Nucléaire : EDF pris en défaut sur la gestion de crise de l’EPR
L’autorité de sûreté donne un mois à EDF pour démontrer qu’en cas d’urgence les moyens matériels nécessaires à la sécurisation du site sont accessibles et que les personnels savent les utiliser. Car, en l’état, son organisation de crise est « insuffisante », ce qui pourrait « compliquer la gestion d’un accident ».
9 septembre 2025 à 15h26
L’EPRL’EPR de Flamanville, premier réacteur nucléaire construit en France depuis vingt-cinq ans, est à l’arrêt depuis juin et ne devrait pas redémarrer avant début octobre, en raison de problèmes sur des soupapes de sûreté.
Mais ses difficultés ne s’arrêtent pas à ces problèmes mécaniques. EDF a été sommé par l’Autorité de sûreté nucléaire et de radioprotection, l’ASNR, de lui présenter d’ici le 3 octobre un plan de suivi « global et homogène » sur les moyens matériels à utiliser en cas de situation d’urgence. Car lors d’une inspection « inopinée », c’est-à-dire sans prévenir l’exploitant à l’avance, le 20 août dernier, les expert·es de l’ASNR ont eu la mauvaise surprise de constater que du matériel important pour gérer une crise n’était pas accessible et que les personnels ne maîtrisaient pas la marche à suivre.
« L’organisation de l’EPR de Flamanville concernant la gestion et les moyens de crise apparaît insuffisante », écrit l’autorité de sûreté dans sa lettre de suite d’inspection, utilisant un vocabulaire d’une rare sévérité dans ce type d’échange avec l’exploitant.

C’est ce que relève Guy Vastel, membre de la commission locale d’information de Flamanville au nom de l’Association pour le contrôle de la radioactivité dans l’Ouest (Acro) : « C’est la première fois qu’on lit le mot “insuffisant” » dans un courrier de l’ASNR concernant l’EPR, explique-t-il ; « en général, leur avis est : “satisfaisant” ou “perfectible” ».
Formation insuffisante
Concrètement, le chef de division de l’ASNR, Gaëtan Lafforgue-Marmet, explique dans ce courrier que lors de l’inspection, les personnels de l’EPR n’ont pas été « en mesure de mettre en œuvre » le raccordement électrique qui leur était demandé, dans le cadre d’un exercice de mise en situation.
Or il s’agissait de leur faire remplacer une partie du tableau électrique permettant, en situation d’urgence, à la Force d’action rapide nucléaire (Farn), une unité spécialisée sur la centrale dédiée à la gestion des urgences, de réalimenter des batteries en cas de perte totale des alimentations en électricité. Les réacteurs nucléaires ont besoin d’être en permanence alimentés en électricité, afin, notamment, de contrôler la réaction en chaîne dans leur cuve.
Malgré les actions de remédiation que vous avez engagées suite à ces demandes, des lacunes persistent.
Avis de l’ASNR
« Les agents ont dû s’interroger à de nombreuses reprises sur les actions qu’ils devaient mener », malgré leur « professionnalisme » et leurs « compétences techniques » saluées par l’ASNR. Il semble que c’est la formation offerte aux agents qui soit en cause, ne permettant pas de fournir une « vision globale et effective » de la manière de déployer les matériels de crise.
Autre problème identifié lors de cette inspection : plusieurs matériels ne se trouvaient pas là où ils auraient dû être. Différents types de cellules électriques étaient mélangés les uns avec les autres, une caisse était mal étiquetée, des fiches d’inventaire n’étaient pas disponibles… Tout cela concourt à créer une « confusion » dans les équipements à utiliser en cas d’urgence. « La disponibilité des moyens mobiles, ainsi que de leurs outils et accessoires nécessaires à leur mise en œuvre, n’est pas assurée », note l’ASNR.
De plus, certains équipements (dispositif de gonflage de joints de porte, jumelles marines…) à utiliser en cas d’agression n’ont pas pu être inspectés par l’ASNR, car les agents sur place ne les ont pas trouvés à l’endroit prévu. Or, en juin déjà, lors d’une précédente visite de l’autorité, un thermomètre était resté introuvable.
Sollicité par Mediapart, EDF répond que les constats de l’autorité « ne remettent pas en cause le caractère opérationnel de l’organisation de crise du site, et donc sa capacité à gérer une situation d’urgence, ni la disponibilité des moyens de crise ». Et ajoute que « les matériels sont présents et fonctionnels, comme l’a démontré la bonne réalisation d’un autre exercice lors de la même inspection ».
Jointe au sujet de cette lettre, l’ASNR explique que « la difficulté principale réside dans le suivi des actions du site, que ce soit le suivi des matériels, mais aussi le suivi des essais “à blanc”, des exercices des équipes ». Certains points sont « vus en retrait » et « ne progressent pas assez vite [selon elle] ».
Concrètement, « cette gestion ne crée pas de risque d’accident », précise l’autorité à Mediapart, mais « elle pourrait le cas échéant compliquer la gestion d’un accident ». Si l’EPR avait fonctionné, ces dysfonctionnements n’auraient pas conduit l’ASNR à arrêter le réacteur, car « le professionnalisme et les compétences techniques des agents sont un point fort, donc la situation saurait être gérée par l’exploitant ».
À LIRE AUSSIEPR de Flamanville : un an de démarrage et un record d’incidents
22 mai 2025
L’ASNR a, de plus, décelé une mauvaise déclaration d’information d’EDF concernant la procédure de remplacement d’une pièce d’un tableau électrique : alors qu’elle est signalée comme ayant été « déployée », c’est-à-dire mise en pratique, « la mise en situation a révélé que l’exploitant n’a pas été en mesure de mettre en œuvre » ce moyen, note l’ASNR. Interrogée sur ce point par Mediapart, elle répond qu’« EDF n’a pas fait de fausse déclaration » mais que l’exploitant « a considéré que la validation à blanc du trajet était suffisante, sans s’interroger sur la mise en place du matériel sur l’installation ».
L’avis est d’autant plus sévère pour EDF que l’entreprise avait déjà fait l’objet d’une inspection de l’Autorité de sûreté nucléaire et de demandes sur ce même sujet en mars 2025 : « Malgré les actions de remédiation que vous avez engagées suite à ces demandes, des lacunes persistent. »
Pour Guy Vastel, « ça fait froid dans le dos car quand un réacteur ne va plus, il faut aller vite. C’est quand même inquiétant, on pensait qu’ils étaient plus sérieux dans la gestion du matériel de crise, dans la façon de le stocker et de le préparer ».
EDF disposait d’un mois à partir du 3 septembre pour remettre à l’ASNR les justifications et informations demandées.