L’ACCORD HỒ CHÍ MINH – SAINTENY : UNE OCCASION RATÉE DE PAIX. PREMIÈRE PARTIE

Entrée des troupes japonaises à Saïgon en 1941 – Par Japanese Army — « Chronique de la Seconde Guerre Mondiale », Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=7654046
par HAI QUANG HO
DIMANCHE 1 MARS 2026
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Le 6 mars 1946, Hồ Chí Minh et Jean Sainteny signèrent un accord qui, s’il avait été respecté, aurait peut-être permis d’éviter à la France et au Vietnam de s’affronter dans le cadre de la Guerre d’Indochine (1946 – 1954). À l’occasion du 80e anniversaire de cet accord, il a semblé intéressant de revenir sur l’histoire de cette occasion ratée de paix.
Cette première partie couvre la période de la colonisation française de ce que la France nommera l’Indochine à la fin de la Seconde Guerre mondiale et la recolonisation. La seconde partie sera publiée au sein du numéro suivant.
I – L’ANÉANTISSEMENT DE LA PRÉSENCE FRANÇAISE EN INDOCHINE
Les territoires du Sud-est asiatique colonisés par la France à partir du milieu de 19ème siècle furent regroupés en 1887 pour former l’Indochine française qui, à cette date, ne comprenait que le Cambodge et le Vietnam politiquement et administrativement découpés par la France en trois parties. Le Laos et le Kouang Thchéou Wan lui furent rattachés respectivement en 1899 et 1900. Cet ensemble de colonies et protectorats était dirigé par un gouverneur général dépositaire des pouvoirs de la République. En 1945, au terme d’un processus historique complexe, le Japon élimina la domination française.
L’impérialisme japonais en Asie
À partir de 1868, début de l’ère Meiji, le Japon se transforme radicalement en quelques décennies. Après avoir liquidé le système féodal et modernisé le pays, il se lance à la conquête de nouveaux territoires pour augmenter ses ressources en matières premières et élargir ses débouchés extérieurs.
Taïwan est conquis en 1895, la Corée en 1905, la Mandchourie en 1931. En 1937, le Japon commence à attaquer la Chine, parvient à s’emparer d’une partie du pays et à occuper tous les ports. Mais les troupes de Tchang Kaï-Shek pouvaient continuer de lui résister, car elles étaient ravitaillées par l’Angleterre à travers la Birmanie, et par la France grâce au chemin de fer reliant Haiphong et Hanoï au Yunnan. C’est pour couper cette voie de communication que les troupes japonaises pénètrent au Vietnam en 1940, avant d’envahir la Thaïlande, la Malaisie, les îles Philippines, la Birmanie, les Indes néerlandaises et quelques îles du Pacifique. Selon les sources officielles japonaises, les forces armées terrestres comptaient 6 015 000 soldats(1).

Concernant l’Indochine, quelles relations furent-elles établies entre le gouvernement de Vichy, qui dirigeait alors cette colonie, et le Japon qui voulait y pénétrer ? Aux termes d’un accord signé à Tokyo le 30 août 1940, puis confirmé le 23 septembre :
- le Japon reconnaissait la souveraineté de la France sur l’Indochine ; l’administration et l’armée françaises restaient donc en place ;
- la France autorisait les troupes japonaises à occuper le Tonkin.
De 1940 à 1945, le Vietnam se trouva donc sous le double joug de la France et du Japon. C’est pour lutter contre ces deux puissances impérialistes que Hồ Chí Minh rentra au Vietnam en 1941, après une absence de trente ans.
Retour de Hồ Chí Minh au Vietnam
En 1890, à la naissance de Hồ Chí Minh, le Vietnam était sous domination coloniale et la France l’avait subdivisé en trois parties : la Cochinchine au sud, l’Annam au centre et le Tonkin au nord.

C’est pour comprendre les ressorts de la colonisation et afin de pouvoir mieux lutter contre elle que Hồ Chí Minh s’embarqua pour la France en 1911. Pendant trois décennies, il mena en Europe et en Asie diverses actions pour l’indépendance du Vietnam, mais aussi pour celle d’autres colonies. Dans cette perspective, il participa notamment à la création du Parti communiste français (1920), de l’Union intercoloniale (1921), du Thanh Niên (« Jeunesse révolutionnaire du Vietnam » en 1925), du Parti communiste thaïlandais (1928) et, en 1930, du Parti communiste vietnamien, transformé la même année en Parti communiste indochinois afin de pouvoir accueillir des militants laotiens et cambodgiens.
C’est donc doté d’une solide expérience du combat révolutionnaire que Hồ Chí Minh rentre au Vietnam en 1941 pour mener la lutte contre l’occupation étrangère. À cette fin, il fonde le Vietminh (contraction de Việt Nam độc lập đồng minh signifiant Ligue pour l’indépendance du Viêt Nam). Il s’agit d’un front ouvert à toutes les forces luttant pour l’indépendance du pays. Entre 1940 et 1945, le sort des Vietnamiens est catastrophique. Les ressources du pays étant pillées par les occupants français et japonais, disettes et famines font plusieurs centaines de milliers de morts selon les estimations les plus basses. À partir de juin 1942, un retournement militaire d’importance se produit en Asie : face aux forces armées déployées par les Alliés, les troupes nippones commencent à reculer partout. Pour résister, les Japonais avaient besoin d’une base arrière ; c’est l’Indochine française qu’ils choisirent. Le 9 mars 1945, ils s’emparèrent du pouvoir d’État après avoir anéanti l’administration et les garnisons françaises. Le 11 mars, sous la pression des Japonais, l’empereur vietnamien Bảo Đại dénonça tous les traités conclus avec la France et proclama l’indépendance d’un nouvel État, l’Empire du Vietnam. À cette date, la présence de la France en Indochine est donc entièrement liquidée.
Deux marchandises exportées étaient à l’origine de l’excédent de la balance commerciale indochinoise : le riz et le caoutchouc. Or, la Cochinchine en était le principal centre de production. De plus, la plupart des grandes plantations d’hévéas appartenant à de puissantes sociétés capitalistes françaises se trouvaient aussi en Cochinchine. C’est bien pourquoi les colonialistes s’opposèrent à son inclusion dans la République du Vietnam que la France avait reconnue à travers l’accord Hồ Chí Minh — Sainteny. D’ailleurs, dès le 1er juin 1946, l’amiral d’Argenlieu fit proclamer la République de Cochinchine pour la détacher du reste du Vietnam. Dans ces conditions, il est clair que les négociations, qui se déroulèrent à Fontainebleau (6 juillet — 12 septembre 1946) entre Hồ Chí Minh et les représentants de la France, ne pouvaient qu’échouer.
Occasion manquée d’une solution pacifique respectueuse du peuple vietnamien
Ne pouvant faire accepter sa position à la délégation vietnamienne et décidée à reconquérir l’ensemble de l’Indochine, la France fit bombarder le port de Haiphong le 23 novembre 1946. C’est ainsi que débuta la « Guerre d’Indochine », qui ne se terminera qu’en 1954 après la défaite de l’armée française dans la cuvette de Diên Biên Phu. L’onde de choc de la déroute française se répandit dans toutes les colonies, à commencer par l’Algérie.
Des accords signés à Genève le 21 juillet 1954 mirent fin à la « Guerre d’Indochine ». Ils libéraient le Cambodge et le Laos de la domination française et divisaient le Vietnam en deux parties situées de part et d’autre du 17e parallèle. Mais cette division était seulement provisoire, car il était également prévu que des élections générales destinées à réunifier le Vietnam se tiennent au plus tard en 1956.
Cherchant à contrer à tout prix l’avancée du socialisme en Asie du Sud-est, les États-Unis s’opposèrent farouchement à la tenue de ces élections. Pire : dès 1955, ils envoyèrent au Sud Vietnam les premiers groupes de « conseillers militaires » américains. La « Guerre du Vietnam » venait de succéder à la « Guerre d’Indochine ».
Le cours de l’histoire aurait certainement été bien différent si les colonialistes français avaient respecté l’accord Hồ Chí Minh — Sainteny en considérant que la Cochinchine faisait bien partie du Vietnam.
Notes de bas de page
| ↑1 | Le désarmement des forces armées japonaises n’est pas encore terminé, Le Monde, 9 août 1946. |
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L’ACCORD HỒ CHÍ MINH – SAINTENY : UNE OCCASION RATÉE DE PAIX. SECONDE PARTIE

Cette seconde partie, qui couvre la période allant de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’au début de la Guerre du Vietnam (1955), explique le déclenchement de la Guerre d’Indochine (1946-1954) et l’échec de la tentative française de reconquérir le Vietnam. La première partie est à retrouver ici.
II – L’ÉCHEC DE LA RECOLONISATION DU VIETNAM PAR LA FRANCE
La conférence de Potsdam et la nouvelle division du Vietnam
Après la capitulation de l’Allemagne (7 mai 1945), bien que subissant défaite sur défaite en Asie, le Japon ne s’avoue pas vaincu et continue de lutter. Estimant que la fin de la guerre mondiale est toute proche, Harry Truman, Joseph Staline et Winston Churchill se réunissent à Potsdam (17 juillet – 2 août 1945) pour fixer le sort à réserver aux pays vaincus.
Concernant la présence du Japon en Indochine, il est décidé qu’après la défaite des troupes nippones, le Vietnam sera divisé en deux parties au niveau du 16ème parallèle. Les soldats chinois de Tchang Kaï-Shek seront chargés de désarmer les Japonais dans la partie nord du pays. La même mission sera confiée aux Britanniques pour ce qui concerne la partie sud. Ces décisions sont appliquées rapidement, le Japon ayant capitulé le 15 août 1945 suite au bombardement d’Hiroshima et de Nagasaki les 6 et 9 août.
Révolution d’août 1945 et indépendance du Vietnam
Pour les résistants vietnamiens, la capitulation du Japon ouvrait la possibilité de déclencher une révolution pouvant déboucher sur l’indépendance du pays. Toutes les conditions étaient réunies pour cela. En effet, depuis le 9 mars 1945, il n’existait plus de pouvoir colonial français en Indochine et, le 15 août, l’empereur Hirohito avait annoncé à la radio la capitulation sans condition du Japon. De plus, par décision des Américains, les Britanniques et les Chinois chargés par la conférence de Potsdam de désarmer les troupes japonaises n’étaient pas autorisés à envoyer leurs soldats au Vietnam tant que la reddition japonaise n’aurait pas été officiellement signée. Celle-ci n’intervint que le 2 septembre 1945.
Au Vietnam, entre le 15 août et le 2 septembre, les champs politique et militaire n’étaient donc plus occupés par ceux qui les contrôlaient jusque-là. Pour prendre de vitesse les « Alliés » (Chinois, Anglais, Américains, Français) qui voulaient revenir en Indochine, Hồ Chí Minh lança le 16 août un appel à l’insurrection générale. Celle-ci déferla sur l’ensemble du Vietnam en rencontrant peu de résistance. Le 23 août, l’empereur Bảo Đại accepta d’abdiquer, mettant ainsi fin à l’« Empire du Vietnam », qui n’exista donc que quelques mois.
Le 2 septembre, à Hanoi, Hồ Chí Minh proclama l’indépendance du Vietnam. Devant une immense foule, il déclara notamment :
En fait, depuis l’automne de 1940, notre pays a cessé d’être une colonie française pour devenir une possession nippone. Après la reddition des Japonais, notre peuple tout entier s’est dressé pour reconquérir sa souveraineté nationale et a fondé la République démocratique du Vietnam. La vérité est que notre peuple a repris son indépendance des mains des Japonais et non de celles des Français… nous, membres du Gouvernement provisoire, déclarons, au nom du peuple du Vietnam tout entier, nous affranchir complètement de tout rapport colonial avec la France impérialiste, annuler tous les traités que la France a signés au sujet du Vietnam, abolir tous les privilèges que les Français se sont arrogés sur notre territoire.
Les colonialistes français n’acceptèrent évidemment pas l’indépendance du Vietnam.
Le retour de la France au Vietnam
En mars 1945, il y avait environ 62 000 soldats japonais en Indochine(1). Les Britanniques, chargés de désarmer ceux qui occupaient la partie située au sud du 16ème parallèle, mais aussi de lutter contre les forces du Vietminh, commencèrent à arriver en Cochinchine le 13 septembre 1945. Leur mission terminée, ils cédèrent la place à la France, dont les premières troupes débarquèrent le 15 octobre. Au nord du 16ème parallèle, un accord franco-chinois du 28 février 1946 décida qu’après avoir désarmé les Japonais, les troupes de Tchang Kaï-Shek quitteraient le Vietnam entre le 1er et le 15 mars.
À partir de mars 1946, la France put donc reprendre pied au Vietnam. Toutefois, sa présence sur le terrain restait très partielle et seulement militaire. Afin de restaurer entièrement sa domination, il lui fallait encore organiser son retour sur le plan politique. Pour cela, elle devait négocier avec Hồ Chí Minh.
L’accord Hồ – Sainteny
Le 6 mars 1946, un accord politique est conclu entre Hồ Chí Minh, chef du gouvernement de la République démocratique du Vietnam, et Jean Sainteny, commissaire de la République pour le Tonkin et l’Annam du Nord. Aux termes de cet accord :
1°) Le gouvernement français reconnaît la République du Vietnam comme un État libre ayant son gouvernement, son parlement, son armée et ses finances, faisant partie de la Fédération indochinoise et de l’Union française et s’engage à entériner les décisions prises par les populations consultées par référendum.
2°) Le gouvernement du Vietnam se déclare prêt à accueillir amicalement l’armée française lorsque, conformément aux accords internationaux, elle relèvera les troupes chinoises.
3°) les détails de cet accord feront ultérieurement l’objet de négociations.
L’application du point n°2 ne posa pas de problème : après le départ des soldats de Tchang Kaï-Shek, les troupes françaises purent entrer dans Hanoi le 18 mars 1946 sans avoir à combattre.
La lecture du point n°1 montre que HCM est très conciliant : il accepte en effet que le Vietnam devienne un État certes « libre », mais, en même temps, non totalement indépendant, puisque « faisant partie de la Fédération indochinoise et de l’Union française » dirigées par la France.
L’accord du 6 mars 1946 avait aussi précisé qu’ultérieurement des négociations devraient porter « notamment sur les relations diplomatiques du Viet Nam avec les États étrangers, le statut futur de l’Indochine, les intérêts économiques et culturels ». Le point central était évidemment de savoir quel contenu il fallait donner à l’entité « Vietnam ».
Si, pour Hồ Chí Minh, le Vietnam englobe évidemment la Cochinchine, l’Annam et le Tonkin, pour le gouvernement français et les colonialistes, il n’était pas question de céder la Cochinchine. D’ailleurs, dès août 1945, le général de Gaulle avait donné l’ordre : « Ne donnez pas la Cochinchine à Hồ Chí Minh ! »(2). Il suffit de regarder la balance commerciale de l’Indochine pour comprendre sa position. L’analyse de l’INSEE(3) vaut la peine d’être rapportée.

Deux marchandises exportées étaient à l’origine de l’excédent de la balance commerciale indochinoise : le riz et le caoutchouc. Or, la Cochinchine en était le principal centre de production. De plus, la plupart des grandes plantations d’hévéas appartenant à de puissantes sociétés capitalistes françaises se trouvaient aussi en Cochinchine. C’est bien pourquoi les colonialistes s’opposèrent à son inclusion dans la République du Vietnam que la France avait reconnue à travers l’accord Hồ Chí Minh – Sainteny.
D’ailleurs, dès le 1er juin 1946, l’amiral d’Argenlieu fit proclamer la République de Cochinchine pour la détacher du reste du Vietnam. Dans ces conditions, il est clair que les négociations, qui se déroulèrent à Fontainebleau (6 juillet – 12 septembre 1946) entre Hồ Chí Minh et les représentants de la France, ne pouvaient qu’échouer.
Ne pouvant faire accepter sa position à la délégation vietnamienne et décidée à reconquérir l’ensemble de l’Indochine, la France fit bombarder le port de Haiphong le 23 novembre 1946. C’est ainsi que débuta la « Guerre d’Indochine », qui ne se terminera qu’en 1954 après la défaite de l’armée française dans la cuvette de Diên Biên Phu. L’onde de choc de la déroute française se répandit dans toutes les colonies, à commencer par l’Algérie.
Des accords signés à Genève le 21 juillet 1954 mirent fin à la « Guerre d’Indochine ». Ils libéraient le Cambodge et le Laos de la domination française et divisaient le Vietnam en deux parties situées de part et d’autre du 17ème parallèle. Mais cette division était seulement provisoire, car il était également prévu que des élections générales destinées à réunifier le Vietnam se tiennent au plus tard en 1956.
Cherchant à contrer à tout prix l’avancée du socialisme en Asie du Sud-est, les États-Unis s’opposèrent farouchement à la tenue de ces élections. Pire : dès 1955, ils envoyèrent au Sud Vietnam les premiers groupes de « conseillers militaires » américains. La « Guerre du Vietnam » venait de succéder à la « Guerre d’Indochine ».
Le cours de l’histoire aurait certainement été bien différent si les colonialistes français avaient respecté l’accord Hồ Chí Minh – Sainteny en considérant que la Cochinchine faisait bien partie du Vietnam.
Notes de bas de page
| ↑1 | Bensacq-Tixier, Nicole. La France en Chine de Sun Yat-sen à Mao Zedong, 1918-1953. Presses universitaires de Rennes, 2014, https://doi.org/10.4000/books.pur.65234. |
|---|---|
| ↑2 | De Gaulle et l’Indochine 1940 – 1946 https://excerpts.numilog.com/books/9782365830041.pdf. |
| ↑3 | L’évolution de la situation économique en Indochine de 1939 à 1946, Études et conjoncture – Union française / Économie française, 2e année, n°7, 1947. pp. 47-67. |