Privée de pilote, la planification écologique plus que jamais dans le flou
La nomination d’un nouveau secrétaire général à la planification écologique traîne en raison d’une lutte d’influence entre Matignon et l’Elysée. Pendant ce temps-là, les départs se multiplient dans la structure, alors que la transition écologique est menacée d’immobilisme.
Par Audrey Garric et Matthieu GoarPublié aujourd’hui à 16h30, modifié à 17h52 https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/04/03/privee-de-pilote-la-planification-ecologique-plus-que-jamais-dans-le-flou_6590403_3244.html
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Que veut faire l’Elysée du Secrétariat général à la planification écologique (SGPE) ? Depuis la mi-février et l’annonce du départ de son patron, Antoine Pellion, la nomination de son ou de sa remplaçante traîne et fait l’objet d’une lutte d’influence entre Matignon et la présidence de la République. Emmanuel Macron a certes toujours aimé prendre son temps, mais le SGPE a-t-il le luxe de perdre des semaines ? Imaginée pendant la campagne présidentielle de 2022, cette administration placée sous l’autorité du premier ministre, lieu de réflexion et d’arbitrage sur la transition écologique, cherche sa place depuis le départ d’Elisabeth Borne de la Rue de Varenne et voit beaucoup de ses agents quitter le navire. « Il faut du renouveau, sinon le SGPE va continuer à se déliter et risque de disparaître à court ou moyen terme », glisse une source de l’administration, inquiète d’une planification « à l’arrêt ».
La dernière semaine de février, quelques jours après le départ de M. Pellion, François Bayrou propose à Emmanuel Macron le nom d’Augustin Augier pour le remplacer. Ancien délégué général des Ecologistes et, de fait, ex-bras droit de Marine Tondelier, l’homme est surtout un expert de l’écosystème centriste et des arcanes du MoDem. Fils de Marielle de Sarnez – la femme de confiance de François Bayrou, morte en 2021 –, il a participé aux campagnes présidentielles de M. Bayrou en 2002 et 2007. Cet ancien de Médecins sans frontières et fondateur d’une autre ONG médicale, Alima, connaît très bien plusieurs membres du cabinet du premier ministre.
Une proximité utile alors que le SGPE se transforme de plus en plus en cabinet de conseil au service des autres administrations. Depuis l’arrivée de Gabriel Attal à la tête du gouvernement en janvier 2024, puis également sous Michel Barnier, le chef du SGPE n’a en effet plus la double casquette de conseiller écologie du premier ministre, ce qui l’a éloigné des décisions et lui a fait perdre en influence. Au moment où l’écologie peine à exister dans l’agenda gouvernemental, les partisans de M. Augier vantent ce lien avec le premier ministre.
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Mais l’Elysée rechigne précisément à le nommer à cause de cette proximité avec M. Bayrou. Selon plusieurs sources, le chef de l’Etat estime que le premier ministre ne défend pas assez son bilan en matière écologique. Entretenant le flou, l’Elysée laisse fuiter d’autres hypothèses. Les noms de Brice Huet, à la tête du Commissariat général au développement durable (CGDD), ou de Clément Beaune, nouveau haut-commissaire au plan, ont circulé un temps. Désormais, ce sont des pistes venues de la Caisse des dépôts et consignations qui sont évoquées. « Il est normal d’avoir des allers-retours entre Elysée et Matignon. Il n’y a pas de tensions particulières et la nomination est attendue dans les prochains jours », assure l’entourage du premier ministre.
« On agit au coup par coup »
Cette indécision renforce l’idée d’une possible fusion du SGPE avec le CGDD, le Plan ou avec un autre organisme placé sous l’égide de Matignon, France Stratégie. Des députés écologistes ont fait voter un amendement pour « étudier » cette hypothèse lors de l’examen en commission du projet de loi de simplification, fin mars. Au milieu de ce flou, chacun avance ses ambitions et sa vision du SGPE. « Il faut une personnalité qui connaît parfaitement l’Etat, mais aussi capable de faire des deals avec les industriels pour rendre la transition concrète. Il y a ce genre de profils à la Banque publique d’investissement, à la Caisse des dépôts, à l’Ademe », plaide ainsi Pascal Canfin, député européen.
Pendant ce temps-là, les départs se poursuivent au SGPE. Après celui d’Antoine Pellion lundi 31 mars, son adjoint, qui assurait l’intérim, Frédérik Jobert, a également annoncé le sien, qui sera effectif à la fin du mois, selon une information de Contexte confirmée au Monde. Depuis le début de l’année, neuf membres du SGPE ont quitté la structure. Ne restent que 20 équivalents temps plein sur la trentaine du début, de quoi faire tanguer encore davantage l’organisation.
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Cette période de flottement n’est pas sans répercussions sur le travail du SGPE. « On n’est plus pilotés, on n’a pas de feuille de route avec des priorités. On agit au coup par coup, au cas par cas, en fonction de l’expertise des gens encore présents et des opportunités », indique une source interne. La structure s’est recentrée sur les sujets au cœur de la planification, à savoir la décarbonation des bâtiments, des transports et de l’énergie, ainsi que l’économie circulaire. Au détriment d’autres enjeux, comme la biodiversité, les milieux et ressources ou la territorialisation de la transition. Le manque de pilotage rend également plus difficile « d’intervenir et de peser dans les discussions interministérielles », poursuit la source.
Le désintérêt de l’exécutif
La déstabilisation du SGPE intervient alors que la transition écologique menace de dérailler. La baisse des émissions de gaz à effet de serre en France a nettement fléchi en 2024 (− 1,8 %, contre − 5,8 % en 2023), le déploiement des véhicules électriques stagne, les rénovations énergétiques d’ampleur sont insuffisantes… La planification accuse du retard, entravée par les coupes budgétaires, le désintérêt de l’exécutif et les attaques et renoncements contre de nombreuses mesures écologiques, à l’image des obligations de rénovation, de l’objectif de zéro artificialisation nette (ZAN) ou des zones à faibles émissions (ZFE). Des « vents contraires face auxquels on est moins organisés pour résister », regrette la source au sein du SGPE.
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Tenir les objectifs climatiques implique au contraire d’accélérer, de publier la stratégie nationale bas carbone, qui a pris près de deux ans de retard, et de mettre en œuvre le nouveau plan national d’adaptation au changement climatique. « La question, c’est : qu’est-ce que le politique veut faire de la planification écologique et est-ce qu’il faut y faire entrer d’autres sujets que la réduction des émissions et l’adaptation, comme l’aménagement du territoire, la santé, la transition juste ? », ajoute un autre membre du SGPE.
Le conseil de planification écologique réuni, lundi 31 mars, par Emmanuel Macron, était pensé pour remobiliser le gouvernement autour de l’action écologique. Mais aucune nouvelle annonce n’en est sortie. « Le conseil a surtout fait un bilan sans donner vraiment d’élan pour la suite, regrette ce membre. Deux sujets majeurs de l’actualité sont par ailleurs passés sous silence : la fin des ZFE et du ZAN. » Un manque de vision pour la suite de la planification et du SGPE.