026
[3] Lorraine Poupon, « BetterHelp, l’ubérisation de la santé mentale servie par les influenceurs », Mediapart, 17.02.2026
[4] https://www.senat.fr/amendements/2025-2026/122/Amdt_159.html
[5] Stéphanie Benz, op cit
[6] Stéphanie Benz, Rien ne peut justifier l’isolement d’un enfant. Etienne Pot réagit à nos révélations sur la fondation Vallée, L’Express, 28.01.2026
[7] https://intercolleges-psychos-idf.fr/spip.php?article251
[8] CGLPL, Avis relatif aux enfants privés de libertés dans les établissements de santé mentale, Journal Officiel 4.12.2025
[9] CGT, Droit de réponse de la CGT à l’article de l’express du 25.01.2026
[10] Haute Autorité de Santé, Trouble du spectre de l’autisme. Interventions et parcours de vie du nourrissons, de l’enfant et de l’adolescent, 12.02.2026
[11] Mattea Battaglia et Camille Stromboni, « Fondation Vallée: une suspension d’activité décidée pour quatre unités de l’hôpital pédopsychiatrique », Le Monde, 19.02.2026
[12] Laurence Delleur, Après le désastre des EHPAD, le groupe ORPEA rebondit en psychiatrie, Blast, 13.01.2026
[13] Rutter M. Research review: Child psychiatric diagnosis and classification: concepts, findings, challenges and potential. J Child Psychol Psychiatry. 2011 Jun;52(6):647-60. doi: 10.1111/j.1469-7610.2011.02367.x. Epub 2011 Mar 24. PMID: 21434914.
[14] https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/la-science-cqfd/guerre-cognitive-dernieres-nouvelles-du-front-7741857
[15] https://www.lemonde.fr/sciences/article/2025/06/03/la-communication-de-la-fondation-fondamental-epinglee-pour-embellissement-de-resultats-scientifiques_6610297_1650684.html
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Enfance et familles: péril imminent! Pour la pluralité des soins en pédopsychiatrie
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