Le tapis de bombes qui s’abat aujourd’hui sur l’Iran n’atteindra pas ses buts, même si le régime a été décapité.

ENTRETIEN

« Les bombardements n’entraînent jamais de changement de régime positif »

1 mars 2026 | Par Joseph Confavreux

Pour Robert Pape, politiste à l’université de Chicago, auteur du livre de référence sur les effets des attaques aériennes dans l’histoire, le tapis de bombes qui s’abat aujourd’hui sur l’Iran n’atteindra pas ses buts, même si le régime a été décapité.

« Il n’y a pratiquement aucune chance que les bombardements actuels engendrent un changement de régime positif en Iran », juge d’emblée Robert Pape, joint par téléphone aux États-Unis, où il est professeur de relations internationales à l’université de Chicago. 

Le politiste est l’auteur d’un livre de référence, publié il y a maintenant trente ans, mais encore largement discuté dans les écoles militaires aux États-Unis. Intitulé Bombing to WinAir Power and Coercion in War et publié aux presses universitaires de Cornell en 1996, l’ouvrage se fonde sur l’étude de trente-trois campagnes aériennes allant du Japon en 1944-1945 jusqu’à l’Irak en 1991. Il a été publié en français en 2011 par le Centre d’études stratégiques aérospatiales et la Documentation française sous le titre Bombarder pour vaincre. Puissance aérienne et coercition dans la guerre.

Photo publiée le 28 février 2026 par le commandement la marine états-unienne montrant un destroyer lance-missiles depuis un lieu tenu secret. © Photo US Central Command (CENTCOM) / AFP

Pour l’auteur, « depuis la Première Guerre mondiale, des dizaines et des dizaines de tentatives ont été menées par de nombreux pays, notamment les États-Unis, la Grande-Bretagne, Israël et la Russie, afin d’utiliser la puissance aérienne pour tenter d’imposer un changement de régime ».

Pourtant, analyse le politiste, ces « interventions aboutissent systématiquement à deux résultats. D’abord, le régime en place reste inchangé. Certes, des dirigeants sont tués, mais ils sont remplacés par des personnes qui leur ressemblent beaucoup. Et, plus profondément, on observe une radicalisation des nouveaux dirigeants, qui sont davantage agressifs et enclins à prendre des mesures plus radicales, y compris militairement. Ce sont ces deux scénarios auxquels il faut se préparer aujourd’hui avec l’attaque contre l’Iran ».

L’histoire n’apporte-t-elle vraiment aucun contre-exemple ? « Pas un seul depuis la Première Guerre mondiale, insiste le chercheur. C’est-à-dire sur plus d’un siècle. Les seuls contre-exemples possibles supposent la présence de forces amies sur place, permettant une campagne aérienne et terrestre coordonnée. Mais ce n’est pas le cas ici. »

Le fait, comme c’est le cas pour le régime iranien, et davantage encore après le bain de sang commis en janvier dernier, que ses dirigeants sont détestés par une partie importante de la population ne change rien. « On ne trouve pas d’exception », insiste Robert Pape, en prenant l’exemple de la dictature libyenne

« En avril 1986, les États-Unis ont tenté d’éliminer Mouammar Kadhafi, très impopulaire auprès d’une grande partie de son peuple, avec toutes les armes de précision dont disposait notre pays. Cela n’a pas fonctionné, et cela a radicalisé Kadhafi, conduisant les Libyens à faire exploser le vol 103 de la PanAm lors de l’attentat de Lockerbie en tuant plus de 250 civils. »

Du Japon à la Yougoslavie

Dans son ouvrage intitulé Le Gouvernement du ciel. Histoire globale des bombardements aériens (Les Prairies ordinaires, 2014), l’historien Thomas Hippler montrait la genèse coloniale de ces campagnes apportant « la paix aux peuples blancs, et les bombes aux colonisés » et parvenait à des conclusions proches de celle de Robert Pape.

Reprenant notamment les débats sur l’efficacité stratégique des bombardements destinés à obtenir les redditions de l’Allemagne et du Japon lors des derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, Thomas Hippler montrait une radicalisation des offensives aériennes en dépit de la faiblesse des résultats et de l’ampleur des pertes humaines.

L’historien écrivait ainsi, à propos du Japon, que « l’efficacité de l’aviation, et même de la bombe atomique, est largement exagérée », bien que la question demeure débattue, notamment dans l’ouvrage de Philips O’Brien, How the War Was Won. Air-Sea Power and Allied Victory in World War II (Cambridge Military Histories, 2015, non traduit).

Les thèses du livre de Robert Pape ont aussi été discutées. Mais même dans ce bilan roboratif et critique dressé vingt-cinq ans après la parution de l’ouvrage du politiste, les auteurs – pourtant professeurs associés d’études militaires à l’US Air Command and Staff College d’Alabama – écrivent que « Pape a raison de dire qu’une stratégie aérienne visant à inciter les civils à se révolter contre leurs dirigeants a peu de chances de fonctionner, surtout contre les États totalitaires ».

La politique étrangère belliqueuse de Donald Trump est moins liée à une véritable stratégie géopolitique qu’à des équilibres internes à son propre camp.

Robert Pape

Plusieurs acteurs et théoriciens de la guerre évoquent néanmoins, à l’encontre des thèses de Robert Pape, l’opération Allied Force menée au printemps 1999 contre le régime de Slobodan Milosevic, caractérisée par un engagement à la fois massif et exclusif de la puissance aérienne et qui vint à bout, sans appui de troupes au sol, de la détermination du président serbe. Une objection que Robert Pape jugea néanmoins insuffisante pour ébranler l’ensemble de sa thèse dans un article de 2004 de la revue Foreign Affairs intitulé « The True Worth of Air Power ».

Quoi qu’il en soit, comment le politiste américain comprend-il la décision des États-Unis de s’engager ainsi en Iran aux côtés d’Israël alors que la Libye bombardée en 2011 et l’Irak attaqué en 2003 demeurent des États semi-faillis soumis au chaos social et politique, et que les talibans ont repris le pouvoir en Afghanistan ?

« Pour moi, cela est lié à des pressions politiques internes aux États-Unis, répond Robert Pape. La politique étrangère belliqueuse de Donald Trump est moins liée à une véritable stratégie géopolitique qu’à des équilibres internes à son propre camp. C’est vrai pour le Venezuela. C’est vrai pour le Groenland. Et c’est vrai maintenant pour l’Iran. Le président Trump a simplement décidé que le meilleur calcul politique pour lui – et je parle bien du meilleur calcul politique interne – était de bombarder l’Iran. »

Publié par jscheffer81

Cardiologue ancien chef de service au CH d'Albi et ancien administrateur Ancien membre de Conseil de Faculté Toulouse-Purpan et du bureau de la fédération des internes de région sanitaire Cofondateur de syndicats de praticiens hospitaliers et d'associations sur l'hôpital public et l'accès au soins - Comité de Défense de l'Hopital et de la Santé d'Albi Auteur du pacte écologique pour l'Albigeois en 2007 Candidat aux municipales sur les listes des verts et d'EELV avant 2020 Membre du Collectif Citoyen Albi

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